L’université minée par l’esprit de bizutage et de soumission
par Bernard Dugué
mercredi 16 février 2011
L’esprit de bizutage (de corps) est présent non seulement dans cette pratique estudiantine traditionnelle autant que controversée mais aussi dans divers secteurs de la société. Pour tout vous dire, cette idée m’est venue en me remémorant des conversations passées, remettant alors dans ma conscience des choses vues et vécues qui ne passent pas, conformément à la formule consacrée. Quand on affirme que ça ne passe pas, cela signifie qu’on n’a pas tiré un trait, qu’il faut y retourner, qu’il faut tenter de comprendre. C’est ce qui hélas arrive à ceux dont un proche a été assassiné et qui ne cessent de remuer le passé, tant que le procès n’a pas été achevé, avec les questions, les réponses et le jugement définitif. Dans l’existence ordinaire, nous avons tous vécu des petits drames et autres tracas qui persistent dans notre mémoire, hantant le passé avec leur cortège d’interrogation. Pourquoi cela s’est-il déroulé ainsi, pourquoi ça a déraillé, pourquoi ai-je commis cette faute, pourquoi m’a-t-on infligé cette peine, ai-je mérité qu’on me traite ainsi ? Que de questionnements pouvant être placés dans un bilan d’existence au décompte des pertes, dans une case intitulée « ça ne passe pas ». Les existences sont parsemées de ces dérapages existentiels qui, sans convoquer la juridiction car n’en relevant pas, n’en sont pas moins sollicités par la conscience morale ou éthique qui elle, possède la légitimité pour instruire un procès et chercher la vérité ou la justice.
Les souvenirs d’un passé rempli d’espérances remontent. Je venais de recevoir le doctorat de philosophie, soutenu avec un texte plus qu’étonnant et très peu académique, laissant augurer selon les dires d’un rapporteur une belle carrière dans la recherche. Mais lorsqu’il fallut tenter d’intégrer le monde de l’université, point d’écoute, de compréhension, d’intérêt. J’étais suspect de part mon parcours. A vrai dire, j’étais douteux, non pas sur le plan des compétences scientifiques mais selon les critères de l’employabilité, de la capacité à remplir des tâches et à s’insérer dans une routine professionnelle encadrée par des supérieurs, au service de l’institution ou plus souvent, pour agrémenter la carrière des gens en place, en exécutant un travail susceptible d’entrer dans le cadre des systèmes d’évaluation. Les professionnels de tous les secteurs ont pris la manie de mesurer, calculer et évaluer plus que nécessaire. Du coup, ce que les chercheur cherchent, c’est des crédits et donc ils cherchent pour publier dans les revues servant de référence aux gestionnaires des crédits publics et privés. Bref, des dérives tout ce qu’il y a de plus contemporain. Rien de bien étonnant. Sans doute, la vraie recherche n’y trouve plus son compte mais qui se soucie de l’éthique savante et des connaissances produites en étant déliées des retombées financières, au service d’un idéal savant et non d’une compétition qui n’apporte aucune valeur aux trouvailles issues des laboratoires et de la pensée ?
Au fond, je dois être un peu idéaliste, refusant la réal search qui se mitraille à l’anglo-saxonne à coup de subventions et de publications. Les Français sont eux aussi idéalistes. Je me rappelle ces conversations où j’évoquais ma situation d’universitaire atypique sans chaire mais à bac plus 21, disposant des aptitudes pour comprendre les sciences physiques, la biologie et la philosophie. De quoi alimenter les champs du savoir en productions transversales. J’ai rencontré pas mal d’élus locaux, de responsables universitaires. Tous déplorant ma situation mais aucun disposé à y remédier. J’ai même eu le sentiment de mettre mal à l’aise mes interlocuteurs assez pressé de me voir quitter la discussion que nous avions. Même son de cloche lors de conversations avec quelques confrères en poste. Nous n’évoquions pas seulement mon cas, ce qui aurait été narcissique de ma part, mais d’autres faits connus et sus dans les milieux universitaires. Des exemples en nombre de brillants chercheurs, doués d’un avenir prometteur mais à qui les commissions refusent un poste pour des motifs divers, le plus souvent à cause du fameux candidat local qui, étant bien connu, bien cerné, assez malléable, compétent mais sans plus, est recruté, ce qui récompense pas tant l’intéressé que le chef de laboratoire qui l’a formé puis accompagné dans son initiation de chercheur. Voilà comment des chercheurs doués mais atypiques et incernables passent au travers de cette institution. Sans compter les injustices flagrantes subies par ceux qui sont quelque peu réticent à jouer le jeu qu’on leur impose, prenant des chemins de traverse. L’université est connue pour ces aberrations et autres entorses à l’éthique de la recherche mais le système perdure comme tout système marqué par l’inertie, les pratiques, les habitudes, les faits accomplis.
A entendre les échos et autres avis des membres du corps professoral, le fait de barrer la route à un esprit frondeur riche de promesses innovantes est presque naturel, consubstantiel pour ainsi dire à la maison. Vu de l’extérieur, cela paraît absurde et contreproductif mais il est bien connu que les facs sont devenues des enceintes fermées à la société, évoluant selon des processus autocratiques, mais tout de même attentives dès lors qu’il faut se préoccuper des fonds publics. L’argent, c’est le seul lien qui relie ce monde des savoirs à la société. L’absence de fronde s’explique par la peur des jeunes recrues et des aspirants à la chaire, autant que par une résignation des « gradés » qui ressemble fort à la complaisance des anciens face au bizutage. Une fois passé par l’usinage, on usine la promotion entrante. Aucun moyen d’en finir avec cet usage qui n’apporte pas forcément un plus pour l’école qui le pratique. C’est une habitude. C’est un signe de soumission de l’individu à l’ordre établi, une obéissance bien ancrée dans le ressort des expériences de Milgram. Personne ne peut mettre fin au bizutage quand il est devenu institué, pas plus qu’aux pratiques délétères constatées dans les universités et ailleurs. Un schéma se reproduit, celui du perpétuel jeu duplice entre les dominants et les soumis. En de rares occasions, ce processus se rompt, lorsque la société est parvenue à la limite de son élasticité. L’université à de longs jours devant elle. Rien ne pourra altérer la routine de ce système qui fonctionne avec efficacité mais rate les objectifs les plus élevés de l’éthique et de la connaissance.
Après tout, une institution ne fonctionne qu’avec des hommes et l’esprit d’une époque. Aucun décret n’a dit que l’université doive être au plus près de l’innovation, de l’invention, des savoirs désintéressés, de la haute éthique et de l’universalité des connaissances. Sa fonction est d’assurer un enseignement supérieur. Elle s’en acquitte honorablement avec les moyens dont elle dispose. L’enseignement de licence est plus poussé que celui de terminale. L’enseignement de master est supérieur à celui de la licence mais inférieur au doctorat et ses écoles doctorales dispensant quelques formations parfois inutiles, servant à cautionner le système tout en faisant perdre leur temps aux doctorants. Rien n’impose aux sociétés de progresser. Nul ne sait où situer la France, entre une décadence post-moderne à la romaine et un nazisme transcendantal d’opérette. L’université colle de près à cette France qui ne décolle pas.
Perdre son temps, en effet, c’était le tarif qui m’était réservé, perdre la foi dans le questionnement, s’aliéner dans la fonctionnarisation des savoirs. J’ai compris que le deal pouvait être équitable. Je n’ai pas rejoint les rangs de l’institution, pouvant chercher librement, presque un luxe cher payé d’une précarité matérielle, avec en plus la lucidité effroyable d’un monde qui triche, livré aux prédateurs et autres tyrans de cirque. Finalement, ça passera, mon histoire, quand j’aurai admis avoir gagné la partie de la recherche, ayant à mon crédit des tas d’innovations pour l’instant dans les tiroirs. La société est une comédie, une farce. On finit tous au cimetière, égaux devant l’adversité de la fin.
Rien ne dit qu’il faille instaurer une civilisation hautement éthique. L’idéal est trop élevé et peut devenir tyrannique. C’est cela la démocratie, le pouvoir de la moyenne. L’université est démocratique, menée par les oscillations des soumis et des maîtres, avec l’alternance liée à la succession des générations. L’esprit de bizutage donne du liant à ce processus. Rien de mauvais n’en sortira, ni de génial. Mais l’efficace sera présente, avec les règles de comptabilité et d’évaluation.
Mais un jour, le système sera renversé. On ne sait pas quand. Pour l’instant, le système donne une satisfaction moyenne. Mai 68 est arrivé après la non satisfaction. Get no !