L’ascenseur et le bāton
par Henri Diacono
samedi 16 mars 2013
Les deux hommes étaient assis, à l’ombre d’un figuier, quelque part dans un pays où le soleil brille trois cents jours par an sur sa mer et ses rivages. Ils reposaient sur un banc rustre taillé, voilà très longtemps, à la serpe, par un homme dont l’histoire du village a perdu le nom.
De temps à autre, le plus jeune des deux, ou du moins celui qui paraissait le plus jeune, se levait pour cueillir sur une branche, deux figues noires parmi les plus mûres. Il tendait l’une, toujours la plus charnue, à son voisin plus âgé, ou du moins qui paraissait le plus âgé, et gardait la seconde pour lui.
Là n’était pas leur seule apparente différence. Le plus vieux, ou du moins celui qui paraissait l’être, sitôt l’offrande entre ses mains, la mordait à pleines dents se régalant de la peau et de la chair rouge du fruit biblique. L’autre au contraire, celui qui était plus jeune et peut-être plus civilisé, ou qui paraissait l’être, était plus délicat. Il épluchait avec soin la figue dédaignant son enveloppe avant de se régaler de sa nudité. Le pauvre ne savait pas qu’il privait ainsi ses papilles d’un bien meilleur plaisir.
C’est d’ailleurs lui qui ouvrit le dialogue après avoir accompli trois fois le rituel de la figue cueillie à même l’arbre aux bras tortueux. Il était visible qu’il avait de l’éducation. Ou du moins cela paraissait à travers ses gestes et ses mots. Et puis que son intelligence était assez fine, ou du moins qui paraissait l’être. Il était ainsi évident qu’il ne vivait plus au village où il avait du naître mais qu’il le retrouvait chaque année à l’époque des vacances du pays où il créchait dorénavant, de l’autre côté de la mer.
« Tu sais Rico, dit-il, ce n’est pas brillant chez nous. La violence s’y installe de plus en plus…La vie est chère, le chômage, on vole, les gens ne se parlent plus, les jeunes vendent de la drogue, on s’y tue pour rien et puis à coups de bâton et visage masqué on casse les bijouteries… Nous ne sommes plus en sécurité…nous commençons à avoir peur de ces voyous dont la plupart ont, parait-il, vingt ans à peine et en plus viennent d’ailleurs. »
Celui qui paraissait le plus vieux prit son temps avant de lui répondre et de ce fait la certitude s’est installée. Il était bel et bien le plus âgé des deux et qu’il avait du également rouler sa bosse un peu partout avant de venir s’installer tout près du figuier légendaire.
« Oui je le sais fils (il ne l’était pas, mais dans le patelin tous les vieux interpellaient ainsi les jeunes. Une habitude), je lis vos journaux et regarde de temps à autre votre télévision que je capte par satellite…je sais tout cela…d’ailleurs chez vous il me semble que l’on ne parle que de çà ». Puis après, après un court instant de silence ajouta de but en blanc, joignant le geste à la parole « ….laisse moi écouter ton cœur, rassures toi je ne ferai pas de mal… » Il colla aussitôt son oreille ridée sur la poitrine du « jeunôt ». Juste une à deux secondes, puis relevant la tête d’un geste vif lâcha « …ton cœur ne regarde que d’un seul œil alors qu’il est fait pour voir sur grand écran…. »
Se calant bien sur le banc usé par le temps et un nombre incalculable de fessiers de toute taille, lourds pour la plupart, après avoir avalé sa troisième figue qu’il avait gardé auprès de lui un peu plus tôt, prenant une large et profonde bouffée de la brise venue de la mer, calmement, d’une voix neutre « il vecchio » (le vieux en italien) entreprit son histoire. Son témoignage. « Ce que je vais te conter est véridique, fiston, toujours vécu tout près de chez toi, de l’autre côté, à Marseille. Cela te paraitra incongrue, mais réfléchis bien avant de la travestir ainsi…Je connais là bas, très bien pour les avoir fréquenté pendant longtemps un homme et son épouse qui me sont chers, toujours unis après plus de cinquante ans de vie commune, ils viennent d’atteindre aujourd’hui à eux deux, l’âge canonique de 170 ans ! Du temps de leur jeunesse, tous deux artisans à la main ma foi très habile et recherchée, mais sans penser au temps et aux années qui courent, ils n’ont jamais eu l’idée de tricoter et remplir des bas de laine. En outre ils n’ont jamais eu envie de changer de grotte dans le petit deux pièces d’un HLM… Ils y survivent toujours, près du ciel, au neuvième et dernier étage, avec comme seul budget mensuel pas tout à fait 900 euros et des résidus d’un maigre héritage. Ils ont embelli de leurs mains leur logement devenu très coquet. Leur immeuble voilà quelques années, a été entièrement rénové, prenant l’allure d’une demeure bourgeoise, loin des quartiers du Nord, du rez-de-chaussée au toit, de fond en comble …sauf pour l’unique ascenseur vétuste. Ce dernier environ deux à trois jours par semaine et quelquefois plus est en panne. Ainsi mes deux fois 85 ans pour faire leurs courses ou simplement prendre un bol d’air frais en marchant à petits pas, canne à la main au milieu des arbres sont martyrisés tout au long des aller et retour de neuf étages… tu vois fiston cela aussi est de la violence. De la violence aussi répréhensible que celle du bâton et du bijoutier. »
Reprenant son souffle et voyant que son auditeur ne pipait pas mot, le vieil homme reprit « …j’aperçois dans l’autre œil de ton cœur que tu penses que ces vieux là devraient se réfugier dans une maison de retraités… un mouroir sur mesure en quelques sorte. Ils s’y refusent et ils ont raison…et le plus désolant de tout est que des historiettes tristes comme celle-ci tu en vois très rarement sinon jamais, ni dans tes journaux, ni à ta télé, rivières par lesquelles on t’abreuve chaque jour d’une énorme rasade de frousse et de mensonges en te faisant croire qu’on va te protéger alors qu’on cherche plutôt à te rendre définitivement malléable et donc inoffensif entre leurs mains… Alors un conseil fiston, cherche à t’écarter de leur poison »
Notre homme se leva en concluant « quant à moi à présent je vais dormir un peu. Une sieste bercée par les cigales ! »