Frédéric Mitterrand, ministre sans la Culture
par Bernard Dugué
jeudi 25 juin 2009
Que peut-il bien y avoir d’exaltant, à entendre Frédéric Mitterrand, dans la fonction de ministre de la Culture, à part les réceptions et autres cérémonies où l’on se reçoit entre gens de la haute, petits commensaux bien renseignés, membres de réseaux, et où l’on se délecte de petits fours et autres toast au foie gras accompagnés de champagne ? C’est certain, le neveu Mitterrand s’y connaît en culture traditionnelle, en comédie française, en industries du cinéma. Afficher un profil de dandy un peu canaille et surtout distingué, mélange de Zitrone, de Bern et d’aristo, ne nuit pas à la fonction de ministre. La branchitude s’accommode très bien de la tradition dans un monde où Arditi se presse dans les réceptions Cartier pour se voir dans un miroir et se baffrer à peu de frais. Qui seront les plus satisfaits de cette nomination ? Les clones de Luc Besson pour plus de subvention, ou bien les locataires de la comédie française pour un attention, ou encore les organisateurs d’événements culturels ? Peut-être que non. Le plus heureux, ce sera sans doute Stéphane Guillon qui trouvera dans ce personnage atypique matière à faire des sujets qui font rire les spectateurs. La sagesse nous dit qu’il faut attendre avant de juger quelle sera l’action de Frédéric Mitterrand dans ce ministère qui pour l’instant, a été représenté par une Christine Albanel unanimement jugé terne dans ses postures et ses discours. La fonction crée l’organe aurait dit Lamarck. Le ministère de la Culture impose une incarnation emblématique dirions-nous. FM a le profil de l’emploi comme on dit. Et l’essentiel, c’est que…
Quand un pays n’a plus de culture, il est convenable que le ministre de la Culture ait de la prestance pour rendre visible ce qui est absent… Nous avons bien un ministre du développement durable alors qu’il n’y a plus de développement, alors, un ministre sans la Culture ne fait pas tâche… Quoi ! La France n’a plus de culture ? N’est-ce pas là un propos de mécréant, un jugement épris de ressentiment émanant d’un journaleux en mal de sujets, ou alors un coup des services secrets iraniens cherchant à déstabiliser notre pays et se venger des méchantes critiques de notre président à l’égard du régime des mollahs ? En vérité, la France est une grande nation culturelle mais dans le passé. Car la France a certainement perdu son rayonnement culturel pour diverses raisons et sans excès d’auto-dénigrement, nous pouvons déceler des indices sur l’état de nos productions artistiques en ciblant quelques champs.
La dernière livraison de Slate nous informe qu’un top 200 des artistes depuis 1900 vient d’être publié dans le Times. Le classement a été établi par les lecteurs. Aucune surprise, le presque français Picasso arrive en tête. Et nos peintres français ont une excellente place dans le top 6 ; avec Cézanne, Monet, Duchamp, Matisse. Ensuite, dans le top 20, Gauguin et Braque. Deux constats. La France se signale en bonne place grâce à ses artistes peintres d’avant la Guerre. Après 1945, on sait que les Américains ont une bonne cote, avec le centre de gravité des arts visuels déplacé depuis Paris vers New York. La France semble en berne après la Guerre, avec peu d’artistes cités, peintre, photographes et plasticiens inclus. Quant aux trois dernières décennies, c’est pratiquement le désert, aucun Français n’ayant émergé si l’on en croit ce classement certes critiquable mais qui énonce quelque vérité.
Décidément, que ces Anglais sont moqueurs. Voici presque deux ans, le Time magazine a commandé un texte à Donald Morrisson, fin connaisseur de la culture française. L’effet fut garanti que BHL, nouvelle icône américaine, se fendit d’une réplique de démineur. Puis Morrison persista en co-signant un livre avec Antoine Compagnon. On peut lire sur le site Non fiction l’interview de ces deux personnalités de l’intelligentsia. Extrait résumant la pensée de Morrisson :
« Je ne sais pas s’il y a eu un événement en particulier ; c’est plutôt le constat d’un contraste entre la position de la France il y a un siècle et sa situation d’aujourd’hui qui a motivé l’article. La France a dominé la scène culturelle durant la première moitié du XXe siècle, tout comme elle dominait la scène politique, la scène économique et les relations internationales. Elle a initié pratiquement tous les mouvements artistiques importants et, si elle n’a pas inventé le roman, elle l’a révolutionné au XIXe siècle. La France était leader là où elle ne l’est plus. Le contraste est impressionnant, mais ce déclin est intervenu de manière si progressive que beaucoup ne l’ont pas remarqué. Je vis en France depuis cinq ans et, lorsque mes collègues de Londres m’ont demandé cet article, j’avais comme beaucoup de Français l’impression que la culture française se portait bien, que la vie culturelle était riche, pour ce que j’en voyais sur le territoire. J’ai tout de même promis d’enquêter et je me suis aperçu, à mon grand dam, que les œuvres produites en France, malgré les efforts du gouvernement pour les protéger et les financer, n’avaient pas vraiment d’impact en dehors du pays. »
Ces propos donnent le ton d’un jugement assez sévère porté autant sur la qualité de nos artistes, écrivains essentiellement, que sur l’action d’un Etat culturel décrié par ailleurs si l’on en croit Marc Fumaroli. FM a-t-il lu ces auteurs ? Nous ne savons pas. Par contre, un dossier sur la loi Hadopi l’attend en priorité. Toujours est-il que la France n’a plus son rayonnement d’antan. Le roman français (à ne pas assimiler au roman francophone) est sévèrement jugé par les critiques. Quelques salves sont tirées. JM Domenach évoquant après Péguy une décivilisation en 1995. Puis P. Jourde fustigeant les littérateurs de l’an 2000 ennuyeux à mourir, de Darrieussecq à Angot en passant par Delerm et j’en passe. Le nombrilisme du roman français est dénoncé par les critiques. L’autofiction n’a pas la cote, jugée à juste titre comme genre mineur, un peu comme la fanfare rapportée à l’orchestre symphonique.
Passons maintenant à un troisième genre artistique, la musique. Ce n’est pas être chauvin que de placer la France comme la première nation musicale si l’on prendre une période comprise entre 1870 et 1950. Une France largement devant l’Allemagne et la Russie comme seule rivale. Et maintenant, quelques beaux restes. Un Thierry Escaich nous illumine des ses improvisations dantesques jouées sur les grandes orgues. Que serait la musique française sans ses orgues Cavaillé et ses géniaux compositeurs, consacrés même s’ils jouent parfois du profane ? Néanmoins, le classique a été supplanté par un autre genre musical, le rock, presque devenu universel. Le monde vit au rythme des rocks bands et des chanteurs pop. Qui peut se targuer d’un rayonnement international en France ? Personne à vrai dire, même si Mireille Mathieu est une déesse au Japon, Patricia Kaas une diva en Russie et Indochine les bienvenus en Amérique du Sud. L’un des plus petits pays au monde, l’Islande, possède une artiste internationalement reconnue en la personne de Bjork. Les Allemands ont conquis la planète avec Scorpions, les Scandinaves ne sont pas en reste. C’est certain, la France a raté le tournant culturel des sixties et vit depuis des décennies au rythme de ses chanteurs ringards inaudibles dans d’autres contrées. La France n’est plus dans le coup mais elle déploie force énergie à protéger les revenus de ses stars. Les élites françaises apprécient la réussite par l’argent. Les vedettes ont tué l’art. Avec Jack Lang le traître, ces vedettes veulent soi-disant protéger l’émergence des jeunes pousses créatives qui veulent se lancer dans la carrière. Pour ces gens là, une vedette de la culture doit avoir un compte en banque bien garni. C’est leur seul critère distinctif. On comprend qu’ils veulent protéger l’industrie qui les soigne, leur offrant des revenus de stars. Pourtant, bien des artistes pourraient émerger, sans demander un salaire, ni de star ni de ministre. Autant dire qu’avec un président qui ne jauge que par le mérite des revenus, la culture française n’est pas prête de rayonner dans le monde. Ce qui rejoint l’un des points importants du réquisitoire établi par Morrisson sur la capacité de la France à produire des films à grand budget, genre Astérix ou Amélie Poulain, que la critique conspue, et des petits films appréciés certes, mais dans ces cercles confidentiels. Il manque le produit intermédiaire, le film d’auteur à succès honorable, chose que savent si bien faire les Américains. Faut-il voir dans ce travers la marque d’un Etat centralisé et d’une politique qui sait se faire colbertiste y compris en matière culturelle ?
La culture, nous ne pouvons dire qu’elle est absente. Au contraire, jamais il n’y a eu autant de manifestations culturelles. Sur ce point, le ministre FM est attendu avec le dossier des intermittents, du peuple de la culture vivante en chair et en os. Ce qui fait défaut, c’est le manque de grandes œuvres, d’authentiques créations. Voilà ce qui devrait être l’un des enjeux pour un tel ministère, pour autant que l’Etat puisse vraiment servir de levier pour les créateurs. Au lieu d’être un pourvoyeurs de fonds pour producteurs et autres industriels de la culture à gros budget. C’est d’ailleurs l’erreur fatale de vision de notre président qui assimile création culturelle et croissance économique. La civilisation se fait avec des gens inspirés, pas avec des individus avides de gloire et de profit. La culture peut prendre une majuscule. En ce cas, nous pouvons pressentir que
Frédéric Mitterrand sera ministre sans la Culture. Ce qui ne signifie pas qu’il est inutile. Tout simplement un gestionnaire des affaires culturelles. La France ne rayonnera que si elle constitue le terreau pour que germent les créateurs, toutes disciplines artistiques confondues. Ce qui suppose qu’il reste encore une quantité de progrès en Art. Car dans le cas d’un épuisement des genres, la seule issue reste le passé et la copie, la transmission des œuvres, et pour la croissance économique, du spectacle et du produit culturel distrayant. La France sera alors une nation comme tant d’autres. Le rayonnement des artistes sous la Troisième République ne serait alors qu’un état transitoire, remarquable, dû à des circonstances spéciales, un peu comme celles ayant engendré le quattrocento italien ou la tragédie grecque. Alors, ministre de la culture ou de l’agriculture ou de l’industrie, peu importe. La Culture est pour l’instant du passé.