Genou bas

par Sandro Ferretti
vendredi 9 janvier 2009

C’est l’hiver et il fait nuit. Depuis le Golfe de Pozzuoli, un vent mauvais et sinueux comme un crotale a filé jusqu’à Turin, s’est engouffré en Vénétie, puis dans les vallées des Dolomites où les loups baissent les oreilles en l’entendant passer. Il est entré dans Cortina d’Ampezzo, qui dort à cette heure-ci.
Il a frappé faiblement les cils gelés de Gianfranco, couché sur une congère du chemin de la combe de Campo di Sotto. Mais ce vent est sans force et Gianfranco ne cille pas, puisque ses yeux sont ouverts sur le chemin de rien du tout.
Dans le virage, à demi masqué par la neige, il y a un calvaire de stuc, et une vierge dont les vieux du village disent qu’ils l’ont vu pleurer.
Les italiens, ils parlent trop.
Alors voilà, j’ai bien fait mon sac, encore une fois, une dernière fois. Cette fois ci, pas de thermos, pas de nourriture lyophilisée, pas de balise et tous leurs trucs qu’ils ont maintenant, pour partir vers les sommets se faire peur sans avoir vraiment peur.
J’ai pris une bonne bouteille de Barolo , bien lourd et sirupeux, avec ses 14,5 °qui dilatent bien les vaisseaux sanguins et ralentissent la morsure du froid. J’ai ma vieille parka de la compagnie des guides , avec le macaron de 1994, quand j’ai arrêté, quand la vieillerie m’a pris, comme un voleur te prend ton sac. Pas la merde de combinaison polaire qu’ils ont maintenant, kevlar fluo et tout le bazar : on dirait des ouvriers sur la stradale.
 
Je me suis habillé légèrement en dessous. Autant que ça aille vite.
 
J’ai pris un petit piolet, par réflexe, par habitude. Je le tiens à l’envers, comme une canne :ça me tient debout, comme le jaja.
 
Et j’ai claqué la porte de la petite cabane qu’ils me laissent encore en haut de la station, à la compagnie des remontées mécaniques. Un peu trouée, un peu chauffée, branlante beaucoup et qui sent la graisse des huiles pour engrenages qu’ils stockent là. C’est tout ce qu’ils peuvent faire pour Gianfranco, qu’ils disent. Mais ils le font, pour la mémoire et pour l’honneur.
 
J’ai claqué la lourde, et bizarrement, ça ne m’a rien fait. Rien du tout, je vous dis.
 
En attaquant le sentier des douaniers qui va à la combe de Campo di Sotto, le bruit de la neige qui craque sous les crampons m’a bien plu. Ca m’aura bercé 50 ans ce bruit, comme le cliquetis des mousquetons, comme le hurlement de la burle glacée qui te découpe les oreilles au chalumeau, quand tu grimpes une cheminée coté ubac, dans le bleu violet du petit matin.
On partait de nuit avec des clients, faire le piccolo Laguzuoi ou le Sasso néro, il fallait émerger de la mer de nuages avant le petit matin, sinon c’était fichu. Là, on s’autorisait un arrêt, une rasade de grappa et une petite tige (j’avais pas encore mes poumons en flanelle et mon estomac en compote). C’était ça, la récompense : voir le petit jour allumer ses traînées roses derrière l’adret. L’ubac était encore à la nuit, avec ses brumes violettes.
 
Cette nuit, c’est pas là que je vais.
 
Avec mes articulations rouillées, mes rhumatismes déformants qui me font claudiquer comme un ivrogne, les gens ne peuvent même plus savoir si je suis saoul. Les ragazzi qui descendent des 4x4 venant de la ville, ils me sifflent, me galègent : ils disent que quand je pars, on dirait que je reviens.
Je m’en fous. J’ai couché avec leur mère, si cela se trouve.
 
 Ils étaient pas nés, j’étais bronzé, fier et sombre, j’avais le menton qui disait où je voulais aller, des yeux gris métallisés à éclairer les tunnels, et les filles, ça tombait comme à Gravelotte.
Elles devaient sentir l’air des sommets dans nos cheveux, quand on redescendait à la station avant que la nuit nous prenne.
Elle devaient aussi sentir notre folie. Un peu la mort aussi, c’est souvent pareil.
Je disais rien, ou peu, mais ça avait l’air de faire du bruit dans leur tête. Et comme ça, je couchais avec le mystère. Ca arrangeait tout le monde.
 
C’était avant la patte folle, la réforme des vieux chevaux fous, avant le Barolo, avant la cabane.
Avant qu’ils trouvent le crabe qui me tète les entrailles, avant la chimio qui sert à rien, qui m’a pris mes beaux cheveux blancs. Avant mon bonnet de misère. Un noir, comme ceux qui partent faire des rapine.
 
Sur le sentier, il n’y avait personne avec la nuit qui avait déjà tout pris de ce qu’elle pouvait prendre. Tout floconnait comme du coton, et j’ai marché, bon sang oui j’ai marché, marché encore, vers la combe de Campo.
Un pas, un autre, gauche, droite, comme à l’armée, comme toute ma vie, ma vie durant, ma vie duraille. Je voulais au moins aller jusqu’au calvaire, au bout de la combe. Je vais le faire, parce que je dois le faire. Marcher, toute ma vie, je l’ai fait.
 
C’est le genou gauche qui a claqué le premier.
 
Il m’a fait mettre un genou bas.
Comme un aveu.
Ca tanguait sec dans mes tempes, et aussi dans mon autre genou de flanelle, qui y est allé aussi de son voyage. Et le corps avec, en long, en large, en marge de la mascarade.
 
Etalé dans la neige, j’attends. Je sais que ce ne sera pas long. Je sais qu’avec le froid, on ne souffre pas longtemps. Je sais qu’ Emilio passera demain matin avec le chasse neige et que c’est lui qui me trouvera. C’est bien comme ça. Emilio c’est un brave. Il sera sans doute le seul, avec le vent du nord, à marcher derrière ma boite.
 
De là où je suis, la joue brûlée par la glace de la congère où je repose, je ne vois d’abord rien. Puis je vois des étoiles, et un bout du calvaire de stuc, avec une vierge dont les vieux du village disent qu’ils l’ont vu pleurer.
 
Les italiens, ils parlent trop.
 
 
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Note : ce billet est dédié à la mémoire de Gianfranco S . , 79 ans, ancien paysan et guide de haute montagne, retrouvé gelé sur un chemin vers Cortina d’Ampezzo (Italie, un 8 janvier).




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