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Esprits criminels

Esprits criminels

par Michel Koutouzis
samedi 15 octobre 2011

Style de vie, plaisir, opportunités, apprentissage par l’environnement proche, et surtout incapacité de vivre (et de penser) autrement que dans l’instant (ou un futur extrêmement proche) et appréciation négative (ou abstraction de soi-même) des règles et des lois, sont, d’après une filiation de criminologues depuis Tarde jusqu’à Maurice Cusson en passant par Louis Chevalier ou Edwin Sutherland (pour ne citer que ceux-là), des éléments constitutifs participant à la naissance puis à la carrière du délinquant. Or, notre époque, contractant le temps à l’extrême, réduisant l’individu à sa propre unité professionnelle et familiale (ou dans un monde de réseaux autistes les uns par rapport aux autres) ; dérégulant règles et lois, vantant l’esprit prométhéen et opportuniste, exhibant des styles de vie idéalisés et inaccessibles, des peurs primaires et un sentiment d’injustice générateur d’éthique et de morale individualisées, de solutions expéditives non anticipatives, stimule l’ensemble de ces éléments considérés comme criminogènes. Le sentiment d’urgence, rebaptisé culture du résultat transforme les pouvoirs publics et les institutions (police, justice) en promoteurs de ces éléments, les dépossédant du devoir d’anticipation et de la gestion du temps, propres à leur fonction. En fait, une culture oxymore de crise permanente permet la mise en place d’outils d’exception tout aussi permanents, transformant le quotidien en champ de bataille contre des agresseurs réels ou imaginaires, installant un environnement entropique, où la raison périclite. 

Il en va de même pour les outils de production, c’est-à-dire l’économie réelle : avec un bilan bimestriel et le bourse en juge suprême, comment mettre en place une stratégie à long terme ? Comment ne pas chercher désespérément la bonne nouvelle (fusse-t-elle chimérique), sous peine d’être lourdement sanctionné par le marché ? Pousser à la faute est désormais la règle : le citoyen est motivé, voir stimulé, d’emprunter (cela participe à la création de la monnaie) ; le banquier à multiplier les prêts à l’infini (c’est bon pour le bilant et la création de monnaie), l’industriel à exhiber une santé dopée de faux résultats, tout comme le commerçant, et dépenser des fortunes pour le faire savoir, via la publicité et les apparitions dans les médias. 

Un monde imaginaire se met ainsi en place, qui baptise marathon une course de cent mètres. Ce monde crée Lehmann Brothers (faux bilans, sentiment prométhéen), Madoff (culture de l’instant, extraction de soi-même des règles et des lois), Enron (corruption, prédation, sentiment d’impunité), la BCCI (proximité d’un milieu délinquant, escroquerie généralisée sur quatre continents), Fannie Mae (fuite en avant, profit immédiat d’une escroquerie « légale » prêts hypothécaires endossés en tant que produit financier), ou Siemens.

Si le criminel « classique » a tendance à se considérer comme une « victime du système », contre lequel il se « révolte » par des pratiques déviantes et à s’extraire en conséquence de toute responsabilité, le « délinquant des élites », partie prenante du système, intériorise parfaitement les règles et les lois, mais, un sentiment prométhéen le persuade qu’il n’en est aucunement concerné. Souvent, il n’envisage même pas qu’il commet une faute ou même qu’il puisse en commettre. C’est ainsi que Bernard Madoff, après avoir été reconnu coupable pour escroquerie (juin 2009), a porté plainte contre la banque J.P. Morgan, pour avoir fermé les yeux à sa propre escroquerie, considérant que celle-ci « ne pouvait pas ne pas savoir » et que donc, elle était « complice ». Dans sa plainte, il explicite : « Leur attitude était de dire : Si vous faites quelque chose d’illégal nous ne voulons pas le savoir ». Le criminologue Mikael Levy ne dit pas autre chose quand il déclare « le banquier dépense énormément d’argent et d’efforts pour ne pas savoir  ».

Cette quête d’ignorance du fait délictueux s’accompagne du sentiment d’appartenance à un milieu navigant loin des rivages (offshore), hors des murs protecteurs de la Cité. L’esprit d’entreprendre, d’affronter l’adversité (autrefois océane ou caravanière) introduit la certitude d’être à part, au sein d’une dimension qui, exposée à des risques exceptionnels, ne peut pas se soumettre au train-train des règles et des lois citoyennes. 

Côtoyant longtemps le milieu des armateurs, nous y avons constaté, à plusieurs reprises, des faits déviants associés aux activités commerciales mais aussi à un style de vie (sexualité, consommation de drogues, violences faites aux personnes, pratiques à risques, etc.), non seulement assumé, mais aussi exhibé comme signe évident de cette différence. Le désir d’impunité étant toujours poussé, le plus loin possible dans ses limites comme preuve indiscutable d’une toute puissance exceptionnelle. Installés confortablement dans leurs bureaux au Pirée, à Londres ou à Nicosie, certains armateurs se référaient à la solitude du capitaine « seul maître à bord » et à la toute puissance associée au syndrome Niarchos.

Ce n’est pas nous, mais les gouvernants bureaucrates qui sont schizophrènes, nous disait l’un d’eux, lors d’une discussion portant sur la notion même de l’embargo. D’un côté ils déclarent des embargos et de l’autre ils nous demandent d’y passer outre : ceux de l’Afrique du sud, de l’Iran, du Vietnam ou de Cuba, autant de moments qui ont fait notre richesse… Allez donc vous procurer du pétrole au marché libre de Batoumi (Géorgie) : vous constaterez de vous même que si vous voulez exécuter l’ordre, il faut accepter bien d’autres marchandises, souvent illégales… Mais ce qu’on nous demande, c’est que les usines continuent à fonctionner. Le reste, ils ne veulent rien savoir.

A suivre…


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