Le bouquin est de la plume d’un gars qui semble plutôt doué et très adroit pour nous décrire la vie des petites gens, c’est Dave Eggers. On ne cesse, de l’autre côté de l’Atlantique, de le comparer à Charles Dickens où il n’en est pas à son premier opus. Le premier, justement avait fait en 2000 un carton incroyable aux Etats-Unis. Intitulé
"A Heartbreaking Work of Staggering Genius", l’histoire du décès consécutifs des parents du héros, en raison de cancers, et la réaction de son plus jeune frère Toph dont il avait dû prendre la charge : une autobiographie romancée mêlée de plages de pure fiction, mais tellement bien racontée que les gens se demandent encore là-bas si les événements décrits étaient vrais ou pas... le brillant ouvrage avait été salué partout, et
"Une oeuvre déchirante d’un génie renversant" avait explosé tous les chiffres de vente d’un écrivain à part, en tout cas, appelé le
"Yéti des lettres américaines" par Time en personne. Evidemment, en France, on lui trouve facilement
des détracteurs acerbes. Son second ouvrage,
« Le Grand Quoi » ( "
What is What") était l’histoire, tout aussi saisissante, de Valentino Achak Deng, un émigré soudanais, vivant à Atlanta mais ancien réfugié du Darfour dans des circonstances assez rocambolesques, parti à 8 ans de son pays pour fuir les milice armées. Et découvrant dix ans après que la cruauté qu’il a pu rencontrer a son double... aux Etats-Unis. Cette fois, la part de romancé semble moins importante : le personnage découvert par Dave Eggers se suffisant à lui-même, sans doute.
Et cette fois, c’est encore mieux pourrait-on dire sans trop hésiter, tant le héros qu’il s’est trouvé est la concaténation de tous les problèmes actuels de l’Amérique. Son nouveau héros, il est allé le chercher en Louisiane cette fois. Et il existe bel et bien,
avec plutôt une bonne bouille d’américain tranquille. En fait, c’est un américain issu d’une famille syrienne, qui bosse dur comme tout bon américain. L’homme est musulman, sa femme, américaine d’origine, Cathy, convertie à l’islam porte le hijab, ce qui n’est pas sans intriguer parfois leurs voisins, mais sans plus semble-t-il. Il tient un garage, où il repeint et répare des voitures. Il s’appelle Abdulrahman Zeitoun, est né en 1957 à Jableh, en Syrie, habite la Nouvelle-Orléans, et sa vie va basculer avec l’arrivée de l’ouragan Katrina. C’est tout l’art d’Eggers en fait : là où certains ont écrit des tonnes à l’encontre des autorités ou de Georges W.Bush, Eggers va se montrer bien plus caustique et dévastateur en racontant les déboires survenus à cet américain tranquille. Il est vrai que ce qui va lui arriver est assez extraordinaire en fait.
L’épopée de Zeitoun démarre le lendemain après l’ouragan, survenu le
29 août 2005 à la Nouvelle-Orléans. Alors que
sa maison baigne alors dans l’eau jusqu’aux étages comme toutes celles de ses voisins, qu’il a réussi à convaincre ses proches de partir et lui de rester pour sauver ce qui peut l’être, Zeitoun se met en tête, puisqu’il dispose d’une bonne barque en aluminium de 16 pieds (4,87 m) -achetée d’occasion 75 dollars- de partir avec des amis voir s’il ne peut pas prêter assistance au voisinage. Le voilà parti, parfois tout seul, pagayant allègrement à la recherche d’aide à donner. Sauvant sur son passage une bonne dizaine de personnes, revenant le soir attacher son frêle esquif au poteau au milieu de son jardin
"comme les cow-boys attachent leurs chevaux". Le premier jour, il sauve déjà cinq personnes, dont une dame âgée de 70 ans. Il va faire ça pendant tout une semaine, dans une ville devenu fantômatique, déserte, à part les personnes restées coincées chez elle et qu’il va s’évertuer à vouloir sauver. Comme ça, sans rien demander à personne, mais aussi car il s’est bien aperçu que les autorités l’ont laissé tomber, lui et les louisianais. Des lousianais qui ont chevillé au corps l’entraide :
"quand je suis malade, les voisins m’apportent à manger" dit Kathy, saluant son bon voisinage.
Et il va continuer, inlassablement, à parcourir avec son petit canoë. Pendant deux semaines. Jusqu’au jour où il voit arriver six officiers de police chez lui : il est persuadé qu’ils viennent eux aussi l’aider, et assister la population. Comme en prime il n’a pas donné signe de vie au téléphone, pour lui, les policiers viennent au nom de son épouse, à qui il s’apprêtait justement de téléphoner, pile au moment où ils débarquent : les liaisons viennent enfin d’être rétablies (par Blackwater , grâce à des camionnettes relais en WFI et téléphone par IP qui vont lui faire gagner des millions de dollars !). Dans sa maison il héberge son copain Syrien, Nasser Dayoob et son copain Todd Gambino, mais aussi Ronnie, un "blanc" que Zeitoun a rencontré lors de ses trajets et qui n’a plus de toit ou dormir. Sa maison à lui a encore un étage de sec : tout le monde s’y retrouve le soir pour dormir.
En fait de l’aider, à peine a-t-il montré ses papiers que les six policiers vont se déchaîner sur lui, en raison de son nom, l’accuser d’être un terroriste à la solde d’Al-Qaida, vont l’enfermer dans une cage "
comme un animal" et le jeter en prison sans ménagements, avec quelques coups bien sonnés au passage : d’ange gardien il est passé démon en a à peine dix minutes. Toute la violence intérieure américaine est dans ce geste. Toute la parano créée à la télévision avec des hommes tels que cet affabulateur de
Jack Idema, toute cette psychose anti Ben Laden ont trouvé un exutoire rêvé : il a le tort de s’appeler Abdulrahman et d’être musulman ! L’Amérique créée par l’ère Bush est là dans tout son paradoxe : on n’a pas su empêcher Katrina de faire autant de dégâts, on va s’en prendre à un individu qui n’y est pour rien, tout au contraire puisqu’il cherche à y pallier avec ses propres moyens, et on va l’accuser d’être en partie responsable... de quoi, voilà bien tout le problème.
L’Amérique a besoin de héros, mais ils ne peuvent surtout pas s’appeler Abdulrahman et et ne pas avoir embrassé la religion présente dans tous les écrans géants des salons américains. Lors de ses sauvetages, notre homme avait aidé le pasteur de l’église baptiste locale et sa femme à s’en sortir, mais cela ne pouvait compter : "Al-Qaida" lui criait-on aux oreilles !!! Le jour où ils ont déboulé chez lui, il était en train de téléphoner pour la première fois depuis six jours à sa femme et en arabe à sa famille syrienne pour la rassurer : "Al-Qaida !!!"... incompréhension complète d’une meute décérébrée par un état schizophrène !
Quand il sera emmené, lui et ses amis, par les policiers pour être jetés en prison, au détour d’une rue, à bord du bateau de la police, ils croiseront un bateau de l’armée, enfin arrivée sur les lieux. "Qui sont ces gars" demandera un militaire : "des talibans !" lui répondront les policiers ! Là, on y est bien sur les ravages dans les esprits de l’ère Bush. On y est bien ! Le rêve américain, il y avait crû pourtant notre Zeitoun : le voilà taxé de terrorisme, au fin fond de la Louisiane, sans l’ombre d’une preuve ! Avec seulement un nom, et surtout un prénom. Ça suffit, dans le monde de G.W. Bush du moment pour être déclaré ennemi de l’Etat américain ! Il sera détenu plusieurs jours à la station de bus du coin. Dans leur folie guerrière, les policiers, gâvés d’images sur les exploits des GI en Irak ou en Afghanistan vont appeler le lieu "Camp Greyhound" : on nage en plein délire surréaliste. En fait, l’ancienne gare routière va contenir jusque 1200 détenus, en très forte majorités noirs... et tous privés de leurs droits les plus élémentaires à la défense. En fait de remettre de l’ordre à la Nouvelle-Orléans, l’armée à arrêté les noirs qu’elle rencontrait ici et là, voleurs ou pas ! La façon bushienne de remettre de l’ordre : la façon texane.
Dans ce camp, quand un policier téléphone à sa hiérarchie, il parle à propos de lui de "grosse prise (big fish) talibane" ! Le délire complet ! Il restera deux semaines, à "Camp Greyhound", sans pouvoir téléphoner une seule fois à sa famille partie au Texas ! "Homeland Security" .... n’importe quoi ! Le n’importe quoi d’une nation devenue folle croyant à ses propres chimères : pour un peu, on aurait accusé Zeitoun d’héberger ou de cacher Ben Laden... en plein milieu de la Nouvelle-Orléans, baignant sous deux mètres d’eau ! Or tout le monde sait que les secours et l’aide apportés par la FEMA après Katrina seront désastreux, au point que le pouvoir devra se séparer de son responsable et en nommer un autre dans l’urgence.
La gestion catastrophique de la FEMA, les louisianais n’en ont pas fini avec : le 12 mars dernier, on apprenait une autre
incroyable nouvelle. Le gouvernement US, discrètement, mettait en vente plus de 120 000 caravanes-bungalow, celles mises à disposition pour les victimes déplacées de l’ouragan. Il y avait eu 770 000 personnes qui en avaient eu l’usage. Or ces fameuses caravanes avaient été à l’origine de maladies, de démangeaisons et de difficultés respiratoires, jusqu’au jour où on a trouvé quelle en était l’origine : elles étaient bourrées de
formaldéhyde, qui, on le sait, génère en effet ce genre de problèmes. Aux morts noyés se sont ajoutés les intoxiqués au formaldéhyde ! Les caravanes, proposées à faible prix n’ont pas beaucoup trouvé preneur. Un avocat de l’Arkansas, Dustin McDaniel, avait bien mis tout le monde en garde : "a
gissez avec prudence, de l’extrême prudence, si vous êtes tenté de répondre à ce qui semble être une offre attrayante pour un ce qui peut représenter un logis d’appoint".
Un clip avait été fait à ce propos.
Les taux de formaldéhyde relevés étaient 40 fois ceux de la normale ! Il y a deux ans, la FEMA avait été obligée
d’émettre un avertissement, en interne, qu’elle avait aussitôt effacé de ses courriers. Selon des avocats, qui avaient intercepté ses mails, c’était tout simplement
"une politique de l’ignorance officielle préméditée"... les suites de l’ouragan Katrina auront été un fiasco gouvernemental de bout en bout ! Noyés, ou... empoisonnés !
Mieux encore : on le jugea, notre sauveteur, dans un épisode de folie de dimension encore supérieure : relâché au bout d’un mois, au final, il fut en effet obligé de régler 75 000 dollars d’amende... pour avoir "volé sa propre maison" ! Incroyable mais vrai : on va même également l’accuser d’avoir volé sa maison, où il vivait encore pourtant et où rien de volé ailleurs n’avait été retrouvé ! Tout cela sans avoir l’air ridicule dans l’acte d’accusation ! Ses compères héritant de 5, 6 et 8 mois de prison sans davantage de motifs valable pour les inculper ! Au sortir de prison, il réclama simplement son canoë : on lui a répondu qu’on ne savait pas où il était, qu’on ne lui retrouverait pas, et surtout on ne lui proposa aucune indemnité en échange... l’humiliation, il devrait la subir jusqu’au bout !
Dans l’Amérique de Bush, en 2005, il valait encore mieux être blanc, plutôt baptiste, et savoir ramer du bon côté...
PS : avec l’argent obtenu par la vente du livre, qui devrait on l’espère sortir en France, en accord avec l’auteur, et son éditeur
Press Street, le héros a créé la
Zeitoun Foundation en 2009. Elle sert à
"rebâtir la cité" et
"aider les musulmans aussi" dit simplement Abdulrahman, interviewé dans un journal musulman, en citant un vieux proverbe syrien :
"une seule pierre soutient des montagnes". Logiquement, un film relatant ce que je viens de vous raconter devrait se faire dans quelques temps, dirigé par
Jonathan Demme, l’auteur du
Silence des agneaux ! Voilà qui promet. L’après Katrina, il y en aura encore pour une bonne paire d’années. A l’heure où la Vendée panse ses plaies, souhaitons de bonnes ventes françaises au livre du surdoué de la littérature américaine.