L’incroyable slogan masochiste d’Europe 1 : « l’info à chaud »
par Paul Villach
vendredi 21 janvier 2011
Par tradition, la chaîne de radio Europe 1 vante la qualité de son information pour drainer une audience. Sa présente campagne publicitaire reprend un type d’affiche déjà vu dans la précédente. Pris en plan moyen debout et mis hors-contexte sur fond bleu uni pour accaparer l’attention, un de ses animateurs, M.-O. Fogiel, en veston sombre et col de chemise blanche ouvert, fait face au lecteur, bras croisés, en le fixant des yeux, sourire aux lèvres.
La star comme argument d’autorité
Par métonymie et intericonicité, cette pose bras croisés est la manifestation de l’assurance du maître et de son expertise tranquille. Le lecteur doit en être convaincu au besoin par ce regard fixe que M.-O. Fogiel lui adresse selon le simulacre de relation interpersonnelle qu’instaure le leurre de l’image mise en abyme. Europe 1 cherche ainsi à capter l’attention en brandissant un de ses employés dont la notoriété suffirait à lui conférer une autorité. On reconnaît une variante du leurre de l’argument d’autorité que sont devenues les stars. On dit qu’elles ont une fonction de prescription : le pouvoir de séduction qu’elles exercent sur leurs fans, stimule chez eux un réflexe d’identification qui peut les amener par imitation à adhérer à une personne, une idée ou un produit.
Mais l’uniforme de star n’est-il pas trop grand pour M.-O. Fogiel ? Ses états de service lui permettent-ils de l’endosser ? Il faut croire que oui sinon Europe 1 ne l’exhiberait pas. RTL fait de même sur ses affiches : ses stars maison sont présentées à elles seules comme garantes de la qualité de l’information de la station : « Parizot, Info, Maestro ! », ose même proclamer, sans craindre le ridicule, la radio sur une affiche qu’on peut voir aussi ces jours-ci. L’équation de son par la rime en « O » doit sans doute valoir équation de sens entre le journaliste, l’objet de son travail et son excellence… Franchement, à quoi ça rime ?
Cet engouement de deux stations de radio pour le leurre de l’argument d’autorité qu’est une star, laisse songeur. Une star suffit-elle, en effet, à assurer la qualité de l’information d’une chaîne de radio ou de télévision ? L’image maquillée qu’elle offre d’elle-même, au contraire, n’en est-elle pas la négation ? N’est-elle pas par nature soigneusement composée d’un choix d’informations données qui par définition omet celles qui lui sont nuisibles et ne livrent que celles qui servent ses intérêts ? Il est singulier que des médias, en somme, croient pouvoir accroître leur crédit en agitant des marionnettes, sans se douter qu’ils rivalisent avec Guignol.
Un slogan masochiste, confus et contradictoire
Le slogan confirme cet égarement. En incrustation sur la photo est présentée une sorte de palmarès censé justifier le crédit que mérite la star. Une comptabilité confuse de son travail est offerte sur un mode qui se veut humoristique : « 79589 infos à chaud, 1884 décryptages, 3 heures de direct, 1 Fogiel ». La quantité livrée en vrac sans référence à un instrument de mesure, est donnée par amalgame pour la qualité. Et l’unicité de Fogiel est prétendument déduite sans plus de logique d’une addition d’objets au sens ambigu : « info à chaud », « décryptage », « direct ».
1- Une catégorie inutile, négative, donc masochiste, « L’info à chaud »
Qu’est-ce, en effet, qu’une « info à chaud » ? Est-ce le synonyme d’une représentation fidèle de la réalité ? L’image « à chaud » assimile l’information à un objet de verre façonné au feu d’un four : la qualité d’une information résulterait-elle donc de sa transmission dans l’instant où se produit l’événement dont elle livre une représentation, ou du moins dans les minutes qui suivent ? Mais est-ce la garantie d’une représentation fidèle de la réalité ?
Cette image d’ « information à chaud » n’est-elle pas au contraire négative ? « Réagir à chaud » n’est-ce pas prendre le risque de manquer de distanciation et de sang-froid, de se laisser dominer par ses réflexes et livrer une représentation éloignée de la réalité ? Les stratèges en information jouent précisément de ces réactions « à chaud » pour tromper leur monde en stimulant les réflexes voulus et paralyser la réflexion : on exhibe un prétendu charnier à Timisoara en décembre 1989, ou une jeune fille en pleurs racontant la prétendue mise à mort de prématurés arrachés de leurs couveuses par la soldatesque irakienne en août 1990 dans un hôpital de Koweït-City… Ces leurres d'appel humanitaire déclenchent "à chaud" les réflexes voulus de compassion envers les victimes et de condamnation envers les bourreaux. Mais qu'arrive-t-il quand un peu plus tard, donc "à froid", on apprend que dans les deux cas il ne s'agissait que de simulations ?
La station Europe 1 est-elle ignorante en matière d'information ou est-elle masochiste ?
2- Le leurre du « direct »
Cette nouvelle catégorie inutile d’ « info à chaud » est en fait une variante du « direct » évoqué aussi par le slogan que la mythologie journalistique adore vanter : elle entend faire oublier qu’entre la réalité et l’être vivant il existe des médias qui seuls, de manière "indirecte", lui permettent d’accéder à une représentation de la réalité avec tous les risques de déformation auxquels exposent les filtres et les contraintes de ces médias, à commencer par l’infirmité des cinq sens, des mots, des images et des silences, à laquelle s'ajoute celle des médias de masse.
3- Une myopie devant ses propres leurres
Sans doute, des « décryptages » sont-ils promis par l’affiche. Révéler ce qui est caché est une autre prétention affichée des médias. Mais cacher ce qu’il ne faut pas révéler, est aussi une contrainte impérieuse dictée chez tout émetteur par le réflexe de survie : « Par temps de guerre, aurait Churchill, la vérité est si précieuse qu’elle devrait-toujours être protégée par un rempart de mensonges ». Ce principe vaut aussi par temps de paix puisque les hommes ne cessent pas d’être en conflit entre eux.
Que penser alors de la pertinence des « décryptages » allégués quand la chaîne Europe 1 avec Fogiel commence par ne pas savoir que « l’info à chaud » ou le « direct » qu’elle fait miroiter, sont au mieux des erreurs, au pis des leurres ?
Il est amusant de voir des médias vanter la qualité de leur information en usant d’erreurs ou de leurres. Qui peut après ça leur faire confiance ? Ceux qui ne les repèrent pas. Il faut croire qu’ils sont nombreux sinon la chaîne Europe 1 n’irait pas jusqu’à brandir un slogan aussi masochiste. Elle ne mettrait pas non plus les leurres de l’argument d’autorité et du direct au bout de ses lignes si elle savait que personne n’y mordrait. Un coup d’œil sur le thème retenu par l’Éducation nationale lors de sa prochaine « Semaine de la presse et des médias à l’École » suffit à comprendre qu’Europe 1 a raison. Fidèle à son entreprise de désorientation, l'Éducation nationale continuera à inculquer en mars prochain à ses malheureux élèves la différence entre « communication » et « information ». On peut dire que l’affiche d’Europe 1 tombe à pic pour montrer… que cette différence n’existe pas ! Mais, chut ! c’est surtout ce que les élèves ne doivent pas savoir ! Paul Villach