Epoque des terminus ou bien terminus d’une époque ?

par Bernard Dugué
jeudi 15 juillet 2010

Etrange mélodie émergeant d’une époque passée où je me délectais de cette superbe chanson interprétée par Jean Guidoni, Tramway terminus nord. C’était en 1991 et contrairement au thème évoqué par ce texte, j’étais plutôt sur le quai d’une station de départ, prêt pour un long voyage. La chanson en question fut enregistrée en 1987. Faut-il l’interpréter comme le signe d’un moment dans la vie d’un artiste ou bien comme le témoignage d’une époque finissante ? Les deux options sont en l’occurrence légitimes. 1987, cette année marquée par la sombre cohabitation évoque bien ce terminus d’une belle aventure, celle des ascensions sociales, du progrès, de l’élan, des inventions, des émancipations. Une aventure française commencée avec de Gaulle dont l’échec au référendum de 1969 marqua une incompréhension, une faute politique des Français versatiles et boudeurs comme toujours en politique. Le relais fut passé de Pompidou à Giscard. La nouvelle société s’acheva avec Mitterrand. En 1988, la mise en place du RMI par Rocard signe la fin d’une époque, entérinant officiellement le fait que la France ne peut pas proposer à chacun un travail. Pour beaucoup, le RMI est un terminus. Une station au bout du voyage. Après un événement. Le plus souvent un licenciement, accompagné d’un divorce, ou tout simplement une séparation ou un accident imprévu, une faute à pas de chance. Terminus. Un mot qui évoque notre époque.


Le vocabulaire de la sociologie n’est pas avare d’allégories et autres métaphores. Parfois des réalités finissent par être tellement ancrées qu’on continue à y croire alors que le train de l’Histoire traverse un autre temps. L’ascenseur social est devenu un mythe, sauf si on garde à l’esprit que cette métaphore permet de déconstruire le mythe en réalisant qu’un ascenseur, ça sert à descendre. Le sociologue Eric Maurin a publié un livre édifiant sur la grande anxiété des classes moyennes, le déclassement. Voilà le signe d’un ascenseur qui descend d’étages en étages. Mais pour ne pas introduire de confusion, on parlera de la cage d’escalier. L’ascenseur est connoté à la gloire, la montée vers le ciel, la lumière. Il y a un type qui pousse l’ascenseur vers les hauteurs. On l’a appelé Prométhée. Mais celui qui pousse les gens dans la cage d’escalier pour les faire descendre, c’est Epiméthée. Les déclassés maugréent, laissant quelques détritus dans la cage et c’est Pandora, la femme d’Epiméthée, qui fait le ménage. Monter, descendre, mais aussi voyager. L’allégorie d’une ligne de chemin de fer ou de métro paraît séduisante pour représenter le vécu des existences. On est sur une gare, prêt pour un départ. Ensuite, des stations, des accélérations, des ralentissements. On descend d’une gare pour prendre une autre ligne. L’existence est faite de bifurcations. Parfois, des voies de garage. Ou alors des terminus.


Dans son livre sur les années 1950, Greil Marcus use de l’allégorie du Mystery train pour représenter le vécu d’une jeunesse en rupture avec la frugalité laborieuse des ancêtres, embarquée dans une folle danse des corps pour un nouveau voyage en compagnie d’Elvis Presley et de son rock’n roll débridé. Une décennie plus tard, le voyage sera symbolisé par les deux Harley pilotées par Denis Hooper et Peter Fonda dans le très cultissime film Easy rider. Parfois, les histoires de vitesse et d’ivresse finissent mal. Le train chute du précipice. Pas de terminus mais un James Dean explosé dans une Porsche spider, ou parfois une Harley poussée dans le décor et chez nous, Albert Camus tué dans une Facel Véga conduite par Michel Gallimard, existence achevée telle une dernière page de roman s’invitant inopinément pour interrompre l’écriture d’une vie.


Lorsqu’on parvient au terminus, ce n’est pas la fin d’une existence mais la fin d’un voyage. Un épisode se termine, sans qu’on sache ce qui va se passer. On se retrouve à quai. Sans pouvoir acheter un billet de retour pour rebrousser chemin et tout reprendre à zéro. Que fait-on parvenu au terminus ? On prend ses bagages et on s’en va à pied, dans la forêt, la brousse ou bien tout simplement sur le macadam errant de rues en routes, de villes en villages, à la recherche d’une gare et surtout, d’un billet pour un nouveau voyage. Tel est le sort de ceux qui sont dans les mauvais wagons ou qui, ayant pris un billet pour une destination connue, s’aperçoivent tout d’un coup, après le signal donné par un jury ou un DRH ou encore un patron, que la ligne est interrompue. Terminus, tout le monde descend. Voilà pourquoi les médias parlent d’un wagon, voire d’un train de licenciement. Les recalés d’un concours sont dans le même wagon aussi. Mais chacun ignore l’existence des autres en général. C’est chacun dans son compartiment. Une fois sur le quai déserté, le voyageur croit qu’il trouvera une autre gare en marchant, suant, travaillant pour payer un billet. Cela arrive mais trop souvent, le chemin est parsemé de leurres. Il y a des gares mais on s’aperçoit qu’elles sont fermées et que nul n’a les clés pour y entrer, sauf quelque privilégié sortant par on se sait quel stratagème le sésame. D’autres gares sont masquées dans le paysage. On y entre par une porte dérobée. C’est ce que les gens du pôle emploi appellent le marché caché. Enfin, certaines gares sont comme les usines en carton du temps de Lénine. Des artefacts. On y entre et on s’aperçoit qu’il y a bien un quai mais pas de voie ferrée. Aucun chemin pour partir. Il faut reprendre son fardeau et ramper à nouveau sur le macadam.


Terminus, la société fabrique des voies existentielles, propose de faire des chemins, d’aller en avant mais elle produit aussi des terminus, de plus en plus. Le grand train de la société embarque les passagers pour des voyages dans le monde du travail, de la technique, des longs parcours, des séjours de courte durée et parfois, on reste à quai. Bienvenue dans l’univers des gares, des rails, des aiguillages et des terminus. Nous vivons à l’époque des terminus, à moins que ce ne soit le terminus d’une époque. Fin de partie, tout le monde descend. Un nouveau voyage nous attend mais il nous faut tracer sa feuille de route et trouver les véhicules les plus appropriés, surtout pour profiter du paysage. Et si cet instrument était la conscience ? Terminus, comme une fin d’époque où ceux qui sont sur le quai sont ignorés par ceux qui voyagent. Terminus, comme un moment où plus rien n’est proposé en échange sauf moyennant une transaction sur le marché. Terminus, comme un immense marché subjuguant les âmes ensorcelées figées faces aux marchandises. La société produit des terminus de tous sortes, réels, allégoriques, métaphoriques. Comme si elle voulait se venger de la mort en sacrifiant quelques âmes vouées à errer dans un terminus sans issue. La vérité du terminus livre une image effrayante de l’homme et de notre époque.


Et derrière le terminus, que reste-t-il comme salves salvatrices pour régénérer un futur des consciences destinées à l’émerveillement apocalyptique des vérités d’un âge qui ne se dessine pas dans le temps mais s’accomplit au terme du procès de l’existence.


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