Il n’y a plus de place pour la gauche dans la « marchancratie »

par Bernard Dugué
lundi 11 mai 2009

La plupart des pays européens sont gouvernés par la droite, annoncée victorieuse aux européennes ; alors qu’en France, la gauche de gouvernement est dans un piètre état. Et ce n’est pas mieux si l’on observe la gauche de la gauche. Pourquoi en est-on arrivé là ? Ne peut-on penser que l’idée d’une société de gauche n’a plus les faveurs d’une majorité de citoyen ? Situation assez paradoxale au vu de la crise actuelle qui creuse les inégalités. Essayons de lever le paradoxe. Et même d’aller plus loin !

Le marasme social, la décomposition des sociétés, le mal démocratique, tous ces symptômes font l’objet d’analyses savantes. Parfois, le grand public est informé d’une étude émanant d’un grand professeur à l’occasion de la parution de son livre chez un bon éditeur. Sommes-nous plus renseignés sur les maux et l’état de la situation ? Pas certain. Ces grands professeurs, comme P. Rosanvallon très en vue en ce moment, jaugent la société d’une manière souvent abstraite, en plongeant dans les écrits anciens comme si ces textes savants servaient de notice pour comprendre le présent en s’y référant ou en s’en démarquant. Parfois, des choses intéressantes sont exposées. Mais la vérité est souvent plus simple et directe. Prenons le risque du simplisme en abordant la question politique contemporaine par la méthode du charbonnier. Directement dans le cambouis. Enfin, disons au plus près de l’humain. Voici quelques généralités, au risque d’être abstrait. Puis une évocation de la marchandisation.


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Le ressort de nos sociétés avancées, c’est le matérialisme, le goût pour les biens matériels proposés par le système moyennant paiement. On constate que les deux anciens ressorts faisant office de lien social, la nation, les travailleurs, se sont fatigués et sont maintenant usés tels des vieux amortisseurs de voiture. Ce qui fait tourner le monde, c’est l’argent.


La condition humaine se définit par une détermination de son rapport à autrui, à la société, à un ordre de légitimité, de légalité, de souveraineté, qui dépasse l’individu singulier mais qui l’inclut en le transcendant. Cet ordre, ce fut Dieu, la Monarchie, la Nation, l’Internationale. C’est disons, pour parler comme Hegel, un rapport entre le singulier et l’universel et ce rapport est rendu effectif par ce qu’on a désigné, par delà les époque, comme étant l’Etat. Tous les régimes depuis le Moyen Age se sont conçus comme la réalisation d’un Etat organisé autour d’un ordre transcendantal de souveraineté. Ce modèle s’est effrité à partir des années 1960. Nous en voyons les miettes en 2010.


Pour qu’il y ait réalisation de ce rapport transcendantal, il faut que les sujets puissent voir une visibilité de cet ordre. Dieu s’est fait image et représentation dans les églises, la Monarchie dans ses représentants aristocrates et ses jeux de cour, la Nation dans ses élites administratives et ses rites, l’Internationale dans ses luttes et ses conquêtes. Le sujet voit immédiatement ou non cet ordre, ce rapport, cette transcendance qu’il intériorise et qui finit par déterminer sa conduite face à la société.


La marchandise, l’argent, sont devenus peu à peu les ressorts d’un nouvel ordre transcendantal, un ordre bien moins déterminé et même abstrait, structuré autour le la monnaie, devenue valeur universelle. Le monde marchand contemporain est devenu un espace où règnent la légalité et la transcendance de l’économie, dont le chiffre fétiche est la croissance. En vérité, le sort, le destin, le dessein d’une société repose sur les ressorts phénoménologiques des sujets. Pour le dire autrement, dis moi à quoi pense un individu et je te dirais quel est le type de régime où il vit. Dans la France de 2009, l’individu est un citoyen qui pense à la légalité, au droit et au choses matérielles, et à cet chose universellement et absolument abstraite qu’est l’argent et la monnaie. Le Français a un rapport maladif face à l’argent et c’est pour cette raison qu’il utilise la carte de crédit pour ne pas se salir les mains en manipulant de la monnaie où en signant un chèque. C’est sa mauvaise conscience. Le sort de nos sociétés européennes n’est pas radieux. Les hommes préfèrent peu à peu voir les choses et les objets plutôt que leurs prochains. Certes, des résistances se dessinent mais elles ne renversent pas pour autant le cours assuré de la marchandise, avec l’ensorcellement des individus qui privilégient leur budget, leur intérêt, leur consommation, leur passion, leur star fétiche, leur fanatisme, leur proximité, face aux même soucis portés par les autres et surtout, face aux valeurs qui n’ont pas de contrepartie marchande. L’ordre souverain qui a gagné les sujets n’est que la Marchandise et la plupart des individus s’y soumettent. La Marchandise impose que l’homme devienne lui aussi une chose. Ce qui est logique. L’homme doit s’assujettir face à la souveraineté. Dans les temps révolus, cet assujettissement était une élévation. On s’élève en oeuvrant pour Dieu, la Nation, l’Internationale, mais on s’avilie face à la Marchandise. Les individus ont pour l’instant fait le choix de s’avilir mais pas tous, dieu merci. En cette matière, il n’existe pas de discours manichéen ou binaire. On peut très bien apprécier la Marchandise et respecter, voire promouvoir les Valeurs et œuvrer en conséquence. La société est un dosage mais progressivement, la souveraineté de la Marchandise l’emporte et de là vient le marasme actuel, de là vient l’effritement de la gauche des valeurs sociales et de la droite des valeurs nationale et réciproquement car il y a une gauche nationale et une droite sociale.


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La valeur travail a toujours été prisée dans les sociétés. C’est encore le cas mais souvent, ceux qui vantent cette valeur le font pour faire travailler les autres à leur place. Eux, s’emploient à gérer, diriger, organiser. Ce n’est pas un métier inutile mais à force d’être déconnecté du monde du travail, les gouvernants finissent par ne plus comprendre le labeur et des valeurs humaines alors qu’ils prennent conscience, peu à peu, de la valeur de la marchandise. L’homme s’efface du système des valeurs. Les élites gouvernantes sont ensorcelées par ces belles montres, des automobiles sophistiquées, ces voyages de luxe, ces produits high-tech, ces call-girls aux longues jambes, ces jolies femmes vénales. Le parti du fric est par nature celui de la droite mais la gauche a fini par rejoindre ce parti et oublier les valeurs humaines ou du moins, les mettre en veilleuse. Et les gens du peuple ont fait de même. Attention ! Le ton résolument affirmatif de ces constats ne décrit qu’une tendance et bien sûr, les gens, ça n’existe pas mais l’individu ou la personne, oui ; et chaque personne ne se comporte pas forcément comme l’ensemble.


Un tournant a été amorcé après 1980. L’entreprise a été réhabilitée comme valeur mais c’est surtout l’amour de l’argent, le culte de la réussite, la consommation high tech, voire ostentatoire, qui ont monté d’un cran, lentement mais résolument. Comme on le sait, ce sont les classes aisées et les élites qui forgent les modèles et les valeurs individuelles. Sans pour autant que les valeurs morales et sociales soient délaissées. Elles ont été maintenue pendant longtemps mais se sont effritées entre 1980 et 2010. Dans un tel contexte, au risque d’être manichéen, on dira que : il est « naturel » que la droite, plus individualiste, plus libérale, plus capitaliste, plus bourgeoise, prenne les rênes du pouvoir ; tout comme il est « naturel » que la gauche préserve les valeurs sociales, l’art, la culture, l’éducation, plus généralement les services publics et aussi qu’elle combatte les inégalités. Mais la tendance à la marchandisation a gagné les sociétés. Le grand inquisiteur de l’anti-libéralisme s’écrie : le monde n’est pas une marchandise. Il oublie au passage que si le monde est devenu marchandise c’est parce que le sujet humain s’est imprégné de cette valeur. Tous ces bien d’équipements, ces décos pour la maison, ces voyages dans les îles, ces tailleurs griffés, ces belles berline high tech souvent allemandes, eh bien tout cet ensemble a suscité un désir puissant dans les populations, selon les moyens de chacun. Les uns vont chez le concessionnaire Mercedes, logent dans les relais et château, les autres vont dans les centres commerciaux de banlieue, chez Ikea et dans les magasins discount. Les revenus des premiers sont pourvus pour une bonne part par le travail des seconds. Et maintenant, stop, ce propos vire par trop au cliché.


En résumé, le système productif a si bien fonctionné qu’il a ensorcelé les esprits. Par ailleurs, l’individualisme s’est généralisé, chacun défend ses acquis en se regroupant derrière un syndicat ou une corporation. De plus, les élites, élus, politiques, administratifs, médiatiques et médiarques, ont été en tête de cette montée en puissance de la marchandisation, réclamant de gros revenus pour assouvir une consommation de standing et quand ce n’est pas possible, un petit voyage d’étude aux Antilles permet d’entretenir une bonne camaraderie entre conseillers départementaux de France et d’Outre-Mer. Les statistiques officielles montrent que les hauts revenus se sont accrus de 10 % ces deux dernières années alors que les bas revenus ont baissé ou stagné, ce qui se comprend si on intègre dans la moyenne les licenciements et autres motifs de perte de revenus.


 Au final, la République se délite. Le ressort de la République c’est la vertu disait Montesquieu. Le ressort des démocraties dominées par la marchandise ce serait le désir, le profit. Nous pourrions créer ce néologisme de marchancratie, le pouvoir donné aux hommes mais aussi aux profits. Dans un tel univers, il n’y a plus de place pour la gauche. Ce n’est pas une question de programme mais de valeur, d’éthique, de visibilité dans la conscience de l’humain rapportée à la visibilité d’horizons a-humains, comme le profit, la technique, la marchandise. Pour l’instant, c’est disons, mort pour la gauche. Parce que les consciences sont de plus en plus gouvernées par le matérialisme que sollicitées par l’humanisme. Est-ce définitif ? Nul ne le sait mais ce verdict rend plutôt vaines toutes ces tentatives de refonder la démocratie.



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