Évangile de Matthieu, preuve historique, l’erreur de lecture du Pape
par Emile Mourey
jeudi 22 juin 2017
Je ne suis pas juge. Ce n'est pas à moi de juger de la lecture que Joseph Ratzinger, pape sous le nom de Benoit XVI, théologien de l'Église, fait des évangiles (1). Cela relève du jugement de l'Histoire. Certes, on peut se demander pourquoi j'interviens alors que je ne pratique plus depuis la réaffirmation des dogmes par Vatican II. Et pourtant, je ne peux m'empêcher de penser à tous ceux qui auraient souhaité une autre orientation. Je pense à M. André Dupont-Sommer qui fut critiqué parce qu'il avait écrit que les nouveaux textes mis au jour révèlaient que l’Église chrétienne primitive s’enracinait, à un degré que nul n’aurait pu soupçonner, dans la secte juive essénienne (2). Je pense à l'éminent hébraïsant Claude Tresmontant, auteur d'un remarquable Christ hébreu et des meilleures traductions existantes, qu'on laissa mourir sans lui accorder le débat qu'il aurait tant voulu avoir (3). Je pense à mes deux Histoire du Christ que je n'ai pas voulu confier à une maison d'édition, préférant avertir auparavant le magistère de l'Église, et pour lesquelles, je n'ai reçu qu'un accusé de réception.
Archéologues, aveugles que vous êtes, qui ne voulez pas voir Bibracte à Mont-Saint-Vincent ; vous qui refusez de "voir" l'antique fresque judaïque voisine de Gourdon, et gravitant autour du trône du Dieu inconnu, les quatre archanges Jean, Marc, Luc et Matthieu ; vous qui avez condamné le Juste... (4)
Matthieu est un pseudonyme ; c'est celui sous lequel la communauté essénienne, ou son prolongement dans le christianisme, a écrit le quatrième évangile, le dernier, le plus réfléchi, le plus achevé.
Qui étaient les esséniens qui ne se sont jamais appelés ainsi, se qualifiant plutôt de pieux, voire de saints ? Des juifs revenus de l'exil de Babylone qui se seraient réinstallés dans le nord de la Palestine ? qui voulaient reconquérir leur terre... et surtout Jérusalem ? Implantés en petites communautés, ils étaient dirigés par un grand conseil, ou assemblée dite de Dieu, composé de très nombreux initiés admis après un stage de deux ans, les nombreux. Le conseil restreint était composé de 12 membres représentant les tribus de l'ancien Israël et de trois prêtres représentant les lévites (7). Ce "conseil de Dieu" des esséniens ne se comportait-il pas déjà comme le représentant de Dieu sur terre ?
Comme je l'ai expliqué dans mon précédent article (8), c'est la répression d'Hérode qui a déclenché l'affaire "Jésus". Exilé et en fuite, Jacob, souvenir de l'ancien Israël, ne pouvait rester sans réaction. Son livre qu'Origène connaissait sous le nom de "Livre de Jacques" est un appel du 18 Juin, plaidoyer et prophétie pour que naisse un mouvement de résistance qui reviendra aux portes de Jérusalem confondre la dynastie hérodienne, avec un sauveur nommément désigné : Yeschoua, Jésus, celui que Thomas "voyait" dans ses logias. (9)
Accomplissant la prophétie annonciatrice de Jacques, les auteurs des quatre évangiles ont-ils joué l'équivoque : une lecture pour les gens intelligents et une autre, littérale, pour les gens simples ? Peut-être, mais certainement pas de mauvaise foi. Ils ne faisaient que suivre un processus qui avait fait ses preuves et qui remontait à des temps plus anciens... au temps de Sumer ? au temps des pharaons ?
Des prophéties et des prophètes, Dieu sait qu'il y en avait en ce début de millénaire où, en interrogeant le Livre, on croyait sincérement que quelque chose d'important allait se passer. L'historien Flavius Josèphe décrit un monde en folie. Des charlatans, qui se disaient inspirés par Dieu, prêchaient dans le désert et des foules les suivaient. Pour arrêter cette hémorragie de prophéties, les prêtres avaient décrété que seuls étaient crédibles celles qu'un prophète proclamait juste avant d'être mis à mort et sachant qu'il allait l'être. (10)
Trois ans après l'évangile de Jean, trois ans après la décapitation du Baptiste, les rescapés qui ont échappé au massacre accomplissent la prophétie. C'est l'évangile de Marc, véritable résurrection. Les rescapés montent sur la croix avec Jésus qui est en eux. "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Ce sont leurs dernières paroles !
Trois ans plus un an après, Luc, c'est-à-dire Paul, réécrit l'évangile de Marc, mais en recherchant un esprit de réconciliation avec le pouvoir en place. C'est un échec. L'évangile de Matthieu qui suit, quelques années après, s'élève contre tous les partis au pouvoir, Sadducéens et Pharisiens rassemblés pour la première fois dans le même sac de l'opprobre : « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites ! serpents, engeance de vipères ! » (13)
Matthieu reprend l'histoire de la communauté essénienne depuis Jean. Il y ajoute sa prédication, celle des Esséniens du Nord, Simon Pierre, jusqu'alors réticents. Nous sommes dans un rite à deux phases. comme dans les précédents évangiles. Ce n'est que lors du dernier repas - la fameuse cène - que Jésus se révèle en faisant l'offrande du pain. C'est Lui qui monte sur la croix, porté par les martyrs. Par delà la mort, Jean-Baptiste a finalement réussi à convaincre le conseil de Dieu des esséniens à proclamer solennellement la foi d'Israël en mourant sur la croix. Et pour la première fois, Flavius Josèphe témoigne, en les nommant, que d'importantes personnalités ont été crucifiées. Bien évidemment, en ces temps reculés, on ne nommait pas les milliers et les milliers de crucifiés plus ou moins anonymes. L'affirmation de Josèphe est on ne peut plus claire. Il écrit : « Tibère Alexandre fit crucifier Jacques et Simon, fils de Juda de Galilée, qui du temps que Cyrénius faisait le dénombrement des Juifs, avait sollicité le peuple à se révolter contre les Romains » (14). Nous sommes en l'an 48. Tout concorde. En proclamant ce quatrième évangile face au paganisme romain et au pouvoir en place, le conseil des apôtres se condamnait à la crucifixion, mais, en même temps, il authentifiait son évangile en faisant monter ses membres sur la croix, et de nouveau, Jésus qui était en eux. L'épître aux Hébreux témoigne : "Souvenez-vous de vos chefs qui vous ont annoncé la parole de Dieu. Méditez sur leur vie et sur leur mort. Prenez exemple sur la foi qui les animait" (He, 13, 7). Et encore : "Mais celui qui a été abaissé un moment au-dessous des anges, Jésus, nous le voyons maintenant couronné de gloire et d'honneur (dans le ciel), parce qu'il a souffert la mort : il fallait que, par la grâce de Dieu, au bénéfice de tout homme, il goûtât la mort." (He 2,9). C'est clair : Jésus est descendu du ciel pour "goûter" la mort dans les apôtres crucifiés, puis, il est remonté au ciel pour trôner "en gloire" à côté du Père.
Arrivé à ce point de mon article, j'entends déjà mes détracteurs s'indigner et crier "au fou". Ils ne savent pas que dans un monde de fous, c'est celui dont on dit qu'il l'est qui ne l'est pas. Loin de moi, l'idée de vouloir dénigrer cette histoire. Les milliers et plus de crucifiés incitent au respect, et même à l'admiration. Ils ont voulu forcer le plafond de verre. C'était prématuré. Reste l'interrogation qu'ils ont lancée vers le ciel. Reste le mystère de la conscience intérieure qui nous anime, cet indéfinissable qui nous fait distinguer entre le bien et le mal...
La Bible est un chef d'oeuvre dans lequel des prophètes ont essayé de discerner la parole de Dieu qui descend du ciel dans les consciences. Ce n'était pas facile de s'y retrouver étant donné la distance et les perturbations atmosphériques. Il fallait deviner, interpréter, parfois corriger, pour finalement mettre par écrit une pensée orthodoxe et suivie. Que Joseph Ratzinger y voie un plan de Dieu, rien d'étonnant puisque c'est ce que les auteurs ont voulu y mettre.
Reste le témoignage d'une pensée qui a éclairé l'humanité durant des siècles.
Emile Mourey, 21 juin 2017
Renvois :
1. Joseph Ratzinger : Jésus de Nazareth : éditions Flammarion, 2007. L'enfance de Jésus, éditions Flammarion 2012.
2. André Dupont-Sommer : Les Écrits esséniens découverts près de la mer Morte, Payot, 1959
3. Claude Tresmontant : Le Christ hébreu, éditions O.E.I.L., 1983 et suivantes. Voir également le Blog Claude Tresmontant http://www.claude-tresmontant.com/
4. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-gaulois-dieu-le-ciel-et-les-173651
5. http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/la-peregrination-d-abraham-17269
6. http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/adam-et-eve-une-autre-facon-de-17079
7. Dans son effectif réduit et probablement permanent, le conseil de Dieu des Esséniens était représenté par quinze hommes (douze laïcs représentant les douze tribus et trois prêtres représentant les lévites). Ils se donnaient le nom de membres du conseil de Dieu. (Qumrân, Rouleau de la Règle VI, 14 -20)
8. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/jesus-une-conscience-projetee-dans-194007
9. http://remacle.org/bloodwolf/apocryphes/jacques.htm
10. Référence oubliée. Merci de m'aider à la retrouver.
11. Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XVIII, V, 2)
12. Parce que hôrôdôs [lui] il craignait iôhanan
et il savait que [c'était] un homme juste et saint
et alors il le protégeait et il l'écoutait
et il faisait souvent [ce qu'il disait]
et il aimait à l'entendre (traduction Cl. Tresmontant, Mc 6, 20)
13. Évangile de Matthieu, chapitre 23.
14. Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, livre XX, chapitre III