Je témoigne de cette université moribonde ; du reste vaincue à la Pyrrhus par Sarkozy
par Bernard Dugué
mercredi 13 mai 2009
Ce billet ne se base pas sur des événements actuels mais sur un vécu qui date. C’est ce qui fait à la fois la faiblesse et la force de ce témoignage à charge contre l’université ; et l’un de mes meilleurs billets publiés ici, quoi qu’en pense la foule des internautes.
Acte I : exposition des motifs
Il y a 20 ans. Retour sur ces événements de mon existence, des événements troublants, douloureux mais guère plus qu’une épreuve, des événements auxquels on réfléchit chaque fois que l’occasion se présente, quand le passé déborde sur la conscience à la faveur d’on se sait quelle opportunité. Ça pense, ça réfléchit, c’est plein de tourments, de regrets et d’espoirs, de certitudes et de questions non résolues. Ainsi est le sujet aux prises avec son histoire personnelle.
Je dois avouer qu’il y a une blessure qui n’a jamais été cicatrisée. Comme on s’en doute, c’est une injustice. Non pas sur le plan juridique mais sur le plan éthique. Les médias nous présentent souvent des victimes en attente d’un procès pour savoir les coupables, les responsables et pour voir une condamnation. Comme si un procès valait pour rédemption. Mais un procès comme catharsis, certainement. Une mise en intrigue. Des parties civiles en attente, des noeuds karmiques contractés par une tragique épreuve et un dénouement une fois le procès achevé. Les tourments liés à l’événement ne seront pas abolis mais du moins, l’attente de la justice mise en procès, mise en intrigue, pour parler comme Aristote et sa Poétique, sera lavée par la catharsis du jugement.
Et quand la blessure n’est pas transcrite en termes juridiques, que peut-on faire, sinon ressasser les événements dans sa mémoire ou bien oublier ou encore, dépasser le passé ? Il se trouve que je ressasse, non pas par délire obsessionnel mais parce que cette expérience vécue n’a pas eu le jugement que je lui destinais. En l’occurrence, une dénonciation et un débat public. Ce n’est pas faute d’avoir essayé mais les médias sont récalcitrants dès qu’une affaire touche l’université. J’aurais dû vaincre cette adversité mais le spectre de cette injustice subie ne cesse de me hanter parce que justement, il concerne les valeurs et les principes qui m’ont toujours guidé, le sens, la vérité, l’éthique, les valeurs. Ce type d’injustice, beaucoup la vivent. C’est courant. La société prend des décisions contraires à l’éthique. Un excellent candidat se voir recalé au profit d’un docile valet sans imagination. Ce n’est qu’un cliché parmi tant d’autres. C’est disons, un accident, un événement comptabilisé entre pertes et profits. Pas de quoi généraliser et pourtant. Alors je ne vais pas me priver. Et je vais revenir pour faire une autopsie de cette mort professionnelle qui un jour sera transfigurée, je l’espère, mais maintenant, ce n’est pas de moi dont il s’agit mais du cadavre universitaire.
Nous vivons avec des certitudes qui parfois, se révèlent être des illusions. C’est un classique, cela s’appelle déni de réalité. C’est indispensable pour exister. Mieux vaut ne pas voir la « turpitude humaine » dans toute sa vérité. Le fait que mes projets n’aient pas encore abouti me conduit à revenir sur cet événement du passé qui en retour, explique Cet échec.
Je me rappelle, étant maître de conférences stagiaire, exerçant à la fac de pharmacie mais recruté en fait comme mercenaire de la paillasse par mes patrons, monsieur DR au CNRS et madame Prof à la pharma. Bref, deux ans de travail consciencieux, miné par des réticences personnelles et une ambiance délétère. Puis, une embrouille avec ces patrons peu regardants auprès des règles d’éthique et même du droit. Du coup, après avoir assuré sans aucun pb mes états de service enseignant et avoir assumé une activité de recherche pas géniale mais avérée (par trois fois co-signataire d’interventions dans les congrès et une fois dans une publi, mais mon nom fut retiré par le boss car…) je quittais cette équipe avec l’aval de la présidence de l’université. Et là, quelle surprise de voir madame la professeure déployer une activité intense pour me casser, me détruire, parce que je m’étais échappé de leur enfer pervers et narcissique. Alors, l’affaire fit grand bruit. Licencié puis rattrapé par la présidence et prolongation de stage.
Dans la nouvelle équipe, l’atmosphère fut quand même plus vivable mais des interrogations, des crises de conscience. Quel intérêt à mener des recherches dominées par l’usage des machines. Une absurdité du point de vue scientifique, que de concevoir les projets adaptés à l’acquisition des machines, RMN et spectro de masse. J’avais bien saisi le fétichisme de la technique et les travers de cette science absurde et compétitive. Je dérivais vers la théorie biologique. La systémique, les pensées alternatives, essayant de raccorder ce mode de pensée à mes recherches sur le métabolisme. Mais là aussi, distance, incompréhension, et cette fois, malgré la reconnaissance de mes talents de chercheur, définitivement licencié. La suite, une rage intellectuelle, un doctorat de philo arraché à la puissance de la pensée, métaphysique, biologie, physique, mystique, tout y était. Parvenu à un niveau de maîtrise transdisciplinaire, croyant qu’avec mon diplôme d’ingé et mes deux doctorats j’allais pouvoir rejoindre le système des savoirs. Niet, l’université n’a fait que refuser toutes mes tentatives, y compris un poste d’ATER que j’étais prêt à occuper pour développer la transdisciplinarité. Bref, j’ai laissé tomber, non sans de vains mais soutenus efforts, y compris auprès des élus locaux mais rien n’y fit et quand une voie est pourrie, quand le système est trop fort, ce n’est pas la peine de l’affronter, la bataille est perdue d’avance. Et c’est d’ailleurs ce qui justifie l’Etat de droit, pour donner aux citoyens les moyens de se défendre contre la monstruosité des humains qui, même avec l’honorabilité des institutions, peuvent prendre les caractères de la meute sans que l’on s’en aperçoive. Ces notables sont respectables. Pourtant, les notables que j’ai côtoyés à la fac se sont comportés comme une meute. Et je fus chassé, jamais réintégré.
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Acte 2 : généralisation, essai de résolution du passif
Inutile d’espérer un procès public, non pas judiciaire mais éthique, permettant de juger l’attitude du corps universitaire dans l’affaire que je vous ai résumée. Alors je vais tenter de tirer quelques conclusions. Le ressort de tout ça, c’est l’instrumentalisation, le rapport de possession qui existe mais ne s’affiche pas, entre le corps professoral directorial et les vassaux, maîtres de conférences, chargés de recherche, doctorant. Tout individu montrant des velléités d’aller dans un domaine nouveau se voit ramené au bercail ou bien exécuté, flingué comme une bête sauvage. Plutôt que de me voir évoluer librement dans un champ de recherche choisi pour son intérêt, au nom de la conscience de chercheur, ces gents bien sous tous rapport ont préféré détruire une carrière, un idéal, un dessein. Une exécution parfaite, sans entorse au règlement. La réflexion systémique en biologie n’avait semble-t-il pas sa place dans une université vouée aux sciences du vivant pour l’essentiel.
Ces pratiques défient le bon sens. L’opinion publique n’est pas informée de ce qui se passe dans les universités, comment les individus montrant un talent inédit, une compétence marginale mais avérée, une originalité, sont bannis du système. Cela ne se voit pas. Ils ne sont pas chassés parce que tout simplement ils ne sont pas recrutés, trop libres et indociles pour satisfaire l’appétit d’asservissement du corps professoral. Les plus endurants et ambitieux se retrouvent à l’étranger alors que nombre de brillants docteurs, en physique, en biologie ou ailleurs, sont obligés de renoncer à leurs compétences et finissent enseignants dans le secondaire, voire au RMI.
Transposons mon affaire à un domaine où les gens de talent sont prisés. Le sport par exemple. Imaginez un footballeur recruté dans un club omnisport. Il joue correctement mais s’ennuie sur le terrain alors pendant son temps libre il s’essaie au basket et se trouve quelque talent dans cette discipline. Il en parle à son manager, évoquant l’avis positif de l’entraîneur de basket. Et là, le manager de foot ne supporte pas que son joueur aille dans une autre discipline. Plutôt que de le perdre, il monte une caballe pour discréditer ce joueur indocile et se débrouille pour le bannir du club omnisport et aussi, par ricochet, de tous les clubs. Ce joueur aura beau s’entraîner dans la cour de son immeuble, marquer des paniers avec une adresse fulgurante, il ne pourra plus jamais exercer son talent dans une salle. Alors il se mettra peut-être à peindre. Ses toiles seront sans doute de belle facture mais pour exposer, il rencontrera les mêmes obstacles. Ce joueur, las de tous les essais, les tentatives, se sentira quelque peu dubitatif, perplexe, incliné à méditer sur la nature humaine.
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Acte 3, la partie est finie mais ça ne finira jamais
Au bout du compte, on s’aperçoit de la cruauté des humains, parfois feutrée, masquée par des apparences, des postures, des discours. L’université est à l’image de la société. Arrangements entre amis, échange de bons procédés, d’intérêts, renvois d’ascenseur. Mais la société ne peut pas fonctionner autrement. Les valeurs, peu sont à la hauteur pour les défendre de manière inconditionnelle, y compris dans le champ des savoirs ou même de la solidarité. Je te donne un poste, tu me files une promotion. Aucune décision éthique n’est actuellement concevable. Toute action amène une récompense en retour, ou une sanction. L’université est devenu le lieu où l’homme se dévoile dans sa rationnelle et élégante bestialité. Un monstre sympathique inséré dans le train train des fonctionnaires du savoir. Pas une touche d’originalité, rien que de la conformité. Voilà comment fonctionne l’université, une institution qui n’a jamais trouvé sa voie et s’est construite dans une perpétuelle crise, en porte-à-faux, dans le dévoiement. Je crois bien que la partie est finie, pour moi et pour l’université. Le faux plane, les apparences sont une habitude, la normalité prévaut, la routine devient la norme et l’université est morte.
L’université, je la connais un peu, ce vaste cloaque où les savoirs sont mis en second plan face au carriérisme de piètres professeurs à l’âme déglinguée, notables en mal de notoriété, narcisses éternellement éconduits par le marasme car ces gens là se regardent trop souvent dans le miroir. Sarkozy a gagné à la Pyrrhus, en bon archange de la politique des terres brûlées. L’université n’est pas plus mal engagée que d’autres institutions, comme l’école ou l’hôpital. Ce que ne savent pas les Français c’est que le délitement a commencé il y a 20 ans voire plus. Mon histoire n’a pas grande importance. Je m’amuse du jeu de con auquel se prête Sarkozy en provocant les universitaires et les chercheurs et je ne peux m’empêcher de penser que tout ce beau monde l’a bien mérité. Sans pour autant être épris de l’ivresse du naufrage. Tout cela est bien triste. L’avenir de nos jeunes, de notre culture mais ainsi va le monde, avec ses hommes perfectibles qui virent pour l’instant du mauvais côté. Adieu les utopies, il va falloir écoper et éponger trois décennies d’égarements. Mais rien n’est obligatoire. Un système peut perdurer du moment qu’il répond à certaines nécessités et assure un service public.
L’université perfectible, ça ne finira jamais. Mon histoire, elle finira un jour. Et je saurai si j’ai gagné cet incroyable défi de réussir à publier et faire connaître mes pensées dans un contexte où j’ai en face un système qui détruit toute originalité et dont le fond de commerce est le conformisme et la répétition, la copie et les habitudes. Bref, une banale affaire d’humanité, le mal, la libido, déficit d’être dit saint Thomas, nihilisme dit Nietzsche. Les somnambules de Broch amenant la monté du nazisme et la réplique actuelle, les somnambules de l’université et des institutions publiques amenant la montée du sarkozysme, une comédie humaine, trop humaine. Et ces cris de résistance !