Fobos, Prométhée et la justice

par Michel Koutouzis
mardi 8 février 2011

le droit pénal est fait d’une articulation prudente entre la volonté de punir et le renoncement à punir. Qu’il s’en écarte et le voilà asservi au scandale de l’insécurité et à celui de l’impunité. Radicaliser le droit de punir, faire en sorte que ce même droit devient la seule réponse à presque tous les défis de société et à la perte des repères éthiques et moraux, ne peut que rendre l’institution judiciaire caduque. Demander à la justice de pallier à toutes la lacunes et défaillances sociétales et à assumer dans son fonctionnement un populisme judiciaire ordonné par les sirènes de l’Etat c’est la condamner d’être arbitraire et inefficace à la fois.

Si on peut critiquer la défense des juges face à l’offensive du président, ce serait en disant que tous les moyens du monde (qu’ils n’ont pas) seraient de toute manière insuffisants si tout (immigration, radicalisation, montée des intégrismes, absentéisme, consommation de tabac, de drogues ou d’alcool, principe de précaution, IVG, mariage homosexuel, accidents nosocomiaux, etc.) est appréhendé sous son seul aspect judiciaire, c’est à dire au fait qu’il y ait toujours une victime et un coupable.

La cité se doit de former des citoyens responsables et l’être elle même. Si elle passe son temps à esquiver ses responsabilités et à désigner des boucs émissaires, si elle propage la panique, l’insécurité, le sentiment d’injustice, la non équité, la laxisme envers ses propres dirigeants, en faisant parallèlement du juge la seule barrière concevable envers ses propres défaillances, elle délite tout ce qu’elle est sensée protéger. Quand au citoyen, embourbé dans ses peurs et ses frustrations, abandonné dans sa bulle faite de craintes, il régresse, s’infantilise et, tel un préadolescent, il passe son temps à dire : c’est pas ma faute, c’est la faute du voisin, de l’Autre. Comme si la vie n’était qu’une accumulation de fautes pour les quelles quelqu’un (sauf soi même) doit y répondre. A ce train, même si on transformait la moitié de la population en juges, ils seraient « insuffisants ».

Le crime impuni selon les Grecs, infectait la Cité, mais le crime trop puni ou l’innocence condamnée ne la souillent pas moins. Albert Camus (Réflexions sur la guillotine), disait à sa manière : de la mesure avant toute chose. Comment atteindre la mesure ? Comment hiérarchiser ? En extirpant le pathos du cœur du citoyen. Et comment éviter la dérive passionnelle ? En faisant appel à l’entendement. En prenant du recul. En intériorisant la loi, cette digue fragile protégeant le vivre en commun. En limitant le fait judiciaire à l’exception. En essayant, collectivement, de résoudre les enjeux sociétaux et non pas à les utiliser comme une machinerie fabriquant de la panique. C’est exactement ce que ne fait pas (ou plus) la Cité.

Lorsque le président de la République insinuait que l’on nait criminel, il tournait le dos à la cité. A son rôle éducateur. Il tournait le dos à l’éthique, voir aux garde-fous religieux et moraux, qui, pendant des millénaires insistent sur le fait que la responsabilité individuelle, l’action collective et le destin commun forment un tout intrinsèque et interactif. L’école positiviste italienne, avec Cesare Lombroso, qui théorisait cette prédestination criminelle mena au fascisme. C’est à dire à un Etat ou la (bonne et éclairée) moitié de la population jugeait l’autre moitié (criminelle et défaillante). A une société orientée vers la chasse du coupable et au bien être des happy few bien pensants. A une société manipulée, dont on cultive les passions déraisonnables, où le destin commun est déterminée par un seul être infaillible, le Duce.

Les temps ont depuis changé. Pour le meilleur et pour le pire, l’Etat Léviathan s’est délesté de pratiquement tous ses symboles et attributs du monopole de la violence. En présupposant que le citoyen s’épanouit mieux sans la tutelle de ces monopoles. Raison de plus pour que l’Etat reste un éducateur, un arbitre, un fédérateur. Or, cette perte des monopoles de la violence s’accompagne (et sans la moindre mesure), d’un effacement global : moins d’enseignants, moins de postiers, moins de personnel de santé, moins de services et d’infrastructures en général, et, ce qui est encore plus grave, moins de destin commun, moins d’anticipation, moins de politique, moins de vivre ensemble. Il se crée ainsi un vacuum,  c’est pas de ma faute, c’est la faute de l’autre. D’une part du policier, du juge, de l’enseignant, du militaire, du médecin hospitalier, c’est à dire de tous ceux qui le représentent, et, d’autre part, du Rom, du chômeur, du gréviste, du camionneur, de l’employé, de l’ouvrier, etc., c’est à dire de tous ceux qui, pataugeant dans ce vacuum, sont à la recherche du temps perdu, d’un ordre potentiellement juste, d’un minimum d’assurance et de pérennité.

Accumuler les insatisfactions, y répondre au coup par coup de manière subjective, abandonner et judiciariser le citoyen dans ses litiges triviaux et quotidiens, diviser pour régner, deviennent ainsi synonyme de gouverner, tout comme cultiver les instincts les plus primaires, les plus égoïstes, un « sauve qui peut » enfantin qui ne connaît plus les limites entre intérêt propre et bien commun. Or, comme l’indique Stamatios Tzitzis, juriste et directeur de recherche au CNRS, l’homme fautif est l’homme démesuré, celui qui vise à déplacer ou bien à surmonter sa condition humaine en aspirant à acquérir un statut supérieur.

Toute démarche qui abandonne le citoyen dans un autisme existentiel tiraillé entre Prométhée et Fobos, la divinité de l’effroi, est une démarche soulignant la régression de la Cité, à la dérive faute de mesure.

Dans cette spirale, aucun juge, aucun policier, aucun avocat ne peuvent donner une quelconque solution…


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