Du deal-maker au faiseur de guerres : Trump prêt à torpiller les BRICS un par un ?

par Linn Sondeck
lundi 13 avril 2026

Trump change la veste : du résolveur de conflits au déclencheur de guerres

Personnellement, je me méfie des retournements de dernière minute. Quand on fait une campagne sur une base donnée, changer son fusil d’épaule en cours de mandat s’apparente à modifier le choix d’un costume alors qu’on est à la caisse, en train de régler la facture du premier. Ça crée toujours des grincements de dents du côté de la caissière.

L'inflexion de la politique étrangère trumpienne

L’approche de Trump dans sa politique étrangère connaît ces temps-ci une grosse inflexion. La première partie du deuxième mandat s’articulait sur la formule : je négocie la fin des conflits et j’apporte la paix, j’ai déjà évité une dizaine de conflits. Trump s’est fait balader pendant presque un an par la Russie sur cette thématique : il a alors peut être envisagé un autre angle d'approche, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, et leurs partenaires récents). Le point de départ du changement : le meeting d’Anchorage qui a prouvé qu'il n’avait aucun levier sur la Russie en Ukraine. Il n’arrivait même pas à influencer Zelenski qui s’accrochait à ses doctrines comme une tique indélogeable.

Le changement arrive avec le bombardement massif des B2 mobilisés sur l’Iran, en juin 2025 : Midnight Hammer. Le tournant final se dessine début 2026, avec l’opération Maduro, suivie d’Epic Fury. Le nouveau positionnement : tout le monde m’a pris pour une bille pendant un an alors que je proposais des deals. J’ai été jusqu’à inviter Poutine, contre la volonté de l’État profond américain, et Poutine n’a pas bougé d’un iota. Gros problème de fierté et de crédibilité pour Trump, qui adore être admiré comme le prince du Queens. Terminé les messages sympas, il signe un pacte avec l’État profond dont les plans de rechange sont prêts. Et on attaque les partenaires BRICS un à un en commençant par le plus faible.

Il était une fois : le deal-maker pacifiste

Trump entame son second mandat avec cette conviction : je suis celui qui met fin aux guerres, pas celui qui les commence. Les plus optimistes attendent qu’il démantèle le complexe militaro-industriel américain sur le champ : qu’il commence par le début ! Trêve de plaisanterie : dès février 2025, il réinstaure la campagne de pression sur l’Iran, tout en laissant ouverte la porte des négociations. Il cherche aussi un accord ukrainien, un deal iranien, et une normalisation avec Moscou. L’agenda est celui d’un entrepreneur qui croit que tout problème géopolitique se résout grâce à l’intensification du rythme de poignées de main à la minute.

La réalité le rattrape sur trois fronts. Ukraine : Anchorage confirme l’impasse. Poutine sourit, ne bouge pas. Les BRICS montrent une résilience économique inédite. Les signaux que Trump envoie sont absorbés sans capitulation visible. Iran : les premières négociations s’ouvrent le 12 avril 2025 à Oman, décrites comme « constructives ». Mais Khamenei et les Pasdaran (les oligarques financiers locaux) jouent la montre. Le 31 mai, l’AIEA signale que l’Iran a accumulé un niveau record d’uranium enrichi. La négociation serait instrumentalisée comme couverture de reconstitution du stock.

Opération Midnight Hammer : on sort les outils

Selon le vieil adage américain : « On n’a pas beaucoup d’idées, mais on a des outils », l’opération Midnight Hammer, lancée en juin 2025, constitue le premier bombardement massif américano-israélien sur l’Iran, au beau milieu des négociations… Un sens de la surprise qui n’a d’égal que les programmes des cocktail-parties de Trump, lorsqu’on pousse les invités dans la piscine. Des B2 Spirit sont engagés. Le message est double : technique (capacité de pénétration des sites durcis) et politique (Trump est prêt à frapper même en contexte diplomatique). L’Iran en tire des leçons similaires à celles de la frappe Soleimani en 2020 : encaisser, survivre, revenir aux négociations avec des exigences inchangées. Téhéran sous-estime la transformation en cours.

Le tournant de mister Trump : le pacte avec l'État profond

Entre l’été 2025 et la fin de l’année, quelque chose de structurel change. Trump réalise qu’il a été utilisé comme caution diplomatique par des acteurs sans intention de négocier sérieusement. Il constate qu’il parle dans le vide, que l’impasse de la guerre en Ukraine (qui n’est pas la sienne, il faut le rappeler) n’est pas une abstraction malléable : c’est une réalité de terrain.

À ce jour, depuis son inauguration, Trump a ordonné deux attaques non provoquées contre des États indépendants — Venezuela et Iran — menacé d’annexer le Groenland, fragilisant les alliances avec l’Europe et sapant les Nations Unies. Washington n'a invoqué aucun mandat onusien — ni l'Article 51, ni résolution du Conseil de sécurité — signalant un unilatéralisme assumé... mais (comme d’habitude) non justifié.

Opération Absolute Resolve : le laboratoire vénézuélien

Dans la nuit du 3 janvier 2026, environ 150 aéronefs décollant de 20 bases neutralisent les défenses aériennes vénézuéliennes et permettent la capture de Maduro et de son épouse à Caracas (aljazeera.com, 4 janvier 2026). Répétée pendant des mois sur une réplique exacte du compound présidentiel, l’opération est chirurgicale. Trump déclare que les États-Unis vont « gérer » le Venezuela jusqu’à une transition satisfaisante (cbsnews.com, 5 janvier 2026). Ce n’est pas une opération de maintien de l’ordre : c’est un prototype. Le message envoyé à Moscou, Beijing, Téhéran et La Havane est clair — les plans existent, ils fonctionnent, et la décision politique est déverrouillée. La réaction des BRICS : aucune déclaration commune.

Opération Epic Fury : le jardinier coupe les bourgeons

L’opération Epic Fury élimine en une journée 49 dirigeants iraniens de premier rang, dont l’Ayatollah Ali Khamenei lui-même, dans une frappe d’une portée sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale (The Hill.com, 3 avril 2026). Trump avertit qu’une « armada massive » est capable d’une frappe « bien pire » que Midnight Hammer, calibrant la pression pour forcer une table de négociations à ses dimensions.

La logique d'une campagne BRICS séquentielle

Trump brise-t-il un modèle ? De nouvelles théories circulent (thehill.com, 03 avril 2026). Il engage des opérations ciblées et chirurgicales, reconfigure l’architecture géopolitique, et envoie à la Chine et à la Russie le message que les États-Unis demeurent la puissance militaire hégémonique du moment : the only kid on the block (ou, en français dans le texte, le seul gros bras du quartier). La séquence n’est pas aléatoire : Venezuela (partenaire BRICS le plus exposé, le plus faible militairement, le plus riche en pétrole), Iran (puissance régionale, membre BRICS, programme nucléaire avancé), Cuba (prochaine opération potentielle). En arrière-plan : un signal permanent à Moscou et Beijing que la passivité américaine de 2025 était soit tactique, soit naïve (idéaliste, peut-être aussi), mais non structurelle.

La première phase « naïve » de Trump lui a servi de couverture politique — « j’ai tout essayé, on m’a pris pour une bille » — pour légitimer le basculement vers la force a posteriori. Ce récit victimaire (Trump aurait-il autant de mal à supporter qu’on ne l’écoute pas ?) transforme vaguement (dans son esprit) la guerre en réponse défensive, même quand elle devient offensive. Ce qui se dessine n’est pas une série d’opérations isolées mais une réponse à la surdité du système BRICS par des torpillages sélectifs.

Le levier résiduel iranien : les proxies

Attention, la nature a semé de nombreuses graines pendant l’hiver. L’Iran est blessé mais projette toujours de la puissance, avec une capacité de production de 50 à 100 missiles par mois (military.com, 9 avril 2026). L’implacable et terrifiante décapitation du commandement n’a pas compromis le principe vital. Le réseau de proxies fonctionne sur une logique quasi autonomisée. Les Houthis ont commencé à fabriquer leurs propres armes au Yémen. Ils ne reçoivent plus d’ordres — ils suivent une idéologie. Kataib Hezbollah en Irak a appelé ses forces à se préparer pour une « guerre d’attrition » de longue durée (foreignpolicy.com, 2 mars 2026).

Ce tableau dessine un piège symétrique : Washington exige que l’Iran contrôle ses proxies comme condition de deal — mais parce que les proxies se sont émancipés, Téhéran peut prétendre ne plus en avoir le contrôle total. C’est une ambiguïté cultivée transformée en actif diplomatique.

La réponse des BRICS : technologie, jamais confrontation

Chine et Russie : on les attend. Ils n’ont choisi ni la confrontation directe, ni l’abandon — mais l’ancrage technologique silencieux. Beijing a accordé à l’Iran l’accès au système de navigation par satellite BeiDou, fournissant une infrastructure d'attaque résistante au brouillage GPS américain. Moscou a fourni des données de ciblage pour les frappes iraniennes contre les navires et aéronefs américains : pour l’instant, le système a plutôt visé des infrastructures critiques, dont les médias occidentaux, par pudeur, ne dressent pas une liste très précise.

Beijing n’arme pas Téhéran par seule solidarité — la Chine traite le conflit comme un laboratoire en temps réel. Chaque engagement génère des données que les planificateurs militaires chinois étudieront pour affiner leur doctrine. C’est un calcul froid : l’Iran se bat, la Chine apprend. Pendant le déploiement de forces américaines début 2026, la Chine a déployé des navires capables de suivre les déplacements de la flotte américaine. Des entreprises chinoises ont publié des images satellites d’actifs américains dans la région.

Pourquoi ni Chine ni Russie n'interviennent directement

Pour Beijing : la priorité est de traverser la présidence Trump sans accrochages majeurs. On attend d’ailleurs Trump à Beijing d’ici mai, mais viendra-t-il ? Même si le régime iranien ne survit pas, son successeur n’aura pas d’autre choix que de s’engager avec la Chine, qui détient un quasi-monopole sur la livraison de biens de haute technologie et demeure le principal acheteur de pétrole iranien. Les Américains pourraient-ils bloquer leurs livraisons passant par le détroit ? On attend leur prétexte de pied ferme. Beijing gagne dans tous les scénarios. Pour Moscou : l’Ukraine consomme toutes les ressources militaires disponibles. L’Iran est la porte indispensable du Corridor International Nord-Sud. Poutine a un intérêt à conserver un Iran intact — mais pas au prix d’une confrontation directe.

Les BRICS comme entité collective n’ont émis aucune déclaration, révélant l'absence de mécanisme de sécurité collective opérationnel. La rivalité entre l’Iran et les monarchies du Golfe conservatrices comme les Émirats, eux aussi membres BRICS, rend une réponse unifiée impossible.

La sous-estimation iranienne : documentée et coûteuse

Avant les frappes, Trump a surestimé et déformé la menace iranienne pour justifier l’action, tout en sous-estimant la capacité de riposte de Téhéran. La Defense Intelligence Agency indiquait que l’Iran ne pourrait développer un missile balistique intercontinental qu’à l’horizon 2035— contredisant Trump selon qui l’Iran « travaille à des missiles qui atteindront bientôt les États-Unis » (CNN, 3 mars 2026).

La fermeture d’Ormuz : le sénateur Chris Murphy l’a décrit comme la preuve que Trump et son staff militaire ont mal jugé la capacité de riposte, engendrant la perturbation pétrolière la plus grande depuis la crise des années 1970 (aljazeera.com, 16 mars 2026). Washington avait des plans pour les sites souterrains, la marine — mais n’aurait pas intégré le coût réel d’une fermeture prolongée sur les prix énergétiques américains, selon ses détracteurs.

En 29 jours, Epic Fury a au moins coûté la mort de 13 militaires américains, des centaines de blessés de leur côté, environ 1 milliard de dollars par jour, et le Pentagone a demandé 200 milliards supplémentaires (axios.com, 1 avril 2026). Le coût politique : la cote d’approbation de Trump est tombée sous 40 %. Plus de 60 % des Américains désapprouvent sa gestion du conflit. L’érosion touche sa propre base : son approbation est passée de 93 % à 76 % (Axios.com, 1 avril 2026).

Le bilan militaire d'Epic Fury

En 38 jours, selon la Maison Blanche : plus de 85 % de la base industrielle de défense iranienne est détruite, la totalité de la marine coulée (150 navires, tous les sous-marins), 70 % des installations spatiales militaires dégradées (whitehouse.gov, 8 avril 2026). Chaque jour de blocus coupe l’Iran de sa bouée de sauvetage économique. Mais le cessez-le-feu reflète l’épuisement, même si les deux parties conservent une capacité d’escalade. L’Iran n’a pas gagné, mais il a évité la défaite et démontré sa résilience. C’est un résultat que Washington craignait — un Iran blessé mais debout, avec un narratif de survie contre l’hyperpuissance.

Mojtaba Khamenei : le chef d'État fantôme

Mojtaba Khamenei a subi des blessures sévères et défigurantes lors de la frappe du 28 février qui a tué son père. Pete Hegseth a déclaré qu’il « est blessé et probablement défiguré », soulignant qu’il n’avait émis qu’une déclaration écrite — sans voix, sans vidéo (Aljazeera.com, 13 Mar 2026). Les médias d’État iraniens ont diffusé une vidéo générée par IA. Un officiel iranien a affirmé : « Personne ne sait rien sur Mojtaba. Il n’a aucun contrôle sur la guerre parce qu’il n’est pas là. »

L’IRGC a imposé ce nouveau guide suprême dès le 28 février. Une succession dynastique imposée dans un régime né contre la logique dynastique — une contradiction qui fragilise sa légitimité. La décimation des officiels a renforcé une génération de « faucons » ayant fait leurs armes en Syrie et en Irak — et beaucoup moins dans la diplomatie.

Le « gouvernement de phase 3 » désigne un Iran dirigé de facto par un directoire IRGC, avec un guide suprême de façade dont la présence est attestée par une IA… Ce n’est plus une théocratie : c’est une junte militaro-religieuse dont le visage public est une fiction numérique qui circule sur TikTok. La conséquence pour les négociations : qui signe, au nom de qui, avec quelle autorité réelle ? Un de ses buts consiste d’ailleurs à identifier les nouvelles têtes et constituer une nouvelle liste de contact. Nouvelle liste, sans doute interchangeable, puisqu’au bout de 20 heures, on bloque déjà sur le nucléaire iranien. Certains responsables américains doivent déjà se demander s’il ne va pas falloir passer à la phase 4 de la représentation iranienne. C’est ainsi que se déroulent les pourparlers entre oligarchies pétrolières. Quand un litige survient on pend, on bombarde jusqu’à ce que la partie la plus faible perde sa détermination. Dans la situation présente, on dirait qu’on est toujours bloqué par des discussions très immatures.

La course entre le temps et la force

Washington attend un accord rapide et visible — Trump doit livrer une victoire politique avant que le coût économique ne devienne surexposé. Téhéran a besoin de temps — chaque semaine de négociation est une semaine de reconstitution partielle, de repositionnement des proxies, et d’approfondissement de la relation technologique avec Beijing.

Le piège temporel est aligné avec les intérêts chinois. La Chine joue la partie longue : quel que soit le résultat, le successeur du régime iranien n’aura d’autre choix que de se réengager commercialement avec eux.

Selon le War Powers Act, si Trump reprend les opérations contre l'Iran, il dispose formellement de 60 jours avant d'avoir besoin d'une autorisation du Congrès — avec une extension de retrait de 30 jours. Mais compte tenu des précédents de contournement présidentiel et d'absence de mécanisme judiciaire d'exécution, cette limite est davantage une contrainte politique qu'un verrou légal. Ce qui la rend réelle, c'est la résolution (H.Con.Res.38) déjà déposée au Congrès sur l'Iran, et l'érosion de sa propre base républicaine.

Côté américain, ce qui n’était pas anticipé, c’est l’intersection entre la fermeture d’Ormuz, la flambée des prix énergétiques et l’érosion de la base électorale trumpienne — trois développements qui ont transformé ce conflit en contrainte politique intérieure. Trois chiffres suffisent pour évaluer leur impact actuel : le baril est passé de 73 à 125 dollars en six semaines, l’inflation à 3,3 % en mars est portée par une hausse de 21,2 % des prix à la pompe — le plus grand bond mensuel depuis 1967. (CBS News, Fed de Dallas, Bureau of Labor Statistics).

Donc, en attaquant une oligarchie pétrolière dissidente, Trump a-t-il simplement changé de costume à la dernière seconde, ou engagé des changements importants pour l’avenir de la région ? Cette fois, la caissière, c’est l’histoire. Après ce samedi 11 avril qui a vu les négociations achopper sur l’avenir du nucléaire iranien, l’addition risque de monter. Le prix du nouveau costume de Trump, ce sera sans doute le Détroit d’Ormuz et les accessoires qui vont avec... La suite au prochain épisode, d’ici Cuba, ou une autre pièce du puzzle BRICS.


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