L’excommunication prononcée par l’archevêque brésilien et la communication trompeuse d’évêques français, pris en « fourchette »
par Paul Villach
lundi 16 mars 2009
« La parole a été donnée à l’homme pour qu’il déguisât sa pensée ». On prête l’aphorisme à Talleyrand, ancien évêque d’Autun, assez expert en la matière pour avoir traversé sans dommages, comme politique, des régimes aussi dangereux que ceux de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration. Ses collègues dans l’épiscopat ne paraissent pas trop gauches non plus : ils ont appliqué le précepte à la lettre pour se sortir de la situation périlleuse où ils étaient ces jours-ci.
Le courage de certains laïcs chrétiens
Leur confrère de Recife a, en effet, soulevé une vague d’indignation dans le monde et en particulier en France, en osant excommunier une mère et les médecins qui avaient aidé une fillette de neuf ans, violée par son beau père, à interrompre une grossesse monstrueuse. Au demeurant, le prélat n’a guère que respecté à la lettre la doctrine de l’Église catholique qui, depuis des années, fait de l’interdiction de l’avortement son cheval de bataille pour ferrailler contre les mécréants. Il l’a résumée en une phrase : l’avortement est plus grave que le viol. Lui emboîtant le pas, un ministre du Vatican, préfet de la congrégation des évêques, a confirmé l’orthodoxie de son collègue.
Tandis que les médias relataient la révolte déclenchée par une mythologie d’un autre âge, seules quelques voix laïques chrétiennes exprimaient avec courage – comme souvent dans l’Histoire de l’Église catholique - leur incrédulité et même leur désaccord total. Qu’on lise la revue en ligne Golias ou l’interview de son directeur Christian Terras sur Nouvel-Obs.fr. (1). On ne croit pas avoir entendu, à ce moment-là, un évêque en faire autant. Il a fallu que l’indignation générale prît de l’ampleur pour que des évêques français, l’un après l’autre, fussent forcés à sortir de leur silence.
« Une fourchette », en termes d’échecs
On comprend leur embarras. Leur collègue de Recife les avait, en termes d’échecs, « mis en fourchette ». L’expression, on le sait, désigne une disposition de pièces où un joueur avec une seule d’entre elles en menace deux de son adversaire qui est condamné à perdre l’une ou l’autre. Seulement, les évêques français voulaient sauver les deux pièces à la fois. Ils ne pouvaient, en effet, 1- ni dire que la mère et les médecins avaient mal agi comme l’avait fait leur collègue par son excommunication, 2- ni dire qu’ils avaient eu raison de procéder à une IVG. On comprend que pour eux le silence était d’or. Seulement, d’un autre côté, l’indignation soulevée était telle, y compris dans les rangs catholiques, qu’il fallait qu’ils parlassent, sans pouvoir suivre le précepte : il faut bien que je les suive puisque je suis leur chef. Comment s’en tirer ? Ils ont usé de deux stratégies : le formalisme juridique et « le leurre du sous-malentendu ».
Les deux stratégies des évêques
1- Le formalisme juridique
L’un, Mgr di Falco (Gap), a choisi le formalisme juridique, comme le font tribunaux administratifs et Conseil d’État. L’examen de la légalité de la forme permet d’éviter le débat sur le fond. Il a contesté la régularité de la mesure d’excommunication : « Il est probable, écrit Mgr di Falco, que ce cas douloureux ne tombe pas sous le coup de la sanction automatique d’excommunication. L’article 1324 du droit canon…, » tralala, trallalalaire ! Et le prélat de se demander « si son collègue a suffisamment pris en considération les circonstances qui atténuent la gravité de l’acte et qui dispensent de l’application de la peine » (3) Ainsi, n’est pas sortie de sa bouche la moindre proposition concrète pour résoudre « ce cas douloureux » hic et nunc !
2- Le leurre du sous-malentendu
Ses confrères, au juridisme peut-être incertain mais à la maîtrise de l’information plus affirmée, ont usé des ressources qu’offre le leurre de l’insinuation qui est l’art de dire quelque chose sans le dire ouvertement de manière à ce que le récepteur croit que cela a été dit. Ils ont même, à cette fin, associé deux procédés d’insinuation en imbriquant le sous-entendu et l’ambiguïté volontaire pour parvenir à ce qu’on peut appeler "un sous-malentendu". Ce leurre est le sous-entendu d’une ambiguïté volontaire qui rend donc indécidable la pensée exprimée, laissée au choix du récepteur, avec possibilité de démentir au besoin le choix qu’il fait, en se récriant : "Je n’ai jamais dit ça !"
- Voici ce que déclare Mgr Daucourt (Nanterre) : « Pour moi, l’avortement est la suppression d’une vie. J’y suis donc fermement opposé. (…) (Mais) vous avez ajouté, écrit-il à son collègue de Recife, de la douleur à la douleur et vous avez provoqué de la souffrance et du scandale chez beaucoup de personnes à travers le monde. (…) » La condamnation de l’avortement est on ne peut plus claire, celle de son collègue aussi. Mais il lui reproche le scandale. On croit entendre Tartuffe de Molière : « Le scandale du monde est ce qui fait l’offense… » (2) Quant à la solution du problème posé à la fillette et à sa mère, pas un mot !
- Mgr Norbert Turini (Cahors) n’est pas plus précis : « Nous le disons de toutes nos forces, en ce monde blessé, il nous faut faire surgir des attitudes d’espérance plutôt que d’enfermer dans des condamnations qui trahissent les chemins compatissants de l’amour miséricordieux. » (2) Certes, Monseigneur, mais dans le cas d’espèce quel était ce « chemin compatissant » ? Pas de réponse !
- Mgr Yves Patenôtre (Mission de France), reste aussi évasif sur le sujet : « Cette décision abrupte d’excommunier est inacceptable. Elle ne tient compte ni du drame vécu, ni du danger physique et moral encouru par cette enfant. (…) Nous le disons fermement à tous ceux qui sont troublés, nous ne nous reconnaissons pas dans cette mesure et nous demandons qu’elle soit levée le plus vite possible. » (2) Le problème est administratif apparemment. Mais que faire de cette grossesse monstrueuse non désirée qui n’a rien d’administratif ? On la poursuit ou on l’interrompt ?
- Quant au porte-parole de l’épiscopat français, le père Bernard Podvin, il assure qu’« aucun évêque n’est indifférent ». Oui, mais à quoi, mon père, à l’avortement thérapeutique ou à celui de la défense du fruit indésiré du viol ? « L’Église s’oppose à l’avortement sans ambiguïté, tranche-t-il. Mais ce qui choque est qu’une affaire aussi douloureuse soit jetée à la face du monde, alors que la tradition de l’Église en la matière est l’écoute pastorale et la discrétion dans l’aide concrète. » (2). Toujours Tartuffe : « Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait... » Va pour "l’écoute pastorale et la discrétion dans l’aide concrète" ! Mais laquelle ? On n’en sait rien !
- Même Mgr Francis Deniau (Nevers) n’est pas clair (3). Sans doute, estime-t-il, qu’ « il y avait autre chose à dire. (…) Des paroles de condamnation, ajoute-t-il, un rappel de la loi, aussi juste soit-elle : c’est ce qu’il ne faut pas faire. » Mais, puisque selon lui, la loi est juste, il ne lui reste qu’à se répandre en propos lénifiants : « Devant un tel drame, devant la blessure d’une enfant violée et incapable, même physiquement, de mener à terme une grossesse, il y avait autre chose à dire, et surtout des questions à se poser : comment accompagner, encourager, permettre de sortir de l’horreur, de retrouver sens et goût à la vie ? Comment aider la fille et la mère à se reconstruire ? » Justement, Monseigneur, dites donc comment il est possible d’échapper à l’IVG dans ce cas d’espèce ! Non, l’aveu ne lui passe pas les lèvres !
- Même son de cloche chez Mgr Grallet (Strasbourg), qui s’est fendue d’une lettre un peu théâtrale à la fillette ! (4) « Comment certains légalistes, se demande-t-il, au nom d’une loi pourtant si nécessaire, ont-ils pu condamner avec tant de froide assurance un si douloureux choix de survie ? Ne fallait-il pas, d’abord, condamner avec force le malfaiteur, agir sans tarder pour toi, la victime et offrir soutien à ceux qui sont venus t’assister ? Le rappel du droit sans la miséricorde n’est qu’une caricature du droit ? » (5). Bravo, Monseigneur, la formule est jolie ! Seulement il n’est pas question de miséricorde ici, mais d’urgence tant sur le plan chirurgical que sur le plan psychologique ! En pratique, qu’est-ce qu’on fait ?
Aucune approbation explicite de la seule conduite appropriée
Ainsi trouve-t-on dans ces déclarations un rejet convenu de l’excommunication dont on discute au besoin « la légalité » canonique. Mais on ne voit nulle trace d’une approbation explicite de la conduite de la mère de la fillette et des médecins qui était la seule réponse appropriée et efficace.
L’astuce consiste, en somme, à jouer du leurre d’appel humanitaire en activant le réflexe de compassion pour la victime, propre à rallier tous les suffrages, et en condamnant la conduite de l’archevêque qui avait indigné. Les évêques en profitent pour flatter leurs ouailles dans les certitudes identitaires de leur patriotisme de religion. Qu’ils se rassurent ! Leur religion est bien celle de l’amour, de la compassion, de l’altruisme, de la sollicitude envers autrui et non celle de la douleur, de la condamnation et de l’exclusion.
Va pour cette pétition de principe ! Mais, dans le cas présent, qu’est-ce qui est une conduite d’amour, de respect, de compassion ? Pas un mot des prélats à ce sujet, mais un rappel explicite de la condamnation sans appel de l’avortement !
- Sortir, en effet, de l’information indifférente consensuelle où ils se sont réfugiés, c’est provoquer le conflit, voire le schisme.
- Mais s’y complaire, c’est montrer qu’en paroles, leur Église prêche l’amour et la compassion pour les victimes, et qu’en actes, elle les laisse bien démunies face aux bourreaux.
L’avantage du « sous-malentendu », qui conjugue sous-entendu incertain par nature et ambiguïté volontaire qui ne l’est pas moins, est de mettre tout le monde d’accord. Chacun l’entend à sa guise à la satisfaction de tous : les anti-IVG comprennent qu’il fallait laisser faire la nature, y compris en exposant la vie physique et psychologique de la fillette pour « laisser vivre » le fruit du viol immonde ; les pro-IVG croient entendre, au contraire, une approbation de la conduite de la mère et des médecins pour sauver la fillette des dangers encourus. On comprend que « le leurre du sous-malentendu » soit prisé des démagogues. Paul Villach
(1) Golias, « Scandaleux ! » http://www.golias.fr/spip.php?article2704
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/opinions/3_questions_a/20090309.OBS7971/on_est_dans_un_contexte_de_droitisation_de_leglise.html
(2) Jean-Marie Guénois, « L’Église de France opposée à l’évêque brésilien », Figaro.fr , 13 mars 2009.
(3) Golias, « Excommunication de Recife : LE COUP DE GUEULE DE L’EVEQUE DE NEVERS, MGR FRANCIS DENIAU »
http://www.golias.fr/spip.php?article2710
(4) « BRESIL - L’archevêque de Strasbourg adresse une lettre à la petite fille violée. » Nouvel Obs.fr 14.03.2009.
http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/20090314.OBS8852/larcheveque_de_strasbourg_adresse_une_lettre_a_la_petit.html