Exclure, au nom du progressisme. Nouvelle adresse à Geoffroy de Lagasnerie

par Estelle Floriani
mercredi 5 août 2026

Dans un essai incisif (1), vous attaquez la démocratie, régime diviseur et haineux. Serait-ce pour favoriser l’unité amicale de tous les Français ? Que nenni. Cette amitié citoyenne ne saurait exister à vos yeux qu’entre gens bien, entre citoyens vertueux aurait dit Aristote. Qui sont les gens bien ? Les progressistes de gauche, pardi ! Et les autres ? Si l’on ne parvient pas à les rééduquer par la raison, qu’ils fassent valoir leur « droit au départ ».

Avant ce divorce, souffrez, cher monsieur, que je prenne le temps de vous dire adieu.  

C’est promis, je ne vous taquinerai plus sur vos affinités avec quelques vieux penseurs réactionnaires. Je ramasse seulement mon propos précédent à ce sujet : maints royalistes et vous êtes d’accord pour poser le prima de la justice sur le résultat du vote et les opinions brutes des électeurs. (https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/quand-l-ultra-gauche-progressiste-270671). Et j’ajoute ici que vous les rejoignez également dans l’idée que c’est aussi la vérité (et non la somme des préjugés) qui doit servir de boussole en politique. Ce pourquoi, vous en appelez à une « régulation scientifique du discours politique ». (2) Car il « peut y avoir des débats, mais il y a des faits, il y a des choses vraies et des choses fausses. » (3) Excellente base : toute saine philosophie commence par quelques vérités de La Palice.

Comme les réactionnaires et quelques autres, donc, vous opposez à la démocrassouille les catégories transcendantales de Justice et de Vérité.

Jusque-là tout va bien. Mais les choses risquent de se gâter, avec cette double question abyssale : qu’est-ce que la justice, qu’est-ce que la vérité ?

La vraie justice dont vous vous réclamez comme d’une évidence, se trouve du côté des « positions progressistes ». (4) Progressiste. Le mot revient sans cesse sous votre plume, comme le marqueur incontestable du camp du Bien. Au fond, votre manifeste se résume à ceci : la démocratie est un mauvais système parce qu’elle échoue à porter les projets progressistes.

Qu’est-ce que le progressisme ?

Aucun rapport avec ces « abstractions fausses qu’invoquent toujours les pouvoirs pour justifier des sacrifices » (5). Nous voilà provisoirement rassurés. Mais encore ?

Vous nous donnez une première indication : « une forme de vitalisme, de protection des forces de la vie et des corps, contre la mort prématurée, la mutilation, la prédation, la pollution » (6). S’il fallait en rester là, je serais volontiers progressiste comme, ce me semble, tout être humain normalement constitué.

Au-delà, vous ne répondez pas clairement. Mais on vous comprend quand même : la cause LGBT, « la liberté de circulation et la migration » (7), l’écologie, l’égalité sociale, et le refus des « dispositifs répressifs pour lutter contre la violence » (8), bref ce qu’il est convenu d’appeler la gauche. Une gauche sacralisée : « dans le système actuel, l’interdit moral ‘tu ne tueras point’ devrait se traduire par la prescription politique : tu ne voteras pas à droite ». (9) Les électeurs de droite ne sont pas seulement bêtes, ce sont des assassins !

Vous questionnez, monsieur, la démocratie. C’est fort bien. L’on peut aussi questionner une autre évidence - le progressisme : en quoi la gauche progressiste est-elle toujours plus juste que le conservatisme ?

Nul n’en disconviendra, il est bon de s’opposer à « la réalité de la souffrance » (10). Oui monsieur, il vaut mieux jouir que souffrir. Merci de nous l’avoir rappelé.

Mais encore ?

Quelques questions, en vrac : La « liberté de circulation et la migration (est) la liberté politique par excellence » (11) à garantir, estimez- vous. Faut-il pour autant condamner la liberté politique de maîtriser ses frontières ? L’affirmative action (12), en bon français la discrimination positive, est-elle indiscutablement souhaitable dans tous les cas ? N’y a-t-il pas des contextes où traiter les personnes en fonction de leur origine éthique ou religieuse pourrait friser l’injustice ? L’homofiliation - et donc le droit à l’enfant et à le produire techniquement, s’il le faut en louant un utérus - est-elle nécessairement un bien ? Un bien pour qui ?

Sans entrer dans le détail d’une discussion qui mériterait plusieurs livres, disons seulement que votre manifeste remplace un dogme – la démocratie – par un autre – le progressisme. Ce dernier n’est pas moins redoutable.

D’autant plus que, si je sais lire, cette nouvelle sacralité doit s’imposer politiquement, pour ne pas dire despotiquement. Je cite cette phrase terrifiante : « (…) cette confiance du progressisme dans ses propres valeurs devrait l’inciter, dès qu’il accède au pouvoir, à se demander comment produire des transformations telles que la droite ne pourra pas démanteler les avancées accomplies (…) afin de les retirer de la discussion publique. » (13). Fichtre ! La moindre de vos qualités n’est pas la franchise. Par prudence, je me suis dépêchée de publier mon texte avant que vos amis n’accèdent au pouvoir…

A vos yeux, ce pouvoir n’aura rien de despotique, puisqu’il répondra aux « impératifs de rationalité » (14). Bon, disons que ce sera un despotisme éclairé. Eclairé par la douce contrainte de la vérité, à laquelle se soumettront de bon gré les citoyens. 

C’est là où votre naïveté, monsieur, est touchante. Et bien pardonnable à votre jeune âge. Une réflexion raisonnable et travaillée, pensez-vous, aboutit nécessairement aux thèses progressistes. Autrement dit, dès que les personnes sont en mesure de réfléchir sérieusement, elles virent à gauche.

Et comment peuvent-elle réfléchir sérieusement ? Par la magie des « procédures délibératives sans élection » ou « plates formes d’élaboration » (15), à l’image des « assemblées citoyennes, « jurys citoyens », et autres « conventions citoyennes » (16), dont vous constatez avec plaisir que leurs conclusions vont « toujours dans le sens d’une hégémonie de plus en plus grande des positions progressistes, et que presque systématiquement les mesures proposées par ce type d’assemblée sont de gauche » (17)

 

« Les convictions sont des ennemies de la vérité

plus dangereuses que les mensonges. »  (18)

 

En gros, si les gens se réunissent pour penser de façon intelligente, ils tombent d’accord avec vous. Voilà qui tombe parfaitement bien. 

Emporté par votre enthousiasme, vous n’apercevez pas les biais de ces fameuses plates-formes d’élaboration : l’orientation des experts choisis pour éclairer les participants, la façon dont les questions sont formulées et dont les débats sont animés, le bain idéologique ambiant, par exemple.

Quoiqu’il en soit, vous vous situez ici dans l’héritage de la gauche bourgeoise du XIXème siècle. Ces parlementaires à favoris et à moustaches conquérantes, beaux messieurs de la IIIème République, anticléricaux et fils progressistes des Lumières, ne jugeaient pas toujours nécessaire d’imposer par la force l’anéantissement du pouvoir catholique sur les esprits. Optimistes en diable, ils faisaient confiance à la force émancipatrice de l’école et au pouvoir de la Raison pour dissiper les ténèbres de la superstition et de l’ignorance. Comme un fanal fait reculer la nuit. (19)

A votre tour, vous pensez que les personnes qui contestent la liberté totale de migration, le mariage et la PMA pour tous et toutes ou « la déconstruction de la responsabilité individuelle » (20) en matière pénale, peuvent progresser. Si on les aide à bien réfléchir, elles rentreront dans le droit chemin. Monsieur est trop bon. 

 Reste un dernier point. Si d’aventure et malgré tout, certains habitants de ce que j’appellerais encore la France, pathologiquement imperméables à la raison, refusaient de rentrer dans le rang, que préconiseriez-vous, cher monsieur ?

La sédition et la décohabitation ! Puisqu’il est injuste d’obliger la minorité à se soumettre à la majorité, la solution pourrait consister, tout bonnement, à se séparer. Il s’agirait de mettre en place « une déconnexion entre la logique du droit et la logique du territoire » (21) et de créer « un monde pluraliste où il y aurait plusieurs formes de communautés politiques dans lesquelles les individus mèneraient des sortes de vie différentes dans le cadre d’institutions différentes en fonction de leurs aspirations. » (22) Finie la cohabitation forcée, vive la séparation ! On ne dira pas l’apartheid, puisque le « développement séparé » ne sera pas spatial et se négociera, bien sûr, à l’amiable et, je suppose, sans domination.

Vous n’aimez pas la haine générée par la compétition démocratique. Cela signale un cœur sensible. Mais votre amour ne va pas jusqu’à tolérer ceux qui ne pensent ni ne vivent comme vous. Je le vois, la discussion raisonnable a des limites, assez resserrées. En fait, le désaccord est tout simplement impossible entre concitoyens. Selon votre utopie libertaire, les étrangers qui vivront sous d’autres lois que vous, seront vos voisins, voire vos parents. Vous les croiserez tous les jours dans la rue. Se voir en permanence, se côtoyer, se frôler, faire des affaires ensemble, mais n’avoir rien en commun - sauf peut-être une vague idée abstraite d’humanité. Et tout se passera pacifiquement !

Je parlais plus haut de naïveté. J’étais trop modérée.

Le plus piquant chez d’un homme de gauche, est votre référence au droit commercial libéral. Selon la législation européenne du commerce, nous apprenez-vous, les entreprises peuvent choisir le droit qui leur convient, c’est-à-dire celui qui les laisse faire le maximum de profit. Bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est ainsi qu’il faut vivre en société : choisir les lois qui me plaisent, sans m’occuper des autres habitants de ce que vous n’appelez déjà plus une nation, ni un pays - mais un « territoire ». Vous pourriez siroter une bière sur une terrasse ensoleillée de la Côte Ouest, avec quelques libertariens choisis. Le choix individuel, surtout celui de faire des affaires, voilà l’essentiel, et foin de la fidélité à une histoire ou à une communauté héritée. C’est un peu votre idée : « briser l’idée d’une appartenance commune » (23). Même si, je vous le concède, vous ne partagez pas leur obsession du profit.

Eh ! oui, cher monsieur, les dernières pages de votre livre résonnent étrangement avec certaines propositions de l’anarcho-capitalisme de quelques amis de monsieur Trump. J’ai sous les yeux un essai d’Arnaud Miranda que vous avez probablement lu : Les Lumières sombres. On y apprend une chose intéressante : parmi les cinq composantes idéologiques de la mouvance étasunienne dite « néoréactionnaire », l’on trouve la détestation de la démocratie, cela va de soi, mais aussi la « revendication d’un droit à l’exit (…), c’est-à-dire à la possibilité de quitter l’Etat dont on est citoyen pour rejoindre ou fonder une autre communauté. (…) si les clients ne sont pas satisfaits, ils peuvent se tourner vers un autre Etat plus performant (…) » (24) Voilà qui ressemble quelque peu à l’impératif libertaire de Robert Nozick, pour qui vous avez les yeux de Chimène : « offrir aux individus la capacité de choisir le monde dans lequel ils veulent vivre ; pluraliser les ordres juridiques ; divorcer. » (25) Entre libertaires et libertariens, on se déteste, mais on se comprend.

 

Bon, je le devine, vous ne m’écoutez plus. Il faut donc finir.

 

« Ouvrir l’imaginaire », c’est très bien. Comme disait Chesterton, il n’y a rien de moins fou que l’imaginaire. Les fantasmes, eux, peuvent être dangereux en politique, comme ailleurs. Ceux des citoyens en démocratie, bien sûr. Mais aussi ceux des idéologues. La démocratie alimente le fantasme du pouvoir et la « pulsion désirante » (26) de l’exercer, certes. Il en est un autre, terrible : le fantasme d’avoir raison. Non contre les autres comme en démocratie, mais sans les autres.

N’est-ce pas pire ?

 

 

Notes :

  1. Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie, Flammarion, Paris, 2026.
  2. Ibid. p. 70.
  3. Ibid. p. 72.
  4. Ibid. p. 105.
  5. Ibid. p. 98.
  6. Ibid. p. 52.
  7. Ibid. p. 182.
  8. Ibid. p. 155.
  9. Ibid. p.60.
  10. Ibid. p. 63.
  11. Ibid. p. 182.
  12. Ibid. p. 106.
  13. Ibid. p. 192.
  14. Ibid. p. 148.
  15. Ibid. p. 34.
  16. Ibid. p.104.
  17. Ibid. pp. 105 et 106.
  18. Friedrich Nietzsche.
  19. Avec une précaution toutefois : remettre à sine die le droit de vote des femmes, ces âmes faibles trop frottées aux soutanes des curés. Il fallut un De Gaulle, grand lecteur du royaliste La Tour du Pin, pour le leur reconnaître.
  20. Ibid. p. 155.
  21. Ibid. p. 179.
  22. Ibid. pp. 175 et 176.
  23. Ibid. p. 184.
  24. Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard, 2026, p. 31.
  25. G. de Lagasnerie, Ibid. p. 171.
  26. Ibid. p. 160.

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