La dérive des dérivés...

par Pierre JC Allard
lundi 14 septembre 2009

Ceci est un plagiat qui ose dire son nom. Un « emprunt » d’un riche pour donner aux pauvres... ceux d’entre vous qui ne savent pas. Je vous expliquerai en fin d’article, mais, pour l’instant ajoutez vite à vos connaissances cette petite explication, qui est souvent le chaînon manquant entre Quidam Lambda et sa compréhension de la crise actuelle...

" Avec la crise financière et économique en cours, notre SIDA économique, tel qu’il s’incarne dans la formule du shareholder value, éclate au grand jour. Le syndrome apparaît maintenant sous d’autres habits plus… « fastueux ».

Le plus exubérant de ces habits est celui de "produits financiers dérivés". On ne dira jamais assez de mal pour les plus exotiques de ces créatures artificielles, et c’est ce que je me suis occupé de faire dans d’autres chroniques. Je ne m’attacherai ici qu’à quelques aspects plus pernicieux.

La virtualisation. Les dérivés financiers nous ont fait passer à l’économie Nintendo. Il s’agit de constructions souvent complexes qui ne tiennent en place qu’à partir de modèles mathématiques sophistiqués. Et ces montages n’ont que deux propos : primo, faire de l’argent à partir de flux financiers anticipés, c’est-à-dire en mots simples, faire de l’argent avec de l’argent ; secundo, contourner les réglementations nationales en place.

Dans leur premier objectif, ces instruments de dette ne poursuivent aucun investissement productif. De façon typique, ils sont élaborés pour spéculer ou se défendre des aléas du casino financier international dans les domaines des taux d’intérêt, des devises ou des denrées.

D’un côté, les spéculateurs, qui ne vivent et ne se repaissent que de volatilité, s’en servent pour maximiser leurs profits en faisant jouer l’emprunt de façon colossale. Et ces spéculateurs – faut-il s’en étonner ? – sont les banques elles-mêmes ou leurs filiales, qui vont mettre en jeu, par exemple, 5 milliards $ en une seule mise dans l’espoir de réaliser un mince profit d’un demi ou d’un point de pourcentage. Mais ils risquent de telles sommes sur une période de quelques semaines seulement. Répétez un gain de 1% à chaque deux semaines, et vous vous tirez un substantiel profit de 24% au bout de l’année !

De l’autre côté, on trouve tous les producteurs (PME, entreprises multinationales) qui doivent mettre en jeu des sommes aussi colossales aussi pour se protéger des aléas du casino afin protéger leurs profits, le plus souvent en provenance de marchés étrangers. Les entreprises canadiennes, dont 40% des revenus proviennent de l’exportation, sont très aguerries à ces manœuvres de casino.

Notez que les trillions de dollars mis en jeu par toutes ces opérations ne servent strictement aucun propos économique réel. Dans un monde où on laisse les monnaies fluctuer allègrement et où les taux d’intérêt nationaux doivent s’ajuster constamment pour se protéger de ces fluctuations, les acteurs économiques réels se font plumer constamment par les opérateurs du casino – les banques et institutions financières internationales. Un chiffre est éloquent plus que tout autre : en 1980, les banques américaines n’engrangeaient que 5% de la totalité des profits des corporations aux Etats-Unis. En 2004, ce pourcentage était passé entre 25% et 30%, selon les résultats de deux études économiques indépendantes.

La déresponsabilisation. À la racine des dérivés financiers repose un processus très simple et extraordinairement vicieux : la titrisation, c’est-à-dire le processus par lequel une banque transforme les actifs qu’elle détient dans ses livres en actifs vendus sur les marchés financiers. Ainsi, 1) elle prend des prêts hypothécaires, des portefeuilles de placement, des prêts-auto, bref n’importe quel « actif » qu’elle détient dans ses livres, 2) les rassemble dans divers véhicules qui épuisent les ressources acronymiques (ABD, CDO, MBS, CLO, CDS, etc.) et 3) les vendent à quiconque cherche à maximiser le rendement de son portefeuille. C’est ainsi que l’hypothèque d’un propriétaire de maison à Orlando, en Floride, se retrouve incrustée dans un dérivé très sophistiqué que détient un fonds d’investissement hongrois ou une banque de Taiwan.

Auparavant, la banque de Floride qui détenait cette hypothèque connaissait son emprunteur et les conditions de son marché local. Mais à présent, la propriété de l’hypothèque et son risque attenant sont détenus par un financier de Hongrie ou de Taiwan. Quel est le résultat de ce tour de passe-passe de la titrisation ? Une déresponsabilisation sans nom où la banque à l’origine de l’hypothèque, en transférant la propriété de celle-ci à quelqu’un à l’autre bout de la planète, a dégagé de la place dans ses livres pour accueillir d’autres prêts (puisqu’elle doit maintenir un ratio stable entre ses actifs et son niveau de capitalisation propre). Or, ces nouveaux actifs, elle s’empresse de les titriser à leur tour. Car, le jeu de la banque n’est plus de réaliser un rendement sur les hypothèques qu’elle consent, mais d’encaisser une redevance sur chaque actif qu’elle a titrisé. Dans un tel contexte, quelle est la qualité de ces nouveaux prêts : très souvent, on peut parler de pure scrap. C’est ce qui a éclaté au grand jour dans la crise des subprime loans, ou prêts à risque, aux États-Unis.

Cet engloutissement dans la déresponsabilisation a eu deux conséquences catastrophiques. Tout d’abord, on a complètement déplacé l’impératif de la gestion financière du rendement des actifs dont on est responsable vers la collection systématique de frais et de ristournes. Et c’est ainsi qu’on en est arrivé à une surenchère grotesque des rémunérations et bonis aux dirigeants et employés des institutions. Ensuite, en multipliant à qui mieux-mieux les transactions de dérivés construits sur l’opération originale de la titrisation, on s’est retrouvé avec une créature financière monstrueuse où tout le monde achète les titres virtuels de tout le monde, empilant échafaudage par-dessus échafaudage d’endettements précaires et instables, et où le sort de chaque acteur est intimement lié au sort de tous les autres. C’est ce qu’on a appelé le risque systémique, une toute nouvelle entité conceptuelle qui n’existait tout simplement pas au début des années 1980, et dont la réalité menaçante a emporté tout sur son passage à partir de l’été 2008."

Et voila ! L’auteur, c’est Yan Barcelo, économiste, un des 7 du Québec. C’est moi qui vient déclamer sous le balcon AGV, parce que Yan a un gros nez... (Lisez, "n’est pas encore connu sur Agoravox et ça serait trop long..."), mais il reviendra... En attendant, Vous pouvez le lire ici,

Pierre JC Allard 


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