Information ou désinformation : « Capital » dérape ?
par Ronny
vendredi 8 juin 2007
Un article récent paru dans le magazine « Capital » contient nombre d’informations erronées, des contre-vérités, et apparaît aux yeux du connaisseur comme un splendide exemple de manipulation de l’information. Décryptage.
"Capital", dans son numéro de juin 2007, présente un article sur la fonction publique. Le numéro s’ouvre sur un éditorial acerbe de l’éditeur, Jean-Joël Gurviez. Pas de chiffres, pas de statistiques explicites, mais des assertions qui ne reflètent ni la complexité de la fonction publique, ni sa diversité. Citation : « Frappée d’une variante rare de l’éléphantiasis, notre fonction publique a enflé, enflé, au point d’employer aujourd’hui plus d’un actif sur cinq, un record dans le monde développé ». Outre le fait que le nombre d’agents de l’Etat n’est ni un gage d’économie saine, ni celui d’une économie tiers-mondiste, l’édito oublie de signaler que les effectifs ont en réalité dégonflé depuis 2002. Ainsi, 29.000 emplois ont été supprimés en 2006 [2]. Il oublie aussi de dire que l’Allemagne compte un très large secteur public, employant 4 000 000 de personnes contre 5 100 000 environ en France [3]...
Autre assertion avec laquelle tout le monde peut être d’accord, cette fonction publique est importante en termes de nombre d’employés, mais « sans pour autant nous offrir en échange des services impeccables, loin s’en faut ». Certes ! Encore faut-il évaluer ces résultats en regards des moyens de fonctionnement dont elle dispose, et se rappeler que, dans nombre de secteurs, cette fonction publique n’a pas démérité. L’OMS classe ainsi la France au premier rang mondial pour la qualité de ses hôpitaux et de son service de santé [4]. N’oublions pas non plus que de nombreux succès technologiques ont été mis en place par des entreprises qui appartenaient au secteur public, même si elle ont été vendues au secteur privé ultérieurement, du TGV à la fourniture d’électricité...
On pourrait croire que l’édito se voulait accrocheur et exagérait le trait pour mieux interpeller. Il n’en est rien ! Dans le dossier consacré au secteur public, le ton se fait encore plus désagréable, et le propos hésite entre le partisan et l’erroné. On lit ainsi, sous la plume de Sandrine Trouvelot [5] : "Dossier fonctionnaire : le temps de travail est souvent inférieur à celui du privé". Bien sûr, peu d’éléments sont donnés pour étayer ce propos dans le détail, et ceux qui sont donnés sont tendancieux, voire diffamatoires. Exemple : « mais des aiguilleurs du ciel aux profs de fac, beaucoup coincent la bulle avec une redoutable efficacité... ».
Voyons cependant les quelques chiffres présentés : « Les 56 000 enseignants-chercheurs de l’Hexagone sont encore mieux lotis. Qu’ils soient profs des universités ou maîtres de conférences, il ne sont légalement tenus d’assurer que 128 heures de cours magistraux par an... soit une moyenne de quatre heures hebdomadaires pendant les périodes scolaires. En théorie, ces enseignants devraient consacrer pas loin de 20 heures par semaine à des travaux de recherche. Mais, comme ils n’ont aucun compte à rendre à personne à ce sujet, beaucoup d’entre eux se contentent du strict minimum [...] En outre, les profs de fac ont la chance de bénéficier de tous les congés payés universitaires, soit plus d’une vingtaine de semaines de liberté par an ». Sur l’obligation légale de cours, celle-ci est de 128 heures de cours magistraux par an, soit 192 heures de travaux dirigés. Cette charge de travail parait faible et pourtant elle reste très supérieure à celle des assistants professeurs d’autres pays, USA en tête ! De plus, il faut y ajouter les préparations de cours (parfois un jour à deux journées de travail pour une heure de cours), la préparation des examens, leur surveillance, leur correction, les réunions pédagogiques, les réunions de commissions, etc. Ceci ne concerne-t-il encore que la partie enseignement. L’article minore en effet les activités de recherche de ces personnels, au motif qu’ils ne sont pas évalués. C’est totalement faux. L’évaluation de la recherche avait été abordée dans un article précédent d’Avox [6]. Dans le cas des enseignants-chercheurs, leur carrière est évaluée sur leur parcours de chercheur, et peu sur le parcours d’enseignant. Autant dire qu’il faut mettre le paquet sur la recherche, et que l’on est loin des vingt heures théoriques évoquées dans le « dossier » de "Capital". En tant que chercheurs, les professeurs et maîtres de conférences doivent soumettre leur travail « à l’expertise des pairs avant diffusion, le plus souvent au travers de publications scientifiques. Ces évaluations sont le plus souvent internationales et ne constituent en aucun cas des formalités, bien au contraire » [6]. Les demandes de crédits, les rapports d’activité sur demande sont aussi légion. Ces démarches peuvent représenter plus d’un mois de travail par an... Il faut également encadrer les étudiants en licence, mastère ou en thèse au laboratoire, se rendre aux congrès à l’étranger, etc. De fait, les semaines des enseignants-chercheurs ne ressemblent pas plus aux semaines de quelques heures séparées par de très longues vacances que décrit l’article, qu’un petit pois ne ressemble à une locomotive ! La quasi-totalité des enseignants chercheurs interrogés par Avox ont indiqué ne pas pouvoir prendre la totalité de leur congés. « Si je faisais cela, je serais scientifiquement mort » dit même l’un d’entre eux. Nous sommes donc, dans la réalité, bien loin de la caricature infamante proposée par "Capital".
Les informations publiées ci-dessus sont facilement accessibles et non protégées. Les professeurs de faculté ou les maîtres de conférences sont disponibles pour exposer leurs conditions de travail. "Capital" ne semble pas avoir jugé bon d’effectuer un minimum des démarches de vérifications. Il faut dès lors s’interroger sur les motivations du journal. Est-ce par « paresse journalistique » ? Gênant quand on se veut « le premier magazine économique européen par sa diffusion et par son audience [...] Ce succès s’explique par sa double personnalité : aussi sérieux qu’un économique doit l’être » [7]... Si c’est cela être sérieux en économie, il devient facile de comprendre pourquoi, le monde va mal ! Alors est-ce pour ramer dans le sens du courant ? Pour désinformer ? Cela est malheureusement tout à fait possible, d’autant que se mettent en place - sans véritable concertation et durant les vacances - des projets de réforme susceptibles d’affecter durablement l’université et les unités de recherches. Qui veut noyer son enseignant l’accuse de fainéantise, en quelque sorte. Mais ne nous y trompons pas, à quelques jours des élections législatives, l’attaque est dirigée au-delà de l’université, contre l’ensemble de la fonction publique, un des derniers bastions antilibéraux et un des derniers gages d’un minimum de traitement égalitaire des citoyens.
Références
[1] source Prisma Presse -
http://www.prisma-presse.com/contenu_editorial/pages/groupe/gj.php
[2] Source Boursorama -
http://www.boursorama.com/international/detail_actu_intern.phtml?&news=4244356
[3] Source Lesechos.fr -
http://www.lesechos.fr/regions/atlas/atlas_02_05_2004.htm
[4] Source Organisation mondiale de la santé ; Voir par exemple :
http://www.medcost.fr/html/economie_sante_eco/eco_070700.htm
[5] Capital, numéro 189 - Juin 2007
[6] Chercheur en France : une vue de l’intérieur du système -
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=23790
[7] Ce magazine est le premier magazine économique européen par sa diffusion et par son audience, en progression constante depuis trois ans. Il appartient au groupe Prisma Press, lui-même filiale française de Gruner et Jahr, dont le siège est à Hambourg, et qui édite plus de 285 magazines et quotidiens dans vingt pays [1]. Gruner et Jahr est détenu par deux actionnaires principaux, le groupe Bertelsmann (75%) et le groupe Jahr (25,1 %). Voir :
http://www.prisma-presse.com/contenu_editorial/pages/magazines/mag/capital.php