Journalisme : « L’honneur de la profession » ?
par Paul Villach
mardi 13 octobre 2009
C’est plus fort qu’eux ! Ils ne peuvent pas s’empêcher de s’autocélébrer à longueur de temps. Ils se servent de leur plume pour se caresser le nombril. Mais on se frotte les yeux à la lecture de l’éloge incontinent des journalistes par M. Franz-Olivier Giesbert, paru dans Le Point, le 8 octobre 2009, intitulé « L’honneur de la profession ».
Le sophisme de M. Giesbert
Il livre une curieuse interprétation de « la grosse colère de Nicolas Sarkozy contre Arlette Chabot, directrice de l’information de France Télévisions, la semaine dernière, à New York. » Le président se serait plaint qu’il y eût trop peu d’émissions politiques sur le Service public et que la parole de l’UMP fût insuffisamment représentée. M. Giesbert y voit la preuve de l’indépendance de sa consoeur, qualifiée, selon le langage convenu de la profession, de « grande professionnelle qui est l’honneur du métier (de journaliste) ». Que peut bien signifier ce jargon ?
On se pince surtout à entendre pareil raisonnement ! Quel pourrait être alors une preuve de servitude ? Le raisonnement de M. Giesbert n’est-il pas un syllogisme fondé sur une hypothèse autovalidante qu’on appelle sophisme ? 1- Mécontenter son supérieur est une preuve d’indépendance ; 2- or, Mme Chabot a mécontenté le Président Sarkozy qui l’a admonesté ; 3- donc Mme Chabot est une personne indépendante.
Une soumission étroite inscrite dans le marbre de la loi...
Ne peut-on soutenir ce raisonnement contraire fondé sur une prémisse non contestable ? 1- L’admonestation d’une personne par un supérieur est la conséquence de sa subordination ; 2- or, Mme Chabot a été admonestée par le Président Sarkozy mécontent ; 3- donc Mme Chabot lui est bien soumise et doit se plier à ses directives.
La structure hiérarchique confirme d’ailleurs ce second raisonnement : n’est-ce pas le président de la République qui désigne désormais le président de France Télévision ? Comment imaginer que la directrice de l’information puisse échapper à son autorité. Curieuse indépendance où le président lui dicte ce qu’elle a à faire ! Quelle est la seule attitude qui, après cette admonestation non seulement humiliante mais faite devant témoins, eût prouvé réellement son indépendance ? Sa démission ! Il ne semble pas qu’elle s’y soit résolue. Les mots ont-ils encore un sens sous la plume de M. Giesbert ? On songe à « 1984 » de George Orwell et sa « novlangue » : la guerre signifie la paix et la servitude, l’indépendance.
... et dans des relations de connivence
Mieux, on croit savoir, en lisant le portrait qu’a dressé d’elle Bakchich dans son N° 3 du 7 octobre avec pour titre ironique ce jeu de mots, « Chabot l’artiste », que la directrice de l’information n’entretient pas avec le président de la République de relations si conflictuelles que ça, et ce depuis plusieurs années. Une information extorquée venue d’une vidéo tournée à l’insu des intéressés à l’occasion du grand débat des Présidentielles de 2007, montre Mme Chabot et le candidat de l’UMP en train de se faire la bise. Est-ce bien une conduite de « grande professionnelle » indépendante ?
L’expérience de l’indépendance par M. Giesbert
M. Giesbert est certainement bien placé pour apprécier comme « les vrais journalistes dérangent toujours » le pouvoir. Il est passé du jour au lendemain, en 1988, de directeur de la rédaction du Nouvel Observateur à directeur de la rédaction du Figaro, - ce qui est en principe un grand écart idéologique de nature à malmener les adducteurs mentaux - avant de devenir directeur du Point, avec ici et là des vacations à Europe 1 et à France Télévision. On sait quel est l’attachement de ces médias à l’indépendance vis à vis du pouvoir tant politique qu’économique.
Aussi reste-t-on médusé devant cette leçon que M. Giesbert se croit autorisé à donner sur les relations entre pouvoir et information, dont manifestement il n’ignore rien : « Le pouvoir et l’information, proclame-t-il, ne sont pas faits pour s’entendre. Sinon, cela signifie que le journalisme a la maladie. Quand il perd son indépendance et en est réduit à l’éloge obligatoire - un sujet, un verbe, un compliment -, il n’a plus aucune crédibilité auprès de son unique patron, celui à qui il doit rendre des comptes tous les jours : le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur. » Tant de lucidité sur la crise de la presse qui perd des lecteurs aujourd’hui, réjouit !
De même, sait-on pourquoi l’homme de pouvoir est « si désarmé devant les vrais journalistes » ? C’est, selon M. Giesbert, parce qu’ « il n’a aucune prise (sur eux) et qu’il cherche à (les) séduire, quand il ne les menace pas avant de tenter de les faire révoquer. » Est-ce possible, grands dieux ? Et, avant, de considérer les « fulminations de Jacques Chirac ou de François Mitterrand » envers de Mme Chabot comme « autant de Légions d’honneur », - pas moins ! - M. Giesbert de conclure : « Nous sommes condamnés, nous autres journalistes, à avoir des relations conflictuelles avec tous les pouvoirs, et d’abord le pouvoir politique. Il est sain et légitime qu’il se défende, quitte à rendre coup pour coup. Il prouve ainsi notre indépendance. »
Comment n’y avoir pas pensé ? Cette condamnation des journalistes saute pourtant tellement aux yeux ! A-t-on jamais présenté description plus exacte de l’actuel mode de fonctionnement des médias officiels en France ?
Paul Villach