Hasard, nécessité ou prédestination : relire Jacques Monod
par Hamed
jeudi 17 septembre 2026
Dans son livre Le Hasard et la nécessité, Jacques Monod (prix Nobel en 1965) expose un point crucial concernant l’évolution humaine : la question du langage. Selon lui, le langage a joué un rôle moteur dans notre développement. « En tant qu’événement unique dans la biosphère », cette faculté d’échanger par des mots ou des signes a permis à l’homme de s’affirmer face au monde extérieur. Cette performance linguistique, intimement liée à nos fonctions cognitives, a assuré notre survie et nos progrès au sein d'un environnement hostile, en nous offrant la capacité unique de transmettre nos connaissances à nos congénères.
: « Ainsi le Zinjanthrope doit-il être considéré comme un homo faber très primitif. Or il paraît très vraisemblable qu’entre le développement du langage et celui d’une industrie témoignant d’une activité projective et disciplinée, il dut y avoir une corrélation très étroite. Il semble donc raisonnable de supposer que les Australanthropes possédaient un instrument de communication symbolique à la mesure de leur industrie rudimentaire. En outre, s’il est vrai, comme le pense Dart, que les Australanthropes chassaient avec succès, entre autres animaux, des bêtes puissantes et dangereuses telles que le Rhinocéros, l’hippopotame et la panthère, il fallait que ce fût une performance convenue à l’avance par un groupe de chasseurs. Projet dont la formulation aurait exigé l’emploi d’un langage. […]
Mais il est évident qu’une fois ce pas franchi, l’usage d’un langage, si primitif fût-il, ne pouvait manquer d’accroître dans des proportions considérables la valeur de survie de l’intelligence, et donc de créer en faveur du développement du cerveau une pression de sélection puissante et orientée, telle qu’aucune espèce aphasique ne pouvait jamais en connaître. »
Si l'on suit le raisonnement de Monod, le genre humain doit sa suprématie sur le reste de l'écosystème à ce langage articulé. S'il est vrai que l'homme est le seul à posséder cette forme de communication symbolique, qu'en est-il des animaux ? Ces derniers n'ont pas de mots, mais ils disposent d'une fine capacité de reconnaissance sensorielle (vue, ouïe, toucher, odorat). Pourtant, la théorie de Monod laisse de côté certaines situations de coopération pourtant hautement « intelligentes », menées en groupe par des animaux privés de parole.
Nous avons vu par exemple des animaux dans la recherche de proies opérer pratiquement de manière « humaine ». Dans un documentaire dans une chaîne TV, on montrait une douzaine de lionnes chasser en groupe. Ils encerclaient une grande girafe. Après une phase d'observation, les félins se sont rapprochés avec une prudence extrême. Face à elles, chaque coup de sabot de la girafe était potentiellement mortel, capable de projeter une lionne à plusieurs mètres. Pourtant, l'encerclement s'est poursuivi sans relâche : pour ces prédatrices aussi, il s'agissait d'une question de survie. Au terme d'un combat acharné, la coordination des lionnes a payé. En s'attaquant conjointement aux pattes de leur proie, elles ont fini par la faire chuter, mettant un terme à toute résistance.
Comment expliquer une telle prouesse sans l'usage de la parole ? C’est ici que la science moderne de la cognition animale apporte une nuance essentielle à la vision de Jacques Monod. Si les lionnes n'ont pas de langage articulé pour planifier leur stratégie à l'avance, elles possèdent une forme d'intelligence pratique et collective extrêmement développée.
Lors de la chasse, leur communication passe par des micro-signaux non verbaux : l'orientation des oreilles, le regard, la posture du corps et le positionnement spatial de chacune par rapport à la proie. Chaque lionne anticipe le comportement de ses paires en observant leurs actions en temps réel. Il s'agit d'une coordination spontanée, affinée par l'expérience et l'apprentissage social au sein de la troupe. Ainsi, l'intelligence ne se limite pas à la performance linguistique de l'homme. Il existe une intelligence de l'action, sensorielle et partagée, qui permet à d'autres espèces de résoudre ensemble des problèmes complexes de survie.
Ce même processus de coordination se retrouve dans le monde marin, notamment chez les orques. Réputés pour être de grands carnassiers, ces cétacés opèrent en groupes de cinq à trente individus. En coopérant lors de leurs attaques, ils parviennent, par des assauts répétés, à briser toute résistance. Un documentaire montrait ainsi un baleineau attaqué par une meute d'orques : malgré les coups de nageoire désespérés de la baleine-mère, elle ne réussit pas à sauver son petit, livré à leur voracité. Cette rigueur de la nature est le tribut de la survie pour toutes les espèces, y compris pour l’homme qui se révèle être un prédateur bien plus redoutable et intelligent.
1. Hasard, nécessité ou prédestination de l’homme ?
Comment expliquer que, malgré l’absence de parole, des lionnes ou des orques coopèrent avec autant de précision ? Il est évident qu'un système de transmission inné habite la constitution de tous les êtres vivants, un mécanisme inhérent à la lutte pour la vie. Cependant, le langage humain se distingue : articulé et porté par notre conscience, il ne fait pas que séparer l’homme de l’animal, il lui confère une position unique dans l’écosystème. L’homme devient ainsi l'être vivant par excellence, le seul capable de penser et de comprendre le monde.
Cette faculté semble elle aussi « innée » et ne saurait relever du pur hasard ; elle pointe plutôt vers une forme d’intelligence universelle. Contrairement à ce que l'on avance parfois, ni le hasard ni la nécessité ne suffisent à expliquer l’origine de la vie humaine. L’homme est, en quelque sorte, le reflet de l’univers, et l’univers le reflet de l’homme. Peut-on réellement concevoir l’univers sans l’homme, ou l’homme sans l’univers ?
Au-delà des débats philosophiques, une vérité s’impose. Sans l'être humain pour le concevoir, le monde perd sa définition : les animaux, les végétaux, la lune ou les galaxies n'auraient plus de signification. Quand bien même l’homme n’aurait pas existé, on voit mal quel sens prendrait la nature. Sans ce témoin qu'est l’humain, l’univers serait vide de sens, un « existant inexistant ». Est-il seulement possible que le cosmos et l’intelligence qui le régissent soient absurdes ? Notre raison le refuse. C’est l’homme qui donne sens au monde, et non l’inverse.
L’être humain et l’intelligence qui l’a façonné ramènent inévitablement tout à lui. C’est là toute la complexité de notre condition, suspendue entre le néant et l’absolu. L'homme a conscience d'occuper une place centrale dans l'existence, touchant à l'essence même du monde et de sa destinée. Cela peut paraître présomptueux, voire absurde, mais on ne peut nier que l’esprit humain est le seul sur Terre capable de déchiffrer le monde, d’y apposer son empreinte et de l’organiser, et cela, sans aucune prétention anthropomorphique injustifiée.
D’ailleurs, si l'on remonte le temps, n'est-ce pas à l'homme que les religions divines se sont adressées très tôt ? Elles ont transmis leur message au seul être vivant doté d’une capacité de compréhension sans égale dans la biosphère. Dès lors, la question se pose : l’homme est-il prédestiné ? Existe-t-il une logique supérieure derrière cette apparente prédestination ?
Pour parler plus concrètement, Jacques Monod, dans le chapitre 8, « Les frontières », écrit :
« La troisième étape c’est par hypothèse, l’émergence graduelle des systèmes téléonomiques qui, autour de la structure réplicative, devaient construire un organisme, une cellule primitive. C’est ici qu’on atteint le véritable « mur du son », car nous n’avons aucune idée de ce que pouvait être la structure d’une cellule primitive. Le système vivant le plus simple que nous connaissons, la cellule bactérienne, petite machinerie d’une complexité comme d’une efficacité extrêmes, avait peut-être atteint son présent état de perfection il y a plus d’un milliards d’années. Le plan d’ensemble de la chimie de cette cellule est le même que celui de tous les autres êtres vivants. Elle emploie le même code génétique et la même mécanique de traduction que les cellules humaines, par exemple. […] Il nous faut toujours être en garde contre ce sentiment si puissant du destin. La science moderne ignore toute immanence. Le destin s’écrit à mesure qu’il s’accomplit, pas avant. Le nôtre ne l’était pas avant que n’émerge l’espèce humaine, seule dans la biosphère à utiliser un système logique de communication symbolique. Autre événement unique qui devrait, par cela même, nous prévenir contre tout anthropocentrisme. S’il fut unique, comme peut-être le fut l’apparition de la vie elle-même, c’est qu’avant de paraître, ses chances étaient quasi nulles. L’univers n’était pas gros de vie, ni la biosphère de l’homme. Notre numéro est sorti de Monte Carlo. Qui d’étonnant à ce que, tel celui qui vient d’y gagner un milliard, nous éprouvons l’étrangeté de notre condition ? »
Ce qu’écrit ici Jacques Monod ne prouve absolument pas que l’espèce humaine a émergé de manière totalement fortuite et isolée dans la biosphère. D’ailleurs, il concède lui-même qu'on ne peut ni affirmer ni nier que la vie soit apparue une seule fois sur Terre. Mais pourquoi supposer que les chances d’apparition de la vie étaient quasi nulles ? Et si c’était le contraire ? Si les probabilités que la vie surgisse étaient aussi puissantes et logiques que celles qui ont donné naissance à l’univers lui-même ?
2. Une reconnaissance métaphysique mutuelle de l’homme et de l’univers, qui va « au-delà de l’essence d’exister »
En effet, à quoi servirait un univers sans vie ? C’est là la question fondamentale qui renvoie à l'Auteur de la Création. Si ce monde existe, c’est certainement en vue d’une finalité qui satisfait son Créateur. Lorsque l’homme bâtit un édifice ou cherche un remède, sa démarche est toujours guidée par un « but », une « nécessité ». Aucune création ne naît sans raison. Lorsque l’homme, faute de réponse, invoque le « hasard », il ne fait que simplifier des mécanismes qui le dépassent. Il transforme une absence de réponse en un concept commode pour son esprit, comme si le mot « hasard » constituait en soi une explication rationnelle. Or, il n'en est rien : le hasard personnifie simplement notre incapacité à comprendre.
Il paraît impossible que l’univers ait émergé sans un plan préétabli par la force supérieure qui l’a fait naître. De la même façon, la vie n’a pas pu éclore sans une intention directrice. On ne peut dissocier l'univers de l'homme : tous deux partagent la même nature et ont fondamentalement besoin l’un de l’autre. L’existence physique de l’homme dépend de son environnement immédiat et des éléments naturels qui le nourrissent.
Mais au-delà du corps, c’est la pensée qui le distingue des règnes animal et végétal et parachève sa relation avec le cosmos. L’homme est le miroir de l’univers car il est le seul à pouvoir le penser, sans oublier, bien sûr, l'Auteur qui lui a insufflé cette capacité. En pensant l’univers, l’homme lui restitue son sens, tandis que l’univers, en retour, nourrit sa pensée.
Jacques Monod rappelle que « l’homme n’a pas le droit d’affirmer, ni celui de nier que la vie soit établie une seule fois sur la Terre ». L'être humain avance donc dans l'inconnu. Mais alors, pourquoi supposer avec lui que les chances d'apparition de la vie étaient quasi nulles ? Pour éclairer ce point, regardons les angoisses contemporaines liées à la fin du monde. Entre les prédictions alarmistes et les scénarios hollywoodiens, l'idée d'une apocalypse, qu'elle soit nucléaire ou climatique, s'est ancrée dans l'horizon humain.
Quel rapport avec nos chances d'existence ? Imaginons un cataclysme extrême : la collision d’un astéroïde géant avec la Terre. Les villes seraient détruites, les océans déplacés, et l’axe même de notre planète pourrait être modifié. Sur les huit milliards d’habitants, seule une infime partie de l’humanité survivrait, peut-être privée de ses repères et de sa mémoire historique. Les métabolismes des plantes, des animaux et des hommes subiraient de profonds bouleversements.
Pourtant, même dans un tel scénario, les principes fondamentaux de la vie persisteraient. Quelles que soient les mutations, l'étincelle humaine survivrait parce qu’elle est nécessaire au sens même de l’univers. Une fin du monde n'anéantirait pas l’esprit humain. Ce postulat vient contredire la thèse de Monod selon laquelle l’univers n’était pas promis à la vie. Les chances d'apparition de la vie n'étaient pas nulles : elles étaient potentielles, inscrites dans l'ordre des choses. C'est cette reconnaissance métaphysique mutuelle qui unit l'homme et le cosmos.
On mesure alors l’importance cruciale de la pensée humaine. Elle rassemble toutes nos facultés : l’intelligence, l’intuition, la raison et le libre-arbitre. Et cette pensée est connectée à l’Intelligence première qui a orchestré l’univers. Vie et existence riment ensemble, même si l’homme moderne a trop souvent tendance à l’oublier.
Peut-être cette force supérieure a-t-elle tout prévu pour pallier les erreurs humaines ? L’homme est mortel, l’humanité entière l’est, et l'Auteur de la vie peut faire succéder autant d'humanités qu'il le souhaite sur Terre. N’en déplaise aux biologistes et aux physiciens, tout leur savoir scientifique découle de leur propre pensée, elle-même issue de cette Intelligence Universelle. Le grand paradoxe de la science moderne est qu'elle prétend ignorer toute transcendance, alors qu'elle y puise sa propre source. Car d'où la science tire-t-elle cette faculté de raisonner, sinon d'une conscience humaine capable de s'analyser elle-même. Comment ?, doit-on se poser la question sur « une conscience humaine capable de s'analyser elle-même » ? Comme la pensée, cette conscience est « infusée » aux humains par cette Intelligence Universelle ?
3. L’épreuve des ténèbres à la lumière de la conscience humaine
Enfin citons les derniers mots de Jacques Monod dans sa conclusion de son livre Le Hasard et la nécessité : « C'est peut être une utopie. Mais ce n'est pas un rêve incohérent. C'est une idée qui s'impose par la seule force de sa cohérence logique. C'est la conclusion à quoi mène nécessairement la recherche de l'authenticité. L'ancienne alliance est rompue : l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part. A lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres. »
Ce qu’on peut dire est qu’il est vrai que l’homme sait qu’il est dans l'immensité indifférente de l'univers d'où il a émergé par hasard, sauf que cette immensité de l’univers n’est pas indifférente ni que l’homme a émergé par hasard. En réalité, l’univers comme l’homme qui en fait partie vient de l’éternité.
Il est très difficile de penser qu’il y a un début absolu (l'apparition fortuite de la vie) et une finitude ; et donc la vie n’est qu’un accident éphémère dans une matière inerte. Quelle est alors le sens de l’homme dans son existence terrestre puisqu’il n’est qu’un accident et s’il en est ainsi « son destin, son devoir n’est écrit nulle part », comment pourrait-il choisir entre le Royaume et les ténèbres ? Cette idée d’accident éphémère n’est pas acceptable pour l’esprit humain ; notre cerveau est structurellement programmé pour chercher des causes, des buts et de la continuité de l’univers ; et donc l’idée d'une éternité partagée avec l'univers saute aux yeux ; l’être humain n’est pas créé pour ne pas exister.
Une loi fondamentale de la physique et de la chimie dit : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Elle vient de la célèbre formule du chimiste français Antoine Lavoisier (qui reprenait lui-même une idée du philosophe grec Anaxagore). Mais elle a tout son sens dans la nature humaine. Les composants fondamentaux de l'homme et de l'univers n'ont ni commencement ni fin. Nous sommes une configuration passagère d'une matière et d'une énergie qui ont toujours été là. En ce sens, l'homme ne « surgit » pas de nulle part comme un étranger dans le cosmos ; il en est une expression continue.
Nous ne sommes pas des « étrangers » jetés par hasard dans une immensité indifférente. Nous sommes une partie de l'univers lui-même, certes micro-infinitésimale, mais qui, en un point précis du temps et de l'espace, a ouvert les yeux et s'est mis à penser. Comme le disait l'astrophysicien Carl Sagan : « Nous sommes une manière pour le cosmos de se connaître lui-même. »
Quant aux ténèbres, ne citant que les conflits et les guerres, ils ont un sens dans l’histoire de l’humanité ; ce sont elles l’étoffe qui à la fois justifie la présence humaine dans le cosmos et fait avancer l’histoire humaine ; les ténèbres humains sont un peu comme le jour et la nuit ; ils sont l’antithèse d’une histoire humaine figée, sans histoire.
C'est à travers l'épreuve des ténèbres que la lumière de la conscience humaine brille le plus intensément. En ce sens, le conflit « justifie la présence humaine » car il montre une créature en lutte perpétuelle pour se dépasser. Et surtout il ne faut pas oublier que l’homme ne s’est pas engendré sur terre par lui-même ; il a été engendré ; il a des racines. Il est l'enfant d'une matrice qu'on l'appelle Nature, Cosmos, Éternité, Énergie ou Dieu. Et cette vérité qui est réalité est la réponse à tout sur l’essence même de l’humain.
Medjdoub Hamed
Chercheur