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Good morning, Lenin !

Good morning, Lenin !

par Théodore Vasseur
samedi 20 février 2010

Vous vous décidez enfin à vider votre grenier. Entre les pantalons pattes d’eph et la lampe Nesso orange vif, surprise ! Vous retrouvez votre vieux « Manuel du Dialecticien Marxiste : Comment Avoir Toujours Réponse à Tout et Esquiver Toutes les Critiques ». Ah ! Les belles années ! Vous le jetez ? Surtout pas ! Grâce à l’Europe, il n’a pas pris une ride ! Ou comment tous les tropes de la rhétorique communiste ont été recyclés dans l’Européennement Correct.

La fatalité téléologique : rendez vous, toute résistance est futile !
 
Le Communiste : l’histoire s’achemine inéluctablement vers la dictature du prolétariat. Vous n’en voulez pas ? Aucune importance ! L’Histoire écrasera ceux qui refusent de s’y soumettre. Que pèsent la volonté des peuples et le libre-arbitre ne pèsent rien face aux Lois d’Airain de la Nécessité Historique.
 
L’Européen : les peuples d’Europe vont inéluctablement vers l’union en un seul peuple. Peu importe que les 20 dernières années aient semble-t-il démontré le contraire (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, URSS, et séparatisme croissant en Belgique, en Espagne et au Royaume-Uni). Nos Grands Prêtres ont lu les entrailles de poulet, et ils ont été initiés au Sens de l’Histoire. Vous n’y croyez pas un instant ? Tant pis pour vous, ignares, de toute façon, on s’en fiche un peu, de ce que vous pensez !
 
L’homme Nouveau
 
Le Communiste : l’Homo Sovieticus transcendera ses intérêts particuliers, son appartenance nationale et ses croyances religieuses. Pour le former, tous les moyens de coercition et de propagande doivent être mis a la disposition de l’Etat. L’Etat est en avance sur le peuple, il faut que le peuple rattrape son retard à marche forcée.
 
L’Européen : l’Homo Europeanus transcendra son appartenance nationale. Il parlera le volapük intégré, le Suédois austère et vertueux se réjouira d’être dirigé par un Italien flamboyant et corrompu, le prude Polonais s’alliera au libertaire Hollandais, le jeune Français paiera sans rechigner les retraites du vieil Allemand. Elaborons une monnaie commune comme si les pays européens formaient une zone monétaire européenne optimale, inventons une gouvernance économique européenne comme si l’économie danoise fonctionnait de manière identique à l’économie bulgare, et il faudra bien que les Européens s’adaptent a ces institutions qu’on leur a concoctées.
 
L’élite guidant le peuple
 
Le Communiste : le peuple ne comprend pas son propre intérêt. Il a besoin d’une élite eclairée qui lui dicte, par la force si nécessaire, sa conduite. C’est pour son bien, bien sûr.
 
L’Européen : le peuple a voté contre la Constitution Européenne, en France comme aux Pays-Bas ? Qu’à cela ne tienne, remaquillons-la en "Traite de Lisbonne" (un point rajoute, trois virgules déplacées, et le tour est joué), et ratifions-là, cette fois sans lui demander son avis, de toute façon, comment voulez-vous qu’il comprenne ces choses-là ! Il nous en sera reconnaissant plus tard. En Grande-Bretagne, le Gouvernement a fait encore plus simple : après avoir promis en campagne qu’aucune modification institutionnelle ne serait adoptée sans referendum, le Gouvernement travailliste a décidé d’oublier sa promesse, et de faire adopter le Traite de Lisbonne par simple ratification parlementaire. Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, après tout. Les Européens convaincus (et férus de démocratie) ont applaudi cette sage décision.
 
Il ne faut pas désespérer Billancourt
 
Le Communiste : le Goulag ? Ah oui, un détail, pas la peine de s’appesantir, cela risquerait de semer le doute et la confusion. Et il serait bien dommage que les lendemains qui chantent soient ternis par de si insignifiantes peccadilles.
 
L’Européen : ah, Bruxelles, le Parlement Européen, quelles belles et nobles institutions ! Pas la peine d’insister sur la gabegie et les abus qu’ils engendrent, les dépenses mirobolantes. Régulièrement, nos magazines nous présentent des enquêtes détaillées sur les abus des collectivités locales et de diverses institutions publiques, et c’est très bien comme ça. Des journalistes se sont fait une spécialité de la dénonciation des gaspillages des fonds publics (Francois de Closets, Jacques Marseilles). Mais dès qu’il s’agit d’Europe... Vous avez déjà vu, vous, un numéro du Point sur les abus des parlementaires et des fonctionnaires européens ? Moi non plus. De toute façon, ne l’oubliez jamais : sans toutes ces institutions, et sans toutes ces couteuses navettes entre Bruxelles et Strasbourg, on aurait eu LA GUERRE. Quelle guerre exactement, entre qui et qui, déclenchée par quoi ? Réponse : LA GUERRE. Que pouvez-vous répondre à ça ? Comment oseriez-vous critiquer tel parlementaire européen absentéiste et gave de primes non imposables et de notes de frais gonflées, quand vous lui devez de ne pas languir au fond d’une tranchée ?
 
Ca ne marche pas ? Nous sommes au milieu du gué, avançons !
 
Le Communiste : quand Mao Tse-Tung ou Staline se trouvaient dans une impasse, ils s’en sont toujours sortis par une fuite en avant : dékoulakisation, grand bond en avant, révolution culturelle.
 
L’Européen : l’imposition d’une monnaie unique à des pays disparates mène certains d’entre eux à l’implosion ? Il est donc urgent de créer un "Gouvernement économique de l’Europe" ! Ne nous demandons pas si les Etats membres ne se porteraient pas mieux si chacun d’entre eux pouvait gérer ses propres affaires. Et puis quoi encore ! On se souvient que François Mitterrand promettait, croix de bois, croix de fer, que le Traite de Maastricht ne mènerait pas à une Europe fédérale, chaque pays conserverait son indépendance. Et tous les commentateurs de lui emboiter le pays, et de blâmer les dangereux démagogues qui essayaient de faire peur aux Français en leur faisant croire le contraire. Maintenant, on nous affirme que "Créer une monnaie unique sans politique économique commune n’a évidemment aucun sens" (éditorial du Monde, 19 février 2010 ; http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/02/19/vive-la-crise-grecque-par-frederic-lemaitre_1308424_3232.html). Evidemment, voyons, comment avez-vous pu croire qu’il en fut autrement !
 
L’Ennemi est à nos portes, sus au Grand Satan américain !
 
Le Communiste : les dictatures communistes mobilisaient leur population en agitant l’épouvantail américain. Une Amérique jalouse et inquiète de leurs succès, et qui n’avait alors de cesse que de les subvertir. Attention ! Ne vous laissez pas séduire par les sirènes du capitalisme !
 
L’Europeen : dans l’éditorial sus-nomme du Monde, ce morceau d’anthologie :
"Troisième avantage (de la crise grecque) : rappeler que les politiques monétaires et budgétaires sont indissociables et que, dans ces domaines, le substantif est aussi important que les adjectifs. S’il en fallait une preuve supplémentaire : les attaques quotidiennes contre l’euro de la même presse anglo-saxonne, qui, il y a une dizaine d’années, expliquait que la monnaie unique ne verrait jamais le jour, rappellent l’enjeu politique de la bataille." Aha ! L’ennemi "anglo-saxon" est à nos portes ! Il n’est évidemment pas concevable que "la presse anglo-saxonne" (qui forme un bloc homogène, bien sûr, Daily Mirror, Financial Times, New-York Times, même combat ! Etats-Unis, Grande-Bretagne, Australie, même pays !) essaye simplement d’analyser la crise, non, elle "attaque" ! Oser suggérer que la crise de la Grèce et de l’Espagne serait liée à l’Euro, quelle impudence ! Oh, bien sûr, c’est ce que pensent désormais a peu près tous les économistes sérieux, à l’instar de Paul Krugman, Prix Nobel d’Economie 2009, excusez du peu, et qu’on avait par ailleurs tant aimé (Démocrate, East Coast, keynesien, europhile) : http://www.nytimes.com/2010/02/15/opinion/15krugman.html. C’est aussi ce que pensent désormais les hommes politiques britanniques qui furent naguère les plus fervents partisans de l’Euro, tel Peter Mandelson, ex Commissaire Européen. Ah oui, mais ils sont "anglo-saxons", tous ces gens-là, donc conspirateurs, donc disqualifiés d’office, comme c’est simple la politique, finalement. Mieux, le fait que la grande majorité des observateurs extérieurs à l’Euro en soient venus à la conclusion que cela a été une erreur est "une preuve supplémentaire" que l’Euro a été un immense succès, c’est logique non ?
Non, vraiment, si vous voulez une explication de la crise grecque, c’est très simple, demandez a notre bouillonnant Rédacteur en Chef de l’Express, Christophe Barbier : http://www.lexpress.fr/actualite/politique/cout-d-etat-ou-coup-d-etat_848363.html. La Grèce est victime d’une "immense mystification". De qui ? Oh, comme d’hab : les spéculateurs, les hedge funds, les agences de notation, les Etats-Unis (avec une nouveauté : désormais, ils ourdissent leurs complots maléfiques en "condominium" avec la Chine, souhaitons tous la bienvenue aux Chinois dans le club très exclusif des Grands Satans). Tiens, pas de Protocole de Sages de Sion ? Et les Templiers alors, ils doivent bien être dans le coup, eux aussi, non ? C’est un peu court, comme analyse, me direz-vous ? Peut-être, mais garantie 100% francaise, ha, Krugman ne peut pas en dire autant ! Et de toute façon, vous ne trouverez pas mieux ailleurs dans les médias français, alors autant vous en satisfaire.
 
L’idéal perpétuellement trahi
 
Le Communiste : le communisme, système parfait. Mais alors, pourquoi l’URSS est-elle devenue un immense Goulag sous Staline ? Ah, mais Staline, ce n’était pas le vrai communisme, non, le vrai communisme, c’est tout autre chose. Mao ? Perversion du communisme. Pol Pot ? Deviance. Castro ? Trahison, voyons. Kim Jon Il ? Caricature. Finalement, ne reste que Trotsky, qui n’a jamais été chef d’Etat, et qui a donc gardé toute sa virginité aux yeux de nos dialecticiens...
 
L’Européen : l’Europe, quelle merveilleuse idée, mais... Lisons de nouveau Christophe Barbier : Trichet ? "Passif". Barroso ? "Frileux". Von Rompuy ? "Un ectoplasme". Eh oui, il faut s’y faire : les Européens ne sont jamais à la hauteur de l’Europe, lancinante fatalite.
 
 
 
Karl Marx disait : "Lorsque l’histoire se répète, c’est la première fois comme tragédie et la seconde fois comme farce », disait Karl Marx. Nous avons eu la tragédie communiste, malheureusement l’Europe n’est pas toujours une farce. Demandez aux millions de Grecs et d’Espagnols qui ont perdu leur emploi à cause d’une politique monétaire folle. Consolation : le communisme a pris fin, souvent dans la douleur. Espérons que nous saurons redéfinir nos institutions européennes, modestes et au service des Européens tels qu’ils sont, et non tels que certaines "élites" les fantasment ! Ne vous inquiétez pas : on inventera alors une nouvelle idéologie de substitution, et on recyclera une fois de plus votre Manuel du Dialecticien Marxiste. Ainsi va l’humanité...
 
 

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