Egalité des chances : les jeunes musulmans et l’église

par Bayrem
mercredi 7 novembre 2007

Dans mon école d’ingénieur, je participe à un dispositif en dehors de mes cours qui s’appelle « Egalité des chances ». Ce programme, basé sur le volontariat, est destiné aux jeunes lycéens de différents lycées de Toulouse et de ses environs. Il part d’un constat simple : les longues études supérieures sont accessibles en majeure partie aux fils de cadres. Les bacheliers venant d’un milieu social modeste sont moins nombreux dans les grandes écoles. (1)

Nous sommes donc une équipe de dix tuteurs qui se réunit avec une trentaine de jeunes une fois par semaine pour les motiver pour de longues études (pas nécessairement pour être ingénieur), leur ouvrir des perspectives nouvelles, les inciter à se cultiver et à avoir plus confiance dans leurs potentiels. Le profil des lycéens varie : milieu social modeste, parents divorcés, famille d’immigrés, ressources financières limitées... Ils sont recrutés par rapport à ces critères, mais aussi par rapport à leurs potentiels.

J’ai rejoint l’aventure dès son départ tellement le challenge était important. Ce n’est pas pour aider les jeunes issus de l’immigration en particulier, mais j’estime que c’est mon devoir de citoyen «  français » de motiver tous ces jeunes et leur ouvrir de nouvelles perspectives. Si je vais être ingénieur dans quelques mois, il faut que j’encourage des lycéens, qui n’ont pas le cadre idéal pour réussir, pour devenir un jour à leur tour hauts cadres dans une entreprise.

La raison pour laquelle j’écris cet article n’est pas de me mettre en valeur ni de m’auto-congratuler, mais de réfléchir sur cette nouvelle génération (qui est peut être la 4e !) de jeunes Français issus de l’immigration. Car, avec ma base culturelle (tunisienne) et linguistique (arabe, français) ainsi que l’éducation acquise en Tunisie, je ne ressemble pas à ces jeunes. Ils ont une culture exclusivement française en dehors de leur famille. Ils parlent français et pas une phrase complète en arabe. Ils gardent quelques principes de la culture maghrébine et de la religion musulmane. Ils ne prient pas, ne lisent pas le Coran et pourtant, ne mangent pas de porc et s’attachent à n’importe quel fait qui les relie à cette culture qu’ils ne connaissent pas. Ils ne s’y identifient qu’à travers le prisme familial.

Il y a des points communs physiques comme la couleur de peau, la religion, le pays d’origine (comme celui de leurs parents ou du moins leur région : le Maghreb).

Pourtant, ces lycéens, qu’on appellera Bilal, Jalal, Sahbi et Fouad (2) ont plus confiance en un tuteur maghrébin qu’en un tuteur qui ne leur ressemble pas. Plusieurs exemples que notre groupe a vécus confirment cette impression.

Je vais utiliser ces exemples pour analyser leurs comportements et essayer de les comprendre. Pour permettre à ces jeunes d’accéder à la culture, la responsable du programme nous a permis de visiter plusieurs musées. L’un d’entre eux est le musée des Jacobins à Toulouse.

Ce musée était consacré aux diverses cultures du monde. Il se situe dans un ancien couvent et fait partie d’une église. Lors de cette sortie donc, tous les lycéens arrivent et rentrent le plus naturellement au monde dans l’église sauf le petit groupe des quatre musulmans. Cette réaction ne m’a pas surpris de prime à bord. Ils sont après tout lycéens, ils veulent se faire remarquer et mettre leur différence en relief. Les autres tuteurs n’ont pas réussi à les convaincre de rentrer.

Motif de leur refus : il est interdit pour un musulman de rentrer dans une église. Ce sont les parents qui leur ont instruit cette aberration. Je ne connais certes pas le Coran par cœur (loin de là) mais, jamais lors de mon éducation religieuse en Tunisie, on ne m’a interdit de visiter des églises. Au contraire, la position singulière de la Tunisie (forte communauté juive, ancienne colonie française) fait que les églises et les synagogues sont nombreuses. Dans le musée du Bardo par exemple, toute une partie est consacrée à la communauté juive tunisienne avec exposition d’un exemplaire de la Torah provenant d’une des nombreuses synagogues du pays. Pourtant, personnellement, c’est en visitant des monuments aussi prestigieux que des églises que je me rapproche de l’islam, de l’idée d’un Dieu unique tellement l’endroit est spirituel.

Quand j’arrive, je leur explique, en discutant avec Bilal, que ce n’est pas en visitant une église qu’on va renier sa religion. De plus, on n’est pas venu pour faire du prosélytisme et tromper Allah avec Jésus. Bilal, qui a une influence certaine sur tous les autres membres du groupe, semblait être convaincu. Ils sont tous finalement rentrés mais cet épisode a permis de comprendre que ces jeunes ne font confiance qu’à une personne qui leur ressemble.

Ce qui est dommage parce que cela me gêne par rapport aux autres tuteurs mais me flatte en même temps parce que ces lycéens me font confiance. Après tout, ils me considèrent comme un exemple pour eux. Le grand frère qui réussit et qui va devenir ingénieur. Cette reconnaissance et cette confiance dans une personne de la même religion et de la même couleur me fait penser au système américain. Les policiers latinos qui discutent avec les témoins latinos. Les professeurs noirs qui ont plus de connexions avec les élèves noirs... On a beau critiquer les USA, il n’empêche que cette technique marche.

Autre exemple qui montre que ces jeunes sont ouverts et tolérants c’est une discussion que j’ai eue avec Bilal en présence de ses trois amis. Nous parlions de l’origine de l’interdiction du porc dans le Coran. J’ai expliqué que cette interdiction vient du fait qu’à l’époque en Arabie, il était difficile de conserver la viande faute d’existence de moyens efficaces pour la protéger comme les réfrigérateurs modernes. Du coup, cette interdiction devient caduque aujourd’hui puisque la viande porcine est protégée et bien conservée. C’est simple, si le Coran paraissait aujourd’hui, avec les problèmes de la grippe aviaire, on aurait interdit le poulet (le drame !) et non le porc.

Il y a des versets qui sont là parce qu’ils ont guidé les premiers pas des croyants musulmans et qui concernaient directement leur vie de tous les jours. C’est seulement pour défendre le bien-être et la santé des humains. Et il y a d’autres versets qui sont valables quelle que soit la période.

Autre thème abordé lors de cette discussion : la viande hallal. Si on n’a pas les moyens physiques et financiers de manger la viande hallal, il est normal qu’on puisse manger de la viande non hallal. Je ne vais pas voyager pendant une heure en bus pour aller au centre ville, converger vers le quartier arabe, acheter de la viande hallal à des prix exorbitants pour un étudiant et rentrer. Bilal et Fouad était très convaincu. Jalal et Sahbi se contentait de suivre.

Hélas, la pression familiale détruit tout ce qu’on essaie de construire. Jalal par exemple, nous a confié qu’il ne va pas raconter à ses parents qu’il a visité une église sinon « [il] ne rentrerait pas chez [lui] ce soir ».

Deuxième épisode qui a eu lieu lors de cette rentrée montre que la pression familiale est souvent plus forte que l’identification à un tuteur. Bilal et Jalal ne sont plus dans le programme : pour des raisons purement administratives, ils se retrouvent exclus du dispositif censé agir contre les exclusions. Malheureusement, la bureaucratie connaît ses raisons que ceux qui la subissent ne comprennent pas. Un été s’est écoulé depuis le premier incident et cette fois, grâce à l’invitation de Jean-Marie Cavada du Modem, nous sommes partis pendant trois jours à Strasbourg pour une visite au Parlement européen.

Nous avons profité de cette visite pour faire ce qu’on était désormais habitué à faire : visiter les musées et monuments de la ville. Le plus naturellement du monde, nous avons mis dans notre parcours la célèbre cathédrale de Strasbourg. Mais, voilà, Sahbi cette fois a mis les points sur les i depuis le départ : il ne rentrera pas. De plus, il a demandé exclusivement des repas végétariens. Je n’ai rien contre les végétariens, mais on sait bien que pour un musulman, végétarien signifie impossibilité d’avoir un repas avec viande hallal.

J’essaie donc de discuter avec lui, pas longtemps certes, mais je me heurte à un mur.

« Ma mère a dit qu’il était interdit de le faire.

- Et si ta mère te dit de ne pas jouer avec ta PSP, tu vas le faire quand même ?

- Euh ... mais c’est pas pareil ! Là c’est la religion. »

Tous les arguments ne marchent pas : même le fait qu’on ne va pas prier n’a pas pesé. Ce n’est plus seulement d’intolérance par rapport aux autres religions qu’il s’agit mais d’une ignorance de ce qu’est l’islam !

Dans aucun passage du Coran n’existe l’interdiction de rentrer dans une église. Je regrette après coup de ne pas avoir pu le convaincre, car je viens de découvrir ce hadith du prophète :

« On m’a donné cinq choses qui n’avaient été données à personne avant moi » et parmi ces cinq choses, il cita que la Terre « m’a été assignée comme un lieu de prière et de purification. Dès lors que l’heure de la prière arrive, il faut donc l’accomplir. » (3)

Donc, une église qui se situe sur la Terre peut même servir d’endroit de prière pour un musulman !!! Le pire dans l’histoire, c’est que ce comportement est irrespectueux envers les tuteurs, l’un d’entre eux a été obligé de rester dehors avec lui alors qu’il aurait bien aimé y rentrer et visiter. Mais envers l’organisatrice du programme aussi : elle qui a effectué toutes les démarches administratives et financières pour que les lycéens puissent voyager en avion pour la première fois de leur vie pour la majorité.

Fouad, quand à lui, a fait l’effort de rentrer dans l’église. Il s’est senti mal à l’aise et a dû sortir à un moment, mais il a quand même pris la peine de respecter le groupe.

Pourtant, quand il a appris que Sahbi n’était pas rentré, il a culpabilisé et a cru être moins bon musulman. Du coup, lors du déjeuner, il a demandé un repas végétarien alors que durant tous les autres repas, il a mangé de la viande « normale ». Et c’est bien là que le bât blesse, car l’influence de ce geste se répercute sur tous les musulmans. S’il y en a un qui commence à faire du zèle, les autres se sentent obligés de l’imiter pour qu’ils n’aient pas l’impression de renier leur religion.

Je me pose énormément de questions sur mon échec de faire rentrer Sahbi la deuxième fois dans l’église.

Est-ce que l’absence du leader Bilal (avec qui j’avais le plus d’affinités) a pesé ?

Peut-être que le fait que j’assume l’entrée sans réflexion dans l’église lui fait croire que je ne suis pas un bon musulman ?

Mais ce n’est pas fini, la prochaine séance de tutorat, j’apporterai le hadith pour Sahbi, on verra sa réaction...

Cependant, il est à noter que les filles musulmanes du groupe n’ont pas réagi de la sorte. Ceci confirme donc que les musulmanes s’intègrent mieux que les musulmans dans les sociétés occidentales. Elles se retrouvent en France, pour la plupart (mais pas toutes), libérées de l’emprise de l’Homme maghrébin et peuvent ainsi vivre leur vie comme elles l’entendent.

Si on résume donc, une vision erronée de l’islam, qui induit un comportement de ces jeunes qui est mal vu des autres. Et une influence étendue à tout le groupe si un individu se lève et refuse de « capituler ». Une auto-exclusion sur un critère religieux vient donc s’ajouter à l’exclusion sociale, et franchement ces jeunes n’en ont pas besoin. Si des jeunes issus de la 4e génération restent bloqués sur ces doxas religieuses, qui sont fausses en plus, je ne vois pas comment on peut les faire évoluer pour intégrer le sillon de la République et leur faire comprendre le principe de la laïcité.

Il faut quand même relativiser pour les cas de Bilal, Jalal, Sahbi et Fouad. Car, eux, ils sont sur le bon chemin et font de bonnes études.

Mais qu’en est-il des autres jeunes de banlieue empêtrés dans le chômage et ayant quitté tôt l’école ?

De plus, il existe certainement des milieux familiaux plus durs et encore plus orthodoxes.

Ce sont des signaux inquiétants. Si en 2007, on hésite encore à entrer dans une église, il faut réfléchir à faire évoluer l’islam et que les musulmans arrêtent de prendre cette position victimaire. Tout le monde a des handicaps dans sa vie, à nous de les surmonter et à aller de l’avant !

Bayrem.

_______

(1) Un fils de cadres a dix fois plus de chances d’intégrer une grande école qu’un fils d’ouvrier.

(2) Les prénoms ont été changés.

(3) Lire cette question posée sur Internet par un croyant à un docteur en théologie : « La prière du musulman est-elle valable s’il l’accomplit dans une église et qu’il ne trouve pas d’autre endroit pour l’accomplir, s’il se trouve par exemple dans un pays européen ? »

Réponse du Docteur Yûsuf Al-Qaradawî : « Toute la Terre est considérée comme un lieu potentiel de prosternation et de prière pour le musulman. Néanmoins, il vaut mieux s’éloigner de ces endroits (les églises) par crainte de l’équivoque.

"Umar, que Dieu l’agrée, avait failli prier dans l’église de la Nativité. Lorsqu’on lui avait dit : Prie, il répondit : Non, je ne prierai pas ici, pour que les musulmans qui viendront après moi ne disent pas : ’Umar avait prié ici’, et convertissent cette église en mosquée."

Ainsi, il a attribué le fait de ne pas y avoir prié à la crainte que les musulmans puissent un jour causer un tort à l’encontre des chrétiens et non au fait qu’il s’agit d’une église. »

Donc, c’est clair ici : ce n’est même pas de rentrer dans l’église qui pose problème. Mais d’y prier. Umar, une des rares personnes ayant vécu avec le prophète, montre que c’est pour protéger les chrétiens qu’il n’a pas voulu prier dans une église.

On peut en déduire qu’il n’est pas interdit de rentrer dans une église !


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