Été serbe

par alinea
jeudi 11 septembre 2014

La pleine lune d'août a troqué les orages contre un mistral persistant. Au moins il n'a pas plu ! Petit pull de rigueur voir plus si veille prolongée. Les préparatifs d'une fête recèlent toujours leurs contents d'énervement, d'impatience, d'attente mal venue ou de retard imprévu. Surtout quand ceux qui sont sensés la préparer délèguent, mais pas vraiment, enfin un peu quand même et que chacun s'investit en fonction de son rythme qui, eh oui, n'est pas forcément en phase avec celui de l'autre !

On parle de mariage au village, alentour ! Chacun y va de sa petite idée, déco à la con, rite d'enterrement de vie de jeune fille, personne n'a prévu les klaxons sur le chemin de la fête, quand même. Mais j'en ai entendus ! Curieux tous ces jeunes enclins à une forme de conformisme...tiens, tiens !

Nané et Ella, que j'ai vue naître.

Ella, la mariée, inchangée depuis sa petite enfance, aime la fête, elle y fait profiter tout le monde de sa beauté et de sa bonne humeur ; donc l'occasion est trop bonne qui ne se rate pas ; seulement, le mariage, c'était pas leur truc, juste une obligation de légaliser l'intrus, le non-européen, clandestin pour tout dire.

Ils se sont rencontrés à Belgrade, au cours d'un stage qu'elle effectuait pour l'organisation d'un festival ; elle y est retournée et y a vécu cinq mois.

Cette bande de jeunes qui se débrouillaient tant bien que mal avec des petits boulots très éphémères, payés, et alors c'était byzance, un euro cinquante de l'heure, pratiquaient le partage équitable entre tous, autour de la table ; rien de plus ou si, quelques colis en provenance de la famille française, pour Noël, mais qui tombaient comme des cheveux sur la soupe par leur luxe et leur prodigalité ; mais appréciés quand même, moins le raffinement seyant à la gratitude classe . Du foie gras, ou du bon pâté, c'est rudement bon de toutes façons.

La mère est prof et ne pourrait, au sens strict, joindre les deux bouts sans ses quarante trois crédits, qu'elle ne pourra jamais rembourser. Elle gagne en un mois d'enseignement ce que gagne le père de la mariée en un jour, pas jour ouvrable, non, dimanches, samedis, jours fériés et congés compris ! On le sait tous que nous ne sommes pas égaux devant la paye, mais la mère, quand elle a réglé son loyer a amputé son salaire des deux tiers !!! Elle a une pièce et déplie son petit canapé pour y dormir.

Je m'y plonge un instant, c'est vertigo, mais ces deux-là devisent en anglais, assis à la même table, charmée par la beauté de l'homme charmé par la vérité de cette femme.

Ella, gardait des mioches, faisait une pige, donnait un coup de balai ! Rien quoi, quelques sous à mettre dans le pot commun.

Nané, c'est un gaillard plein d'énergie et de joie de vivre ; il est parti deux ans bosser derrière un bar sur un paquebot et a appris l'anglais qu'il maîtrise parfaitement ; mais le français ? Ils communiquent en anglais, la belle étant quadrilingue.

Au bout de quatre mois, force fut de constater qu'ils ne pourraient rien faire de mieux dans ces lieux. Retour en France, woofing au Portugal : la chance sourit aux audacieux.

Ella et Nané griffonnent des CV, et Nané, au bout de trois jours décroche la timbale : un CDI de barman dans un bar musical, mille cinq cents euros par mois pour 39 heures hebdomadaires !

Ils sont fous de joie, trouvent caution pour un logement !

C'est là que les ennuis commencent.

Nané est à un petit mois de la fin de son visa touriste ; parcours du combattant pour avoir une carte de séjour.

C'est là qu'on s'aperçoit que l'on ne sait rien.

Et puis, on trouve ça :

« Les candidats non-européens sont tous soumis à autorisation de travail. Les différentes procédures mises en place tentent de prendre en compte une grande diversité de situations, afin de rendre le recrutement aussi efficace et souple que possible. De nombreux critères interviennent. Ainsi le domaine d’activité ou le type d’activité dans lesquels vous envisagez de recruter peuvent être déterminants. La durée du contrat de travail proposé intervient également. Quant aux compétences du candidat ou son niveau de salaire, ils ont aussi une incidence sur le choix de la procédure.

Et puis ça :

http://www.immigration-professionnelle.gouv.fr/taxes-dues-%C3%A0-l-ofii?highlight=Taxes

 

C'est là qu'on s'aperçoit que l'on encourage guère l'embauche en CDI !!

Le titi serbe se met donc au boulot pendant que sa nana se dépatouille avec les paperasses ; eh oui, il ne parle pas un mot de la langue de Molière !

La mère, éperdue devant tant d'infos qui lui tombent dessus, affolée, a compris que le pauvre Nané devra à l'État français la moitié de son salaire tous les mois !!

Intéressantes les suppositions de l'ignorance ! On s'étonne de n'être jamais étonné, puisqu'on s'attend à tout ! Mais on peut – et c'est ce que j'ai fait- y voir aussi l'acceptation de tout, quand on est nanti !

Je la rassurai en lui disant qu'il s'agissait d'une taxe, donc payable une fois ; ouf !

Un bar d'étudiants en plein centre de la ville, Nané aux commandes et trouvant toujours quelque anglophone pour se faire comprendre ; donnant de temps en temps des mots de serbe pour les jeunes hilares qui disaient un « tchin » serbe approximatif.

Première paye, c'est bien, mais découverte d'un patron pour le moins capricieux. Tous les jours Ella demande la signature du contrat salvateur ; oui oui, disait-il, ou bien bien râlait comme en prise à une mauvaise prise, en envoyant bouler tout le monde.

Quand la date fatidique fut dépassée, le ton monta et Nané fut viré. Les autres barmen( women), par solidarité, rendirent aussi leur tablier.

Le temps passe dans leur appartement, il est seul pendant qu' Ella travaille ; plus simple pour une française ; il flippe, passe sa vie sur Skype, causer avec ses potes le tient en lien social, mais décalé ; il (se)laisse aller, ne vide même pas les bouteilles ni les poubelles, ne sort quasi plus, clandestin, muet, Ella assure, le rassure : on s'en sortira.

Trois mois plus tard, la seule issue, c'est le mariage. On croit que c'est simple mais quand on lit que pour trouver un boulot il faut prouver qu'on est depuis six mois en France alors qu'on a le droit de n'y rester que trois mois, on s'inquiète.

Mais se marier n'est pas qu'une simple formalité ! Méfiance à tous les étages et si le maire n'est pas sensé demander le permis de séjour, il n'en faut pas moins tout un tas de papelards, des consulats et autres officines officielles ; serbes.

Voilà le mariage est prévu pour la mi- août.

 

Ah ! S'il avait été Croate ! Pas de chance, il est Serbe, un peu Bosniaque ou Bosnien, je ne sais !! Et n'a ni avait aucune envie de répudier ses origines ni d'émigrer pour plus d'aise ! Juste l'amour.

Tiraillé, écartelé comme peut l'être un être jeune et fort, dans une situation de faiblesse.

Suzanna, la mère, est une femme superbe ; on communique difficilement avec ses quelques mots d'anglais ; Nané a bossé au noir pour nos copains ici ou là, pour leur payer le voyage, à elle et à son frère ; les bons amis sont venus en stop. Peut-être a-t-elle fait un quarante quatrième emprunt ?

Ils ont dit « oui » ; avec enthousiasme et une certaine émotion ; Belle Ella, en robe jaune digne de Marylin, mais une Marylin très grande et très brune ! Nous nous étions tous mis sur notre trente-et-un, même moi, mais la petite assemblée devant la mairie ne faisait finalement pas trop mariage, peut-être parce que la plupart des têtes connues s'y retrouvaient les jours d'élections ou les jours de fêtes au village.

Il fallait des cochons à griller pour satisfaire aux traditions serbes, des patates à la braise, mais du vin de chez nous ! Il n'y avait rien d'ostensiblement friqué, mais nourrir plus de cent personnes, les abreuver, des apéros, des desserts... je me demandais comment ils vivaient ça, les Serbes ! Il y a tant de choses qui m'horripilent dans la désinvolture des nantis, mêmes amis ! Cette aise comme évidence, tout s'arrangera, tout s'arrange comme par magie, rien n'a d'importance, les amis, les copains des amis s'y collent. Comme je ne voulais pas voir ni participer à quoique ce soit qui concerne ces pauvres bêtes – je m'étais demandé si je n'allais pas composer une petite ode aux porcs, sur le rythme du conte de notre enfance, mais j'ai jugé que ce serait inopportun ! Aussi, quand j'arrivai, un peu tard après un petit somme qui m'était tombé dessus sans crier gare, il n'y avait plus rien au bar pour l'apéro ; je n'ai pas fait beaucoup de mariages mais c'est le seul où je me suis nourrie d'une seule et unique pomme de terre, sans sel sans beurre sans sauce ! Et un chou à la crème, excellent ; nous avions fait marcher à bloc nos accointances, vieux habitués des ferrades et autres festivités. C'est ce que j'aime ici, ce commerce parallèle, qui fait des prix défiant toute concurrence, qui s'échange, qui ne chipote pas !

De mes quelques séjours en Yougoslavie, du temps de Tito, avant les jeux olympiques, exceptées deux jeunes lycéennes qui parlaient français et que nous avions rencontrées dans un café de Belgrade, notre seul échange avait été la musique, à Sarajevo, avec les tziganes du coin !!! J'en suis restée là, sauf une soirée avec Nané, en anglais, où nous parlâmes politique ! Je l'ai trouvé très percutant, pertinent et conscient.

Ils sont mariés, mais il n'est pas « légalisé » pour autant ; avant de l'être il faut six mois de vie commune, être sûr quand même qu'il ne s'agit pas d'un mariage « blanc ». Nous aurions pu tous faire des témoignages disant leur amour et leur vie commune, mais non, on ne nous a rien demandé ! Le « hic », c'est que pour trouver un boulot avec contrat, il faut qu'il soit dans la légalité. Il passera ses six mois ici avec sa douce, au lieu de les passer en Serbie, parce que six mois, c'est le taf. Le temps d'être hors la loi, de ne rien pouvoir engager d'autre qu'apprendre la langue et s'éviter la moindre connerie.

Nous allons donc convoquer nos connaissances pour que, contre quelques menus boulots, il découvre et s'initie à l'apiculture, l'élevage, tous les travaux de la campagne, pour savoir ce vers quoi il veut se diriger. Un peu l'apprentissage sans tous les papiers !

S'exprimer en français, il le fera vite, il comprend déjà presque tout et se lance à parler ; les Serbes, comme les Polonais ou les Russes, arrivent au français sans souci ni accent ! Avec une facilité déconcertante. Mais il faudra le lire et l'écrire, pour passer le permis et faire une quelconque formation.

Bel entracte de l'été où les Serbes se baignent dans nos rivières, et dans la rue, le soir, cette langue qui court, pleine de douceurs, sous mes fenêtres. Leurs paroles sont presque toujours politiques ; c'est vrai que la politique concerne les combattants du quotidien, tandis que les planqués du manque trouvent la chose ennuyeuse et préfèrent deviser de rien ou bien de la conscience cosmique. Ou bien c'est la gaie distraction des avertis en chambre !

L'été finira ; on appelle « la rentrée » le retour aux choses sérieuses, c'est à dire le moment de se colleter aux difficultés de la réalité.

Marcher, bronzer, parler, boire, rire, c'était pas si mal !!

D'abord les vendanges et puis on verra !

La mère est repartie, avec quelques cadeaux dans ses bagages ; un copain reste et vendangera aussi.

J'entends son rire quand je passe nuitamment dans la ruelle derrière le jardin ; la jeunesse a le temps et ne pose aucune plainte.

Moi je rêve d'un monde plus simple où la confiance règne en maître, de prime abord avant de sévir contre les trahisseurs de bonté ; je vois qu'il y a tant à faire et pourtant, pas de boulot, et Ella qui a passé son été, casque aux oreilles dans un bureau open space, pour guider les campeurs perdus dans leurs connections !! Bien payée, tandis qu'aux vendanges ou à sortir les patates....


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