La danse d’Erika Zueneli
par Orélien Péréol
vendredi 18 juillet 2014
Off d'Avignon :
Trois pièces courtes (de danse) d'Erika Zueneli : Day Break 07/14 avec Erika Zueneli ; Incontri avec Juan Benitez, Sébastien Jacobs, Olivier Renouf ; Tant'amati (tant aimés) avec Erika Zueneli et Sébastien Jacobs.
En alternance à la Condition des soies à 10h00 jusqu'au 22 juillet.
Marcher, c'est danser. Il n'y a ni début ni fin à un geste. Il n'y a que nous, dans notre volonté d'analyse qui sachions dessiner un geste comme un segment. Marcher, c'est déjà danser. Tous les gestes du quotidien portent de la danse pourvu qu'on les voit ainsi ou qu'on les fasse pour faire spectacle de la danse qu'ils contiennent.
Dans Tant'amati (tant aimés), un couple est pris comme marteau et enclume entre un canapé, un évier, la bouilloire, un frigo, une table... entrées, sorties, marches, elle devant et lui derrière... Un court moment d'étreinte immobile... ils passent et se croisent , ils n'ont pas l'air de se voir. Les gestes se répètent. Boire, faire chauffer l'eau... le café, le thé ?... on peut voir tous ces mouvements qui sont des mouvements de vie comme des mouvements en eux-mêmes. On peut voir la vie comme ces parcours, aller là, faire telle ou telle chose, puis aller là pour une autre chose indispensable... etc... et revenir chez soi. Chez soi, symbole de tranquillité, le lieu qui ne demande rien, ni activité, ni justification. Je voulais juste rentrer chez moi a écrit Patrick Dills, condamné injustement. Rentrer chez soi. Une sorte d'idéal. Home,sweet home... Ici, cet intérieur est plutôt vide, vide de sentiments, d'espoirs, de dérives. Les corps dérivent si peu et de façon impromptue et fugitive. Une sorte de de Cléopâtre vient faire un court solo. Une dispute. « On pourrait dire samedi ? _ Mercredi aussi c'est bien... » L'homme sort sa guitare électrique. L'ambiance sonore est donnée par un vieux disque de Brigitte Fontaine et l'Art Ensemble of Chicago et Areski Belkacem : comme à la radio.
Incontri représente une sorte de contraire. Deux hommes s'affrontent autour d'une table et de deux chaises. Il y a ces meubles, il n'y a pas l'enveloppe (l'appartement, la maison) ; cette table et ces chaises n'ont pas de lieu, ils ne sont pas situés, les personnages non plus. Dès le début, le face à face immobile se rompt par un geste soudain, « impossible », poétiquement inattendu... D'abord, la joute est un combat corps à corps, avec des échanges imprévisibles... dans le duo d'hommes, un des hommes va être remplacé et la joute va changer de modalité, elle va passer plus par la table et les chaises, les placements intrigants, les déplacements incongrus. Je me souviens d'un moment où les deux poussent l'un la table l'autre la chaise et l’emboîte sous la table comme par magie, puis fait tourner la table toujours en poussant la chaise... obligeant l'autre, celui à la table... les relations d'espaces incroyables, tout à fait hors du quotidien, présentent une grande imagination vive, rapide et forte, virile on pourrait dire. Ces objets ordinaires portent cette relation entre les hommes, rivalité, complémentarité, respect, avec toujours un dominant... table et chaise en donnent de nombreuses facettes. Les variations des rapports des hommes sont déployées par toutes les variations des relations entre ces objets. Danse et théâtre d'objets en bonne osmose et développements riches.
Day Break 07/14 est une sorte de portrait de la chorégraphe par elle-même. Avec intensité, comme dans une séance de photos pour le public, Erika Zueneli qui nous a présenté son travail dans ces trois spectacles à la Condition des Soies, se présente. Danse lente, presqu'immobile, elle donne à voir une image d'elle-même, multiple, fragmentée rassemblée. A dépasser le portrait face, la présentation de soi sans ambages ni calculs, sans grands écarts non plus...une danse intime et intimiste au plus près du corps, tirée, extraite pourrait-on dire de l'ordinaire des corps et des jours, comme une substantifique moelle, une essence...