Êtes-vous miro ?
par Paul Villach
mercredi 1er juin 2011
Une affiche sur les murs du métro parisien faisait récemment la promotion d’une exposition au Musée Maillol consacrée à « Miró sculpteur ». Et comme toute vitrine, elle présentait sans doute l’œuvre la plus achevée, susceptible de capter l’attention des lecteurs pour en faire de possibles visiteurs.
Un pantin insolite
Or quel réflexe stimule-t-elle ? Attirance ou répulsion ? S’il s’agit du réflexe d’attirance, c’est celui que provoque l’insolite. Un bien singulier assemblage est, en effet, exhibé en suspension sur un fond bleu uni pour une mise hors-contexte totale qui concentre le regard sur lui. Un contraste de couleurs primaires, bleu, rouge, jaune, le fait ressortir avec éclat.
Mais on reste perplexe devant ce qui paraît être une sorte de pantin désarticulé. On reconnaît bien un bassin féminin rouge de mannequin avec jambes et pieds chaussés d’escarpins emprunté à une boutique de mode. Mais qu’est-ce donc que ce rectangle plat bleu clair avec deux boules blanches ? Le contexte du mannequin met évidemment sur la voie même si on ne l’emprunte qu’ à reculons : on est sommé d’y reconnaître un buste féminin interposé entre le bassin du mannequin et le disque jaune au-dessus qu’on doit prendre pour une tête à face de lune comme en gribouillent les gamins de maternelle : un tube planté entre deux billes au-dessus d’une tache suffit à faire un nez, des yeux et une bouche. Quant à la vanne rouge dont cette face de lune est coiffée, mystère ! Elle fait bien penser, par intericonicité, à l’entonnoir dont les caricaturistes affublent parfois la tête d’un personnage qu’ils font passer pour fou. Que vient-elle faire là ? Seul l’artiste dans son immense sagesse pourrait le dire.
Un écart abyssal entre Miró et Le Bernin
Tout ça c’est bien joli, mais, une fois passé l’instant de surprise créée par cet assortiment hétéroclite qui associe, entre un objet de confection industrielle tout prêt et un élément de plomberie, deux gauches ébauches enfantines, quel saisissement réflexe empoigne le spectateur ? Quel enchantement l’emporte sous l’empire de la grâce ? Quelle technique prodigieuse suscite alors l’admiration ? Quelle expérience humaine est enfin transmise ? On ne connaît aucun de ces états que provoque la rencontre avec une œuvre d’art.
On mesure, au contraire, l’écart abyssal qui sépare ce « machin » sans queue ni tête d’une œuvre de Gian Lorenzo Bernini, comme « Apollon et Daphné », exposée à la Galleria Borghese de Rome (Voir la photo en pied de page). L’instant saisi par Le Bernin où la jeune fille échappe à l’amant importun en se métamorphosant en laurier, ne s’oublie pas. Il reste gravé à jamais dans la mémoire. On éprouve le besoin de le revoir, chaque fois qu’on vient à Rome, pour s’y ressourcer (1).
Répulsion et indignation face à des leurres grossiers
Que reste-t-il, en revanche, d’une confrontation avec ce qui est présenté ici comme « une sculpture » de Miró ? Deux sentiments.
1- L’un oscille entre la répulsion et l’apitoiement. Cette caricature outrancière et répugnante tient de la profanation du corps féminin : son auteur paraît avoir pris un malin plaisir à le défigurer et l’avilir quand, au contraire, Le Bernin s’ingénie à en exalter la grâce.
2- Le second sentiment est l’indignation. Car on perçoit le dispositif mis en œuvre pour tenter de tromper le spectateur et lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Pendouillant au mur d’un grenier, cet assemblage ne retiendrait pas l’attention une seconde. Mais accueilli dans un musée, il acquiert le statut d’œuvre d’art du seul fait de l’autorité qu’on reconnaît aux lieux qui l’exposent. Le rien devient alors quelque chose et la laideur, beauté.
Là est le double piège. Ses auteurs veulent faire croire que « le médium est le message » et que l’autorité, sans jamais se tromper ni vouloir tromper, décide du juste et de l’injuste, du vrai et du faux, du laid et du beau.
Mais pour peu que l’on se refuse à une soumission aveugle à l’autorité et qu’on se méfie du médium qui, par la sidération exercée sur sa proie, tente de faire oublier le message inepte qu’il délivre, on ne saurait se laisse prendre à ce double piège. Ce n’est pas le musée qui fait l’œuvre d’art, mais l’œuvre d’art qui fait le musée. Quand ce genre de pantin désarticulé est exhibé dans un musée, celui-ci devient un grenier. Il ne faut pas croire, les amants de l’art ne sont pas tous miros ! Paul Villach
(1) Paul Villach, « À Rome, « Apollon et Daphné », une œuvre du Bernin à couper le souffle », AgoraVox, 13 septembre 2010.