L’humanisme euthanasié et la question de la mort
par Bernard Dugué
vendredi 14 mars 2008
La France est décidément un pays archaïque, pour ne pas dire arriéré. L’exemple de cette dame, atteinte d’un mal incurable à qui on refuse un accompagnement pour mourir, en fournit un exemple édifiant. Quant aux responsables politiques, leur attitude n’a pas été à la hauteur d’une démocratie censée répondre à des problèmes cruciaux que rencontrent les Français. Au lieu de ça, le président nous a bassinés avec la publicité sur les chaînes publiques, comme si c’était urgent et répondait à une aspiration essentielle des Français. François Fillon et Rachida Dati ont dit niet, pas question de donner suite à cette demande ni de changer la loi. De toute façon, quel effet cela aurait-il pu avoir ? La réponse des juges, on la devine, elle sera négative car aucune loi ne permet d’assistance au vouloir mourir. Mais...
A moins qu’une interprétation de la loi Léonetti puisse être envisagée. Cette loi, faut-il le préciser, s’applique à des situations bien précises qu’on appelle fins de vie. Elle permet de passer d’une phase de traitement à une phase de soins palliatifs. Autrement dit, un patient en phase terminale du cancer peut se voir accorder le droit de ne plus avoir de traitements. Je précise : elle est censée le prolonger dans ses souffrances plutôt que de le soigner ; et donc l’arrêt de soins médicaux permet pour ainsi dire de gagner quelques semaines ou quelques jours sur la durée de cet état qui n’a plus rien de la dignité d’une existence humaine ; là encore, j’interprète l’esprit de cette loi ; du reste assez encadrée, spécifiant le rôle de chaque partie, l’équipe médicale, le patient, les proches. Dans le cas posé par Chantal Sébire, il n’est pas question d’arrêter des soins mais de prodiguer une aide qui, dans l’esprit, pourrait être considérée comme un soin médical si on admet que la mort est le seul remède pour mettre fin aux souffrances. Précisons que Chantal Sébire, atteinte d’une maladie incurable, déformant le visage, occasionnant des souffrances physiques insupportables, sans compter les souffrances morales, celles de la malade et de son entourage. Mais la loi Léonetti n’a pas été votée dans cet esprit-là.
La question juridique posée aux juges sera éminemment délicate. Il ne suffit pas de dire comme J-M Bougereau que la loi Léonetti permet d’administrer des doses croissantes de médicaments jusqu’à ce que le patient plonge dans le coma puis la mort. C’est en pratique ce qui se passe chez un malade en phase terminale de cancer. Il reçoit des doses de morphine progressives, entre dans un état comateux, et meurt faute de s’alimenter, par effondrement du métabolisme. C’est là le point juridique fondamental fixé par la loi Léonetti (qu’on peut lire dans le texte). Cette loi qui reconnaît qu’en ce cas, ce n’est pas un défaut de soins (on pourrait penser à une perfusion alimentaire) mais la maladie qui entraîne la mort. Admettons que Chantal Sébire soit mise dans un état comateux. Si elle n’est pas mise sous perfusion alimentaire, l’équipe soignante peut être convoquée devant les tribunaux, ayant manqué au devoir de soins et provoqué la mort par défaut d’assistance. Cette discussion de détails paraît scabreuse, mais si elle a lieu, c’est parce que la loi n’est pas adaptée à ce genre de situations.
La proposition de Nicolas Sarkozy de dépêcher une équipe de professeurs pour une expertise n’est pas stupide sur le fond mais sur un autre fond, celui juridique, c’est une absurdité car chaque fois qu’une situation de ce type va se reproduire, faudra-t-il convoquer le Collège de France pour un avis circonstancié ? Un texte de loi approprié serait le bienvenu. Et qu’on ne dise pas que le gouvernement est pris de court. Il y a eu l’affaire Humbert. Cela fait des années que la question se pose et qu’elle ne veut pas être discutée par le législateur. Nos gouvernants ont-ils peur de ce sujet tabou ? Ont-il l’esprit si mal placé au point d’envisager que dans la plupart des cas, un texte accordant le droit à l’aide au décès serait détourné par des enfants indignes pressés de toucher l’héritage de la vieille ? Ce sont plutôt les politiciens qui sont indignes dans leurs réactions.
L’humanisme euthanasié, c’est ce lent processus par lequel l’esprit du politique se délite et se détourne des valeurs fondamentales, traquant par exemple les RMIstes en considérant qu’un pauvre doit vivre comme un pauvre, se déplacer en bus et pas dans un véhicule personnel. Et puis... chacun pourra allonger cette longue liste de l’antihumanisme de droite, jusqu’aux réactions de madame Boutin ayant admis que cette atteinte d’un mal incurable pouvait être aimée de sa famille et que c’était là la solution. On voit bien que l’Etat français ne reconnaît pas au citoyen une liberté fondamentale, celle de décider en son âme et conscience quelle est sa voie, y compris de mourir quand la mort devient un acte thérapeutique. Indignes les réactions d’esquive de Fillon et Dati face à une urgence à réfléchir et légiférer. Liberté, ce mot colle de près avec l’humanisme. Un héritier de Foucault verrait dans ce qui se passe un abus du biopouvoir, avec un Etat interdisant au citoyen de prendre en charge une décision, celle de mourir en bénéficiant d’une aide, s’arrogeant alors le droit de suppléer à cet acte de conscience. La mort fait partie de la vie, comme la naissance. Les progrès de la science doivent servir toutes les étapes de l’existence, de la naissance à la fin de vie. En refusant ce débat, le gouvernement envoie un message fort à ceux qui souffrent et veulent en finir. Suicidez-vous ! Quant à madame Boutin, donneuse de leçon d’amour, je lui répondrai que quand on aime une personne qu’on voit souffrir intensément et qu’on sait être condamnée à court terme, si on l’aime, on ne peut que lui souhaiter de partir le plus rapidement pour de grandes vacances dans l’éternité.
En dernier ressort, on s’aperçoit que la mort reste encore une question qui, pour diverses raisons, ne parvient pas à être abordée avec toute l’intelligence d’une sagesse philosophique et humaniste.