Et Copernic dans tout ça ?

par Michel Koutouzis
jeudi 27 mai 2010

Sauver, défendre, protéger, retraite, acquis, rigueur, économies, care, cocooning … combien de mots, de verbes, d’adjectifs nous faut-il pour assumer enfin que, quel que soit le plan de bataille, il ne vise plus qu’à une chose : exorciser le futur. Dans son magistral « Kafka on the shore », paru en 2005, Haruki Murakami concluait ironiquement : « You better get some sleep… When you wake up, you’ll be part of a brand-new world ». Renversant les rythmes biologiques, Mukamari explique que réveillés, nous vivons un cauchemar kafkaïen et seul le sommeil comateux nous extrayant - nous et nos actes - de ce monde, a quelque chances de le changer. Ainsi, gouvernants et syndicats, gauche ou droite, ceux d’en haut ou d’en bas, nous entrainent vers les places fortes, les pitons, les hérissons fortifiés qui ont fait leurs preuves à Dien Bien Phu. Ils prônent le grand sommeil, l’hibernation, la protection de nos grottes et de nos niches, cultivant une peur désormais commune : demain sera pire qu’aujourd’hui. Nous sommes entourés, bombardés, submergés de désastres, de catastrophes, d’irruptions, d’émissions folles de CO2, de bad news, attachés sur nos sièges de voyageurs dans l’avion de la vie qui n’a plus de pilote et bientôt plus de kérosène. Les résistants institutionnels organisent notre défense sur ce que nous avons acquis, sur ce qui a été. Vivre mieux ? vous rigolez, sauvons les meubles, les femmes et les enfants d’abord, pas de panique dans le naufrage, et celui-ci c’en est un.
 

Et pourtant. J’étais en Grèce dernièrement, en Turquie, à Cannes, à New York, à Shanghai, à San Francisco et Gènes.  Et je vous garantis, j’ai rencontré des milliardaires heureux. Qui n’ont qu’une seule hantise : que le politique fasse son travail, qu’il impose ses règles, qu’il instaure l’Etat de Droit. Qu’il introduise des règles, les mêmes pour tous. Qu’il pose des questions naïves du genre « d’où vient cet argent ? » Qu’il fasse des audits aux boites de cotation, qu’il affirme la suprématie du politique sur l’économie. Je ne parle pas ici de justice sociale, de solidarité, d’œuvres de bienfaisance. Je ne parle que d’Etat de droit. Je ne rêve pas du grand soir : juste d’un questionnement basé sur un proverbe turc : lorsqu’une branche pousse tordue, mieux vaut la couper tout de suite. Je ne parle pas d’utopie mais du bon sens basique, celui qui exige que l’on sème avant de récolter. Or, le marché qui accuse le travail d’inflexibilité, les Etats, qui accusent les citoyens de frilosité et de manque de réalisme, les industriels, qui accusent les Etats de gabegie, passent leur temps à récolter ce qui n’existe pas. Et s’abstiennent de voir ce qui existe réellement. Le commun des citoyens qui vit l’enfer, en opposition au paradis fiscal se trouvant et prospérant sur terre, devrait décliner une autre ribambelle de mots : loin des rivages (offshore), one purpose compagnie, société écran, dérivés financiers, port franc, positions courtes, hedge funds, et j’en passe… Quel que soit leur nom, ces transmetteurs vivent et règnent chez nous déplaçant le bien commun vers un au-delà lui aussi bien réel : Des marines bourrées de navires de plaisance, des Modigliani vendus à plus de cent millions de dollars, des suites d’hôtels à huit mille dollars la nuit, des trottoirs encombrés de Bentley à 180 000 euros pièce, des abonnements de 50 000 dollars à des golf club, des jets privés en voici en voilà…

Cela est  - et reste possible - par ce que l’Etat de droit a transformé les exceptions en règles initiatiques. Cela est possible par ce que l’Etat de droit se résume à des symboles de son existence ne rappelant sa suprématie que par des discours musclés ou émettant des règles qui ne régissent désormais que l’utilisation des cerfs-volants de nos gosses et la traçabilité des produits bio. Cela n’est possible qu’à cause d’une abdication et d’une volonté nihiliste acceptant le pire plutôt que de penser le possible. Possible prohibé par les peurs et la panique, par  le terrorisme bien pensant imposant des sens interdits à la raison. 


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