L’ extravagant éloge de la langue de bois par A.-G. Slama sur France Culture
par Paul Villach
mardi 11 janvier 2011
M. Alain-Gérard Slama a, dans sa chronique du 28 décembre 2010 sur France Culture, fait l’éloge de « la langue de bois » (2). Faut-il s’en étonner ?
Les croyances de la langue de bois personnelle de M. Slama
Ce qui est amusant, en revanche, ce sont les raisons qu’il énumère pour y voir « une protection nécessaire » : elles dressent un décor de la relation d’information contemporaine fort convenu constitué de stéréotypes qui caractérisent précisément la langue de bois.
1- « Le temps réel »
On vivrait, selon lui, « à l’ère du temps réel ». Que peut bien signifier cette notion appliquée à tort aux médias ? C’est « le leurre du direct » qui, parce que son et image sont aujourd’hui transmis d’un bout du monde à l’autre dans l’instant ou presque, vise à faire croire que l’on accède à l’information sans passer par le prisme déformant des médias et qu’elle est donc toujours fiable.
2- « La tyrannie de la transparence »
On connaîtrait, dit-il encore, « une société où le mythe de la transparence oblige tout décideur à dévoiler à tout instant sa stratégie ». Où donc a-t-il vu que les décideurs se soumettent à ce mythe destiné à désorienter les naïfs ? Le secret, condition de survie de tout individu et de tout groupe, a-t-il, au contraire, jamais été aussi bien protégé ? Les décideurs ne sont-ils pas les premiers à le savoir ?
Wikileaks n’infirme pas la règle, il la confirme. La révélation des 250.000 documents diplomatiques américains montrent d’abord qu’ils étaient avant leur révélation gardés secrets. Encore n’appartiennent-ils pas à la catégorie « Top secret » la plus protégée de la classification américaine, mais seulement aux deux autres qui le sont moins, « Secret » et « Confidentiel ». Surtout, que sait-on des conditions d’accès à ces secrets ? Est-on en présence d’une information extorquée ou du leurre de l’information donnée déguisée en information extorquée ? Et dans l’un ou l’autre cas, qui les a livrés et pour servir quels intérêts ? Mystère ! Et donc on se heurte au secret ! (1)
3- « Le journalisme d’investigation »
La langue de bois enfin serait « un antidote au harcèlement médiatique », les journalistes « confondant trop souvent l’enquête avec l’inquisition et l’information avec le scoop ». M. Slama dénonce ici un journalisme d’investigation qui pratique l’information extorquée, c’est-à-dire obtenue à l’insu et contre le gré de l’émetteur.
Il existe sans doute, comme l’ont illustré Günter Wallraff avec son livre « Tête de Turc » en 1986, Anne Tristan avec le sien, « Au front », en 1987, et plus récemment Florence Aubenas qui a publié une enquête sur les travailleurs précaires dans un ouvrage intitulé « Le quai de Ouistreham » en 2010. Dans les trois cas, ces journalistes se sont déguisés et, par ce quiproquo organisé, ont obtenu de leurs interlocuteurs des informations que ceux-ci auraient dissimulées devant un journaliste à visage découvert.
Mais pour quelques exemples de journalistes d’investigation incontestables, combien de journalistes d’investigation jouent les simples relais de sources clandestines qui les sollicitent pour poursuivre par la divulgation d’informations secrètes des objectifs conformes à leurs intérêts ?
4- « L’information confondue avec le scoop »
Que signifie enfin confondre « l’information avec le scoop » ? Un scoop n’est-il pas une information inédite ? C’est donc bien une information, comme d’ailleurs celle qui est déjà connue !
Pour finir, la chute de la chronique de M. Slama est proprement une bûche ! Sans être de Noël, elle est en bois dur comme la langue dont il fait l’éloge. Selon lui, la langue de bois serait « une rhétorique comme une autre dans des sociétés où il n’est plus possible de répondre ni par le mensonge ni par le silence. ». Mais dans quelle société vit-il ? Il le prouve lui-même par ce leurre. Silence et leurre – plutôt que « mensonge » - n’ont jamais été aussi répandus que dans cette société dite de « communication » ! Le mot « communication » n’est-il pas le premier des leurres qu’on doit aux publicitaires pour faire croire qu’une information peut n’avoir ni visée ni effet d’influence ?
La langue de bois, « un prêt-à-porter » de l’information donnée
Croyance au « temps réel » ou dénonciation de la tyrannie du « mythe de la transparence », du « journalisme d’investigation » et de « l’information confondue avec le scoop », voilà autant de stéréotypes qui tissent en tout cas la trame ligneuse d’une langue de bois propre à une critique convenue de la mythologie des médias. On n’en veut pas à M. Slama de la pratiquer lui-même, fût-ce à son insu. On lui reproche seulement de ne pas mieux la définir.
1- Il a raison sur un point : la langue de bois est une stratégie de défense. Mais il paraît ignorer qu’elle appartient à la variété de l’information donnée, celle qui est livrée volontairement et donc passée au préalable par le crible de l’autocensure de l’émettteur, puisque nul être sain ne livre volontairement une information susceptible de lui nuire.
2- Sa particularité est de revêtir l’information donnée de formules empesées toutes faites, comme, dans la confection le prêt-à-porter exprime la mode par des vêtements identiques en série. Ce que M. Slama nomme « les plates dérobades, les prétéritions, omissions, prudences calculées » ne sont que quelques uns des leurres tout préparés dont use la langue de bois. Celle-ci emprunte les formules invariables d’une sorte de discours administratif qui révère l’autorité toujours bienveillante, vigilante, et responsable mais jamais coupable de rien. Omissions et hagiographie en constituent le canevas structurel agrémenté de leurres répétitifs comme les stéréotypes dont use ici M. Slama. Tout catéchisme qui corsète l’information, la scolastique de compilation qui limite le savoir à « une continue et sublime récapitulation », selon le mot du moine aveugle et fou du « Nom de la rose » d’Umberto Eco, toute préciosité, y compris la médiatique avec son jargon piqué de mots anglo-saxons pour se donner des airs d’argument d’autorité, ce sont autant de variantes de la langue de bois.
3- Cette particularité, cependant, il paraît l’ignorer, fait toute la faiblesse de la langue de bois comme arme de défense puisque ses leurres, cousus de fil blanc usés jusqu’à la corde à force d’être employés, sont aussitôt repérables par ses destinataires. On ne voit donc pas quel crédit un usager de la langue de bois peut attendre de son emploi : elle est aussi discrète qu’un masque de carnaval et démasque aussitôt son usager comme un simulateur et un dissimulateur. Y a-t-il lieu de faire l’éloge d’un sabre de bois ? Peut-on donc faire celui de la langue de bois ?
Ce n’est pas toutefois le moindre des paradoxes : cet éloge de la langue de bois en langue de bois n’est pas de la langue de bois ! Il en contredit l’esprit même car son usager nie toujours qu’il la pratique. M. Slama le remarque d’ailleurs en dénonçant fort justement une variante de son usage dans l’annonce préventive « Pas de langue de bois ! » par celui-là même qui la pratique. Cette revendication d’une information verrouillée par un des chroniqueurs en cour à Radio France et au Figaro a au moins valeur d’avertissement : on ne pourra pas dire qu’on n’était pas prévenu. N’est-ce pas finalement une incitation à une pratique encore plus vigilante du doute méthodique et à la recherche de l’information dissimulée qu’il convient d’extorquer derrière le masque de la langue de bois ? Paul Villach
(1) Paul Villach, « Wikileaks, Villepin, Hortefeux, Lauvergeon : l’empire du secret », AgoraVox, 30.12.2010
(2) Extraits de la chronique d’Alain Gérard Slama, France Culture, « Matinale », 28.12.2010
« Rien de plus éloigné de l’art, dira-t-on, rien de plus plat, rien de moins proche du style que la langue de bois. Mais en même temps nous savons que l’opinion se méfie des orateurs trop éloquents. Nous vivons à l’ère des communicateurs et des médias de masse. Et les recettes des humanités classiques ne sont plus d’un grand secours à l’ère du temps réel, de Facebook et des blogs. Le barreau a connu la même évolution. Les meilleurs avocats contemporains cherchent moins à faire de l’éloquence et à plaire par la seule ressource de la parole qu’à viser d’abord à la précision et à l’efficacité. « Faites bref, dit l’auditeur, qu’il soit électeur ou qu’il soit juge, venez au fait et surtout ne compliquez pas les choses ». Le verbe s’est neutralisé en même temps qu’il s’est instrumentalisé. Et jusque dans la réception par le public, l’objectif d’efficacité semble s’être définitivement détaché du souci de la beauté.
Cette évolution est regrettable parce qu’elle va trop loin dans l’autre sens. Mais convenons qu’il n’est pas mauvais non plus qu’on s’éloigne des formules nobles et creuses des serments vibrants qui n’engagent à rien, du « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace et la France est sauvée », prononcé par Danton le 2 septembre 1792 au moment précis où Verdun tombait entre les mains des Prussiens, jusqu’au « Je vous ai compris », lancé par De Gaulle aux Français d’Algérie. Combien d’accents de tribune ont coûté du sang et des larmes.
En sorte qu’on se demande si on leur préfère pas parfois les plates dérobades, les prétéritions, omissions, prudences calculées de notre moderne langue de bois. Si on excepte des déclarations prudhommesques du style « Le consensus est mon combat », la langue de bois exige beaucoup plus de maîtrise et de finesse qu’on imagine. Dans une société où le mythe de la transparence oblige tout décideur à dévoiler à tout instant sa stratégie au mépris de la réflexion préalable, des étapes, des tours, esquives que comporte tout projet à long terme, la langue de bois est une protection nécessaire.
Face aux pressions des journalistes qui confondent trop souvent l’enquête avec l’inquisition et l’information avec le scoop, le recours à la langue de bois avec ses variantes dont la principale est, bien entendu, « Pas de langue de bois ! », la langue de bois répond donc à une nécessité et elle tend à devenir à son tour presque un art. Elle constitue en tout cas un antidote au harcèlement médiatique. C’est une rhétorique comme une autre dans des sociétés où il n’est plus possible de répondre ni par le mensonge ni par le silence. »