Immigration : la chute d’une illusion

par hommelibre
vendredi 21 février 2014

Le mouvement continue : la ministre responsable de l’immigration du Québec, Diane de Courcy, membre du parti québecois (souverainiste), a déposé cette semaine un projet de loi reformulant les condition de l’immigration dans la province.

L’explosion de la question migratoire

La procédure proposée est la suivante :

« Les candidats (à l’immigration) rempliraient une fiche. Elle renseignerait Québec sur leur âge, leur maîtrise du français, leur formation et leur expérience professionnelle. Les candidats seraient classés par « ordre de priorité ». On contacterait ceux qui sont les mieux adaptés aux besoins du marché du travail. »

L’Australie et la Nouvelle-Zélande disposent déjà de lois analogues. Par ailleurs le contrôle des migrations est un peu partout à l’ordre du jour. En 2012 la Grèce édifiait un mur de 12,5 km le long de sa frontière avec la Turquie, pour freiner le passage de centaines de milliers de migrants clandestins. Aujourd’hui la Bulgarie est devenue le pays de destination des migrations illégales. Y entrent en particulier des réfugiés syriens.

La question migratoire explose soudain au grand jour. Elle avait été étouffée dans de nombreux pays, reléguée au rang de hochet démagogique et populiste. La stigmatisation a été la principale posture de la gauche et d’une partie de la droite pendant des décennies. Mais ce n’est pas en cachant un problème qu’on le résout. La votation suisse du 9 février sur l'immigration de masse semble avoir été un détonateur pour l’Europe. Elle est d'une grande portée symbolique et psychologique, que l'on soit d'accord ou non avec son résultat. L’explosion est d’autant plus forte que le tabou était scellé dans un discours diabolisant, invoquant pêle-mêle l’humanisme, la xénophobie, le progrès, les réactionnaires, et jusqu’au fascisme, sans plus d’analyse non-émotionnelle ou sans préjugés politiques. Les préjugés politiques ont été utilisés justement pour étouffer la réflexion libre, et l’émotion pour faire passer l’idéologie de quelques-uns, profiteurs moraux ou idéalistes naïfs, au nom d’un « coeur » qui transpirait la culpabilité occidentale par tous ses muscles.

Aujourd’hui certains commentateurs abonnés au mot « nauséabond » reconnaissent que la question n’est pas simpliste, même s’ils nourrissent encore un manichéisme dépassé. Par exemple le journaliste Jean-Noël Cuénod dit, parlant des frontières : « Or, elles restent un élément indispensable pour structurer les populations ; elles vont évoluer mais leur disparition n’est pas à l’ordre du jour. Même les nomades ont besoin de cet élément structurant. »



La fin d’une illusion

L’on doit accepter la virulence de la réaction actuelle autour de l'immigration et des nombreuses questions qui y sont rattachées, en regard de l’immensité de l’illusion qui tombe. L’illusion d’un monde sans frontières, fraternel, uni vers ce qui rapproche plus que vers ce qui distancie. L’idéal chrétien, en fait (mais l’idéal chrétien ne peut se réaliser sans un référent au-dessus des humains, sans quoi il n’est encore une fois que rapport de forces ou auto-suggestion), idéal repris par la gauche et une partie de la droite sans invoquer son origine. C’est ainsi que Jean Ferrat chantait :

« Nous ne voulons plus de guerre
Nous ne voulons plus de sang


Halte aux armes nucléaires
Halte à la course au néant
Devant tous les peuples frères
Qui s'en porteront garants
Déclarons la paix sur terre
Unilatéralement »

Ce devait être le progrès, incarné entre autres par l’abolition des frontières et la fin du nationalisme belliqueux. On a oublié que l’internationalisme a été belliqueux lui aussi. Face à ce progrès, dont l’idéologie s’est imposée pendant une longue séquence du XXe siècle, les tenants de la différenciation des identités ont été cloués au pilori comme réactionnaires, ce qui en fait les « mauvais » humains, ceux qui sont dans l’erreur involontairement ou qui veulent délibérément entraver la marche irrésistible du progrès. La manière dont certains se lâchent sur la Suisse depuis quelques jours en est l'illustration.

La parole cependant se libère. D’aucuns diront que cette parole a un goût des années 1930. Ce qui est parfaitement excessif et inapproprié. Si en Bulgarie un parti nationaliste a recueilli 9% des voix et participe au gouvernement socialiste (!) de coalition, c’est parce que les questions n’ont pas été traitées de manière correcte en amont. Rappelons-nous comment l’Allemagne a été humiliée à la fin de la première guerre mondiale, la France allant jusqu’à occuper la Ruhr pour se payer les dommages de guerre. Le nazisme n’est pas monté par hasard ou par la conception spontanée d’une supposée « bête immonde » qui n’existerait qu’en couleur brune. Et si un vrai nazisme venait à éclore ouvertement, je prendrais le fusil et descendrais dans la rue pour le combattre aux côtés de ceux avec qui j’ai pourtant une longue liste de désaccords politiques ou philosophiques.



Action - réaction

Une réflexion intéressante est parue aujourd’hui sous le titre La loi du triangle, signée d’un ancien proche de Chevènement : Bruno Bertez.

Il rejette formellement la stigmatisation accolée au mot réactionnaire :

« La réaction, c’est ce qui suit dialectiquement, organiquement, une action, voilà ce que la propagande veut depuis des décennies occulter. On considère comme un phénomène qu’il faut mettre au grand jour, analyser, stigmatiser, ce phénomène réactionnaire, mais on ne veut pas voir que, s’il y a réaction, c’est qu’il y a eu action auparavant. On veut faire comme si le mal réactionnaire tombait du ciel ou plutôt comme s’il sortait, sans cause, « du ventre immonde » de Brecht. Le politique, le penseur, le commentateur, eux, doivent, au risque de se condamner à l’idiotie du rabâchage stérile, ces gens-là doivent inverser la démarche : ils doivent comprendre l’action, la décortiquer sous tous ses aspects afin d’approcher un tant soit peu l’examen de la réaction. Voilà notre message essentiel. Si nous sommes dans une période de réaction, c’est parce qu’une action est en cours et que c’est d’abord sur cette action qu’il faut porter attention pour comprendre et agir. »

Plus précisément encore il tient un discours qui devrait devenir le moule de l’intelligentsia européenne, si elle existe encore en dehors des réflexes pavloviens :

« Il faut oser dépouiller le mot « réaction » de son côté sulfureux, il faut dé-diaboliser ses manifestations, ses symptômes, ses modes d’apparaître ; bref, il faut en faire un objet d’étude à part d’autant plus entière que l’avenir de nos sociétés est en jeu. Et la démarche honnête, scientifique, tout simplement celle de l’homme de bonne volonté, pourrait-on dire, commence non par l’anathème, mais par l’examen des conditions de l’action qui lui ont donné naissance. »



Le nouveau paradigme

Cela posé, on peut enfin parler de la distanciation des peuples et des êtres, des différences identitaires, du respect de l’autre en tant qu’autre, d’une mondialisation qui ne laisse plus comme repère que l’errance individuelle, elle-même rejetée dans la théorie du genre et ses corollaires (par exemple les excès de l’antiracisme), qui indifférencie les sexes et toutes les marques représentatives spécifiques. Il y a de vraies questions de société ici, que la question de l'immigration réveille, et si elles sont traitées comme le diable, elles deviendront le diable.

Seule une palabre ouverte et sans tabou peut empêcher le diable de prendre corps.

On peut être pro-européen, explorer l'idée européenne, et reconnaître une légitimité à la question de la souveraineté (exercice d'équilibre assez difficile par les temps qui courent). On doit aujourd’hui abandonner la théorie gauchiste de la fraternité universelle et ses stigmatisations. Il est possible de reconnaître des limites qui laissent le choix entre l’adhésion ou le refus. C’est le fondement même de notre droit : le consentement. La suppression des limites comporte des dangers qu’il faut apprivoiser. Supprimer les limites, c'est prendre le risque de supprimer le consentement qui en découle. Car in fine la suppression des limites signifie par exemple que l’agression, le viol, la guerre, n’existeraient pas puisque l’autre n’est plus autre.

C’est peut-être dans ce sens qu’il faut aujourd’hui porter la réflexion, en abandonnant le mécanisme de pensée binaire : progressiste-réactionnaire, humaniste-fasciste, et tous ces antagonismes dont il ne sortira que de nouvelles violences si l’on continue indéfiniment à les nourrir. Je reconnais que ce changement va être douloureux pour ceux qui sont bétonnés dans leurs croyances et plus réactionnaires qu’ils ne le pensent d’eux-mêmes.

Le changement a changé de sens.

Ceux qui pensent être de vrais progressistes devraient accepter ce changement de paradigme. Il n'est pas partisan, ne cherche pas à alimenter des antagonismes, mais à délimiter l'espace du respect. Les marques traditionnelles gauche-droite en prennent un coup.

Le nouveau demande de considérer l’autre comme légitime dans son altérité - sans devoir adhérer par principe à sa position. De considérer qu’il existe des frontières physiques, corporelles, géographiques, politiques, psychologiques, et de chercher toute approche fraternelle - ou au moins pacifique - à partir de ce constat. L’humanisme du XXe siècle était entaché de peur et avait l’empressement d’une fuite en avant. Aujourd’hui on commence à retomber sur terre. L’objectif final de vivre en paix n’est pas éteint. Mais la méthode pour l’atteindre et le discours pour le théoriser vont changer radicalement, en intégrant le paradoxe de la profonde communauté d’intérêt de l’espèce humaine et de la vigilance nécessaire contre toute intrusion non souhaitée.

Ce nouveau paradigme doit être un des éléments de la révolution culturelle qui a commencé. Il suppose comme préalable que tout débat est ouvert, sans y incruster d'emblée de mécanisme binaire autre que la seule dialectique.

 


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