Ecole : témoignage d’un rescapé

par Saerovi
vendredi 15 février 2008

Je suis en terminale, j’ai bientôt 18 ans et j’ai eu envie à quelques mois de ma sortie du système scolaire secondaire (dans lequel je n’étais pas trop mal à l’aise) de donner un petit témoignage, vu de l’intérieur, de cet ensemble dont la vocation n’est autre que de construire demain.

"

A quoi ça sert ?"

Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu cette question dans les couloirs du lycée. C’est vrai qu’il est parfois aberrant de voir les formules ou les démonstrations que doivent retenir des élèves qui ne savent que très vaguement de quoi ils parlent. Bien sûr, l’une des fonctions de l’école est d’entraîner au travail, d’apprendre à raisonner, et pour cela toutes les occasions sont bonnes. Ce n’est tout de même pas une raison pour oublier de présenter aux jeunes le vrai monde dans lequel ils vivent. Comment donner envie de se lancer des défis, de penser aux métiers d’avenir si les grands problèmes (sociaux, scientifiques, philosophiques ou économiques) du siècle ne sont pas présentés ?

L’expérience est facile à réaliser, une ou deux minutes pour engager la conversation entre midi et deux et les doutes fusent :

Pour toi, les maths, ça sert à quoi ?

- « c’est un outil, un langage pour décrire le monde, les concepts. »

- « c’est pour apprendre la rigueur. »

- « ça sert aux ingénieurs »...

Utilises-tu ce que tu apprends en maths dans d’autres matières ?

- « en physique parfois on utilise certains cours de maths, sinon à part les bases pas vraiment. »

Des moments d’expérimentation

Bien entendu, les programmes sont déjà très chargés et une révolution complète de l’organisation de l’école n’est pas à l’ordre du jour, mais je pense qu’il n’est pas inintéressant de lancer un débat différent sur l’orientation : une orientation par problèmes et centres d’intérêts particuliers ne serait-elle pas plus efficace entre le collège et le lycée, que les gros blocs généralistes, incompris des élèves ? Rendre les élèves actifs dans ce processus est indispensable pour qu’après, ils soient concernés par le travail qu’ils fournissent. Le collège et même le lycée doivent être vus comme des moments d’expérimentation, d’exploration, avec possibilité d’essayer autre chose, d’approfondir et de revenir en arrière.

Le sujet est souvent abordé, le discours politique selon lequel l’école doit former des êtres équilibrés entre les lettres, les sciences, les arts, le sport... fait l’unanimité. Aussi, selon nos dirigeants, il faut introduire toutes ses activités sans modifier les programmes ni le nombre d’heures de cours ou la formation des enseignants. C’est assez absurde de vouloir tout faire et de ne pouvoir en fin de compte rien faire. Les comparaisons avec les autres pays développés comme celle publiée par l’OCDE : http://www.oecd.org/LongAbstract/0,2546,fr_2649_201185_36165299_119684_1_1_1,00.html(en) ne laissent pas de doutes : le système français a des lacunes, et ces lacunes ne pas dues à un moins bon niveau initial des profs ou des élèves. Moins d’heures de cours, plus de polyvalence, de liberté, de lien entre les matières et surtout un rapport au monde réel plus concret (en langue par exemple) sont des propositions (pas toujours budgétivores) à étudier.

Une cohérence presque jamais expliquée...

Il est aussi vrai, qu’à 14 ans, peu savent ce qui les intéresse vraiment, les parcours généralistes sont là pour le faire découvrir. Pourtant il semble bien que la cohérence des programmes soit de plus en plus oubliée au profit de journées qui s’apparentent à un « zapping » entre les matières. Je ne doute pas de la structure d’ensemble de nos programmes si savamment étudiés, mais je constate que malheureusement leur logique n’est presque jamais expliquée aux élèves. Ce n’est pas un problème très compliqué à résoudre, il suffirait de prendre un peu de temps pour dire : où on va, comment on y va et pourquoi les méthodes apprises peuvent être les bonnes.

Une ouverture d’esprit ne peut être efficace et donner envie de se passionner pour un sujet lorsqu’un seul des volets en est présenté. Il paraît impossible de faire la biologie sans aborder les problèmes éthiques, de faire de la physique sans présenter le volet économique et les enjeux de demain. C’est d’ailleurs ce Tout qui offre la possibilité de vraiment accrocher, non pas seulement un ou deux élèves, mais une classe entière dans laquelle chacun apprend à trouver sa place en fonction de ses centres d’intérêts. La spécialisation est positive en termes d’efficacité, mais pour conserver un pays jeune et ouvert elle ne doit en aucun cas prendre la forme d’œillères.

La France est encore peu touchée par des problèmes comme la *Théorie Créationniste, mais d’autres pays développés les subissent gravement, ne laissons pas à notre système la possibilité de telles dérives rétrogrades !

Petite phrase exemple, vraiment entendue qui veut dire beaucoup de choses : "On nous apprend à avoir de bonnes notes au bac pas à parler espagnol")

Absurde notre école ?

Certains iraient même plus loin et affirmeraient qu’une telle cohérence, dans des programmes si scolaires, ne convient malheureusement pas à la majorité des élèves. Cette affirmation est d’ailleurs loin d’être stupide : même sans aller jusqu’à devenir Rousseauiste en confiant chaque élève à un précepteur qui toute la journée l’amènerait en promenade et répondrait à ses questions (ébauche grossière de ce que le philosophe des Lumières conseille dans son Emile ou de l’éducation) il est évident que pour beaucoup de jeunes des parcours moins linéaires et moins séquestrés dans des salles de cours induiraient vite une dépendance au savoir. Faudrait-il alors deux systèmes de parcours ? Un pour les bons élèves qui ont tout compris au système, un autre pour ceux qui sont plus à l’aise dans des secteurs différents (manuels...)  : l’idée n’est peut-être pas si absurde...

L’incitation à la réflexion personnelle

Un autre ingrédient à apporter à cette cohérence de l’éducation est l’incitation à la réflexion personnelle. Il faut prolonger, un travail parfois initié par des matières comme la philo ou l’Histoire, ne pas hésiter à donner les moyens aux jeunes de se forger une opinion (bien plus constructive qu’une illusion ou une vérité toute faite) sur tous les sujets qui font débat aujourd’hui.

Ce ne serait en fait rien inventer, en effet, ce travail de synthèse a longtemps été permis par la religion. Certes les fins tout comme les moyens n’étaient peut-être pas les bons, mais, dans une Europe dont la société a reposé presque vingt siècles sur l’Eglise, on ne peut nier que la religion fournissait une logique. Lorsque l’école est devenue laïque, des grands courants de pensée ont essayé de combler ce vide : ils ont très vite été détournés par quelques esprits intéressés : c’est ce piège qu’il faut éviter. On retrouve en effet dans des cours de catéchisme une part de sociologie, la morale, une tentative de fournir des explications et des vérités, une importance des écrits, de l’Histoire et de la mise en forme... Ce peut être une piste à explorer aujourd’hui que de reprendre ce concept, d’y ajouter une liberté de ne pas être d’accord ainsi qu’une plus grande ouverture. (Et pourquoi pas des cours d’éducation laïque ?)

La forme est parfois oubliée

S’arrêter là serait tout aussi dangereux que de ne rien commencer, il est nécessaire de montrer comment présenter, mettre en forme et débattre tout point de vue nouvellement créé. La forme est trop souvent oubliée, négligée par les professeurs qui n’y voient qu’une perte de temps. Un symptôme de plus qui tend à prouver que l’école est détachée de la réalité. La société dans laquelle travailleront les jeunes d’aujourd’hui est une société où il faut savoir présenter et vendre.

La très "tendance" écologie est un excellent exemple de sujet actuel qui aura une importance non négligeable sur l’avenir des lycéens. Rappelons qu’il s’agit à l’origine de l’étude des interactions entre un organisme vivant et son milieu. Le cas particulier du rapport de l’Homme à la Terre fait couler beaucoup d’ancre ces mois-ci. Ce concept n’est pourtant pas nouveau, mais il a d’abord été réservé à quelques scientifiques alarmistes au début du XXe siècle puis est devenu la lubie de petits groupes d’originaux des années 70 avant d’être le phénomène de société que l’on connaît. L’écologie est aujourd’hui un sujet politique, médiatique et économique sur lequel on peut tout lire et tout entendre : autant dire un cas d’école pour apprendre à peser ses sources et à croiser ses infos. Ainsi outre la simple étude que l’on peut mener en biologie sur les liens existant entre les activités humaines et l’environnement, on peut parler d’écologie en éco, en histoire-géo, en philo, en maths même avec l’étude de statistiques. Je ne dis pas que le sujet est totalement absent de ces cours, mais malheureusement il n’est jamais traité de manière organisée entre les matières.

Un chantier colossal ?

Tout cela semble un chantier colossal, mais n’en est par forcément un, des petits exercices, un encouragement des profs à aborder d’autres sujets (qui les intéresseraient souvent plus que la lecture en boucle de cours figés) ou à les aborder différemment peuvent déjà changer beaucoup.

Les élèves sont aussi à placer au centre de cette réflexion et de cette organisation, les rendre actifs en leur proposant par exemple plus d’exposés ou de projets qui les captivent tout en allégeant les programmes des cours presque magistraux, ne peut que les aider.

Notre système possède déjà de bonnes bases, des outils avec de gros potentiels existent (IDD, TPE, parcours pros...). Reste à les faire découvrir, à les exploiter et surtout à montrer qu’on le fait, en récompensant les meilleurs projets, en y associant les entreprises. Une belle vitrine est aussi indispensable et plus très difficile à créer avec des outils comme internet. De l’inspiration est aussi à chercher à l’étranger non pas pour copier des modèles, mais pour les adapter et pourquoi pas en partager.

Un exemple pour fournir la matière à un pareil challenge de la réflexion peut être l’exercice de la revue de presse. Je pense d’abord à un balayage fréquent des grands journaux ou des sites internet, c’est facilement envisageable dans des cours comme l’histoire-géographie ou l’économie. Mais il est aussi possible de choisir un article d’actualité et de l’étudier un peu plus en détail. Encore mieux choisir un document d’actualité pour les cours de langue. Dans le même esprit, il faut comprendre qu’apprendre à discerner l’objectivité d’un texte ou à analyser ses procédés argumentatifs est quelque chose d’utile non seulement avec des pièces de Molière, mais aussi avec des positions contemporaines. Sur la même ligne, de tels exercices permettent de dégager les concepts d’échelles de temps et d’espace.

L’art et la culture

L’art et la culture aussi sont des domaines trop oubliés de l’école ou alors trop marginalisés. Certains élèves ont des capacités voire des talents que les profs obnubilés par les matières scolaires ne soupçonnent même pas. C’est dommage qu’un ado se sente dévalorisé parce qu’il a des difficultés en maths s’il peint comme Picasso ou s’il joue du violon comme un pro. Ces facettes cachées doivent être mises en lumière par l’organisation de sorties ou même par la mise en place dans les couloirs, les CDI, les lieux de vie d’expos.

Un petit exemple d’une action de la sorte, dans mon lycée du Sud de la France : voilà deux ans que l’un de nos professeurs, très impliqué dans la vie de l’établissement, organise à l’approche des vacances de Noël un concert :

C’est un concert de musique plutôt classique pour tous ceux qui pratiquent un instrument, concert auquel peut assister tout le personnel pédagogique, les élèves et les parents. En donnant la possibilité à d’autres talents, que ceux qui consistent à savoir remplir un tableau d’avancement (sic), de s’exprimer, il permet à certains élèves de donner une image différente au sein même de l’école et parfois même de contrebalancer une période de conseil de classe pas toujours agréable.

Il y a toujours des enseignants motivés prêt à orchestrer des événements comme des concerts, mais aussi pourquoi pas des compétitions de débats à l’américaine ou tout un tas d’autres actions...

Lancer le débat, mais aussi donner la volonté et des petites idées comme celles-là sont des choses déjà très importantes dans notre pays si connu pour ses grands discours trop rarement transformés en actes efficaces.

Pour stimuler ces petits changements qui pourraient être si bénéfiques pourquoi ne pas jouer : un petit concours récompensant non pas la meilleure initiative, mais disons l’année scolaire la plus cohérente serait une bonne "carotte" pour pas mal d’établissements... si c’est encore le seul moyen efficace...


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