Faut-il introduire la laïcité dans l’entreprise privée ?
par Kookaburra
mardi 18 février 2014
Après l’affaire Baby Loup, une autre entreprise privée vient de prendre le risque de se mettre hors la loi en introduisant des obligations laïques aux employées. Il s’agit de la grande entreprise « Paprec », spécialisée dans le recyclage des vieux papiers, des piles, etc. Le Patron vient de faire adopter une charte interdisant le port de signes religieux ostentatoires.
L’entreprise emploie un personnel de diverses origines et convictions religieuses, et le patron considère que seul le respect de la laïcité peut assurer un climat paisible parmi les employées. La charte a été validée par l’ensemble du personnel, et s’applique désormais aux 4000 salariés du groupe situé à La Courneuve (Seine-Saint-Denis).
Le premier paragraphe de la charte explique le but de « favoriser la cohésion d’entreprise, le respect de toutes les diversités et le vivre-ensemble ». Il n’y a pas moins de 52 nationalités parmi les 4000 salariés, et beaucoup sont musulmans, mais il n’y a pas de salle de prière. L’interdiction de manifester leurs convictions politiques ou religieuses n’est quand même pas conforme à la loi sur la laïcité de 1905 qui garanti « la liberté de conscience et la liberté de manifester son appartenance religieuse », liberté confirmée par l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 :
« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seul ou en commun, tant en public qu'en privé. »
Le patron de l’entreprise est bien conscient du risque d’être attaqué par les associations, mais il considère sa charte légitime dans la mesure où elle a été approuvée par le personnel à 100%. Il argumente que puisque l’Etat a établi l’interdiction de signes religieux dans le public, il serait raisonnable de l’étendre au domaine privé. A-t-il raison ? Personnellement, j’approuve spontanément et avec enthousiasme et la charte du patron et son défi au gouvernement, mais j’en conviens, la loi est la loi, et on ne peut permettre à chaque citoyen de l’interpréter à sa guise. D’un autre côté, en interdisant les signes religieux dans les institutions publiques, le gouvernement est déjà en contradiction avec la loi de 1948.
Les interprétations différentes du concept de laïcité provoquent régulièrement des disputes dans les médias - la dernière en date était l’affaire Baby Loup, qui révélait la situation un peu paradoxale de l’interdiction des signes religieux dans les institutions publiques mais permis dans le privé. Le principal signe concerné est, bien sûr, le voile. En avril dernier, le Haut Conseil à l’Intégration (HCI) avait recommandé l’interdiction du port du voile à l’université. Mais Hollande, craignant la réaction des musulmans, qui représentent une partie considérable de son électorat, a simplement supprimé le HCI pour le remplacer par l’Observatoire de la laïcité, qui stipula que « légiférer n’est pas la solution ».
Je focalise peut-être trop sur le voile. Parce qu’il est bien plus qu’un signe religieux, et parce que je trouve que les vêtements qu’on porte n’ont rien à faire avec la foi, ni, d’ailleurs, avec la religion. Nombreuses sourates du Coran insistent sur une tenue pudique, non seulement pour la femme, mais surtout pour elle. Mais aucune sourate ne recommande spécifiquement de se couvrir la tête. Seule la poitrine est évoquée. Et surtout la modestie. Une tenue aguicheuse serait, selon la théologie islamique, blâmable.
Le port du voile n’est donc pas une obligation religieuse. Raison pour laquelle des millions de musulmanes croyantes ne le portent pas. Beaucoup d’autorités musulmanes l’affirment aussi. Il est souvent ressenti, à tort ou à raison, comme une provocation, comme une revendication communautariste. A mon avis, le patron de Paprec a raison. Introduire la laïcité dans les entreprises privées serait une vraie avance sociétale. Mais ce n’est qu’une opinion personnelle. On peut avancer de bons arguments contre une interdiction. A vous de juger !