La destruction perverse de l’École en deux images : un dessin de Chaunu dans Ouest-France
par Paul Villach
mardi 26 mai 2009
Un dessin en deux vignettes, paru le 22 avril 2009 dans Ouest-France sous la signature d’Emmanuel Chaunu, donne à mesurer la frappe étonnante de l’image avec laquelle les mots ne peuvent rivaliser. La représentation analogique propre à l’image entraîne une condensation de l’information et sa saisie globale, quand la représentation arbitraire par les mots suscite la dispersion de l’information et sa lecture fractionnée.
Sans doute l’image souffre-t-elle d’infirmités comme l’impossibilité d’exprimer la négation ou la difficulté d’exprimer le temps. Ainsi, pour faire comprendre ici la succession dans le temps des deux vignettes, l’auteur doit-il recourir aux chiffres pour les dater, l’une en 1969 et l’autre en 2009.
Un contraste tranché
Mais il n’y a que l’image pour offrir contraste aussi tranché entre ces deux scènes d’école à 40 ans d’intervalle. L’ellipse, en effet, qui omet tout ce qui s’est passé entre-temps comme non nécessaire à la compréhension, les fait, en les juxtaposant, littéralement entrer en collision.
De son côté, la métonymie qui présente ici à la fois la partie pour le tout ou l’effet pour la cause, simplifie à l’extrême la représentation. Les deux scènes sont pour partie identiques : un même plan d’ensemble réunit dans un décor scolaire stéréotypé, autour d’un bureau de classe sur estrade et devant un tableau, une professeur, un élève et ses parents. Et brandissant un carnet de notes, ceux-ci ont le même cri de rage à la bouche : « C’est quoi ces notes ? », tonnent-ils à en faire éclater les bulles en nuages blancs de déflagration.
Mais, là s’arrête la ressemblance. La charge culturelle des couleurs, en effet, est diffèrente : éteintes ou lumineuses, elles suffisent à elles seules à évoquer le climat des deux époques, plus sévère en 1969, plus gai en 2009. Surtout, les relations entre personnages sont diamétralement inversées : ce n’est pas la même personne qui est prise à partie dans les deux cas.
- En 1969, c’est à leur fils que les parents demandent des comptes en le fusillant du regard. L’élève, tout penaud, se tasse sur lui-même sous l’orage dans une belle métonymie de la culpabilité assumée. La professeur, au contraire, droite comme un « i », offre celle de l’autorité traditionnelle, sûre d’elle-même, un peu stéréotypée tout de même dans son allure austère, avec lunettes, chignon, corsage à jabot, et moue aux lèvres de désapprobation justifiée.
- En 2009, c’est la jeune professeur que les parents dominent debout et invectivent, yeux exorbités et toutes dents dehors. Assise, intimidée, la jeune femme lève la tête vers eux. Plus avenante que son aînée, la coiffure libérée du sévère chignon et le pull échancré sur la gorge, elle supporte l’humiliation du savon, portant les doigts à ses lèvres selon une métonymie bien connue d’un aveu de culpabilité intériorisée. Pendant ce temps, l’élève, rigolard, assiste à la scène, bombant le torse bras croisés pour une belle métonymie de l’arrogance et de la bonne conscience.
Un sourire jaune
Une aussi grossière inversion de la distribution manichéenne des rôles entre coupable et innocent est le ressort même de la farce : la distorsion entre ce qui est en 2009 et ce qui devrait être comme en 1969, doit déclencher le sourire pour rétablir l’équilibre rompu. Mais la gravité du sujet est telle qu’on ne se surprend qu’à sourire jaune : on tolère mal, en effet, un monde à ce point à l’envers où triomphent l’arrogance du cancre et l’irresponsabilité de parents au détriment non seulement de l’autorité professorale mais de l’avenir même de leur enfant.
Un des symboles du désordre scolaire de 2009
En dépouillant les deux scènes de tous détails superflus ou contexte inutile, la stylisation ne nuit pas à leur signification : elle les fait au contraire accéder à la portée générale du symbole. À elles seules, elles suffisent à représenter deux états de l’école, l’ancien et le nouveau. L’ellipse du laps de temps qui s’est écoulé entre les deux, n’en altère pas la compréhension : en conduisant à leur juxtaposition, au contraire, elle accuse les reliefs du contraste, ce procédé structurel de la perception : la tragédie survenue n’en est rendue que plus évidente encore. Ce renversement des rôles contre nature est ressenti comme une contradiction insoutenable.
Mises hors-contexte, les notes reprochées à l’élève puis à la professeur sont le symbole d’une fonction scolaire ruinée, masquant tout le travail d’apprentissage avec ses aléas, son progrès ou sa stagnation. La conduite des parents, elle, n’est explicable que par deux hypothèses autovalidantes tout aussi symboliques : selon l’une, leur fils est à leurs yeux un phénix irréprochable et, selon l’autre, la professeur est présumée malveillante et/ou incompétente.
En conséquence, de mauvaises notes ne sont plus reprochées à l’élève mais à la professeur. L’élève n’a plus à rendre compte de son mauvais travail. C’est la professeur qui est tenue pour responsable de son échec et donc sommée de se justifier. Et, à en croire le dessin, la malheureuse s’y résigne humblement sous les foudres de parents devenus fous furieux, bien décidés à imposer leur loi. Leur langage incorrect, lui-même, - « C’est quoi ces notes ? » - symbolise autant leur colère que l’ inculture et l’arrogance qu’ils transmettent - hélas ! - à leur enfant.
Une représentation fidèle à la réalité
Le comble est qu’on ne peut même pas reprocher au dessinateur d’avoir versé dans l’outrance de la caricature. « Topaze » de Marcel Pagnol présentait, dès 1928, une semblable scène mémorable où Topaze, le professeur, devant Mme la Baronne, était contraint par le chef d’établissement de recalculer la moyenne de son fils pour éviter qu’une addition de zéros donnât zéro ; mais ça se passait alors dans une pension privée. Aujourd’hui, c’est l’enseignement public qui connaît le même sort. La hiérarchie pèse de tout son poids pour que les notes soient surévaluées : tous les moyens sont bons pour tromper l’élève, « acheter la paix sociale » et prouver que l’institution fonctionne bien.
On entend encore le père d’une élève, directeur des ressources humaines d’une entreprise transnationale, s’écrier en apprenant que sa fille fraudait : « C’est impossible ! Je donne une bonne éducation à ma fille ! » On reconnaît la même hypothèse autovalidante de l’infatuation de soi : il ne pouvait évidemment venir à l’idée de ce monsieur d’inverser prémisse et conclusion : comment aurait-il pu admettre que, puisque sa fille trichait, l’éducation donnée n’était peut-être pas si bonne ? Quel professeur n’ est pas à même de se trouver des exemples comparables ?
Il manque, toutefois, à ce dessin, pour être encore plus fidèle à la réalité, la présence tutélaire et maléfique de l’administration qui favorise ce désordre. Car jamais parents ne se permettraient pareil outrage envers un professeur si un chef d’établissement ne le leur désignait pas expressément comme le responsable de l’échec de leur enfant pour s’exonérer du désordre dans l’établissement qui y conduit. On aurait bien vu, en arrière plan, dans l’entrebâillement de la porte, le sourire carnassier d’un hiérarque voyeur. Paul Villach
Mais, là s’arrête la ressemblance. La charge culturelle des couleurs, en effet, est diffèrente : éteintes ou lumineuses, elles suffisent à elles seules à évoquer le climat des deux époques, plus sévère en 1969, plus gai en 2009. Surtout, les relations entre personnages sont diamétralement inversées : ce n’est pas la même personne qui est prise à partie dans les deux cas.
- En 1969, c’est à leur fils que les parents demandent des comptes en le fusillant du regard. L’élève, tout penaud, se tasse sur lui-même sous l’orage dans une belle métonymie de la culpabilité assumée. La professeur, au contraire, droite comme un « i », offre celle de l’autorité traditionnelle, sûre d’elle-même, un peu stéréotypée tout de même dans son allure austère, avec lunettes, chignon, corsage à jabot, et moue aux lèvres de désapprobation justifiée.
- En 2009, c’est la jeune professeur que les parents dominent debout et invectivent, yeux exorbités et toutes dents dehors. Assise, intimidée, la jeune femme lève la tête vers eux. Plus avenante que son aînée, la coiffure libérée du sévère chignon et le pull échancré sur la gorge, elle supporte l’humiliation du savon, portant les doigts à ses lèvres selon une métonymie bien connue d’un aveu de culpabilité intériorisée. Pendant ce temps, l’élève, rigolard, assiste à la scène, bombant le torse bras croisés pour une belle métonymie de l’arrogance et de la bonne conscience.
Un sourire jaune
Une aussi grossière inversion de la distribution manichéenne des rôles entre coupable et innocent est le ressort même de la farce : la distorsion entre ce qui est en 2009 et ce qui devrait être comme en 1969, doit déclencher le sourire pour rétablir l’équilibre rompu. Mais la gravité du sujet est telle qu’on ne se surprend qu’à sourire jaune : on tolère mal, en effet, un monde à ce point à l’envers où triomphent l’arrogance du cancre et l’irresponsabilité de parents au détriment non seulement de l’autorité professorale mais de l’avenir même de leur enfant.
Un des symboles du désordre scolaire de 2009
En dépouillant les deux scènes de tous détails superflus ou contexte inutile, la stylisation ne nuit pas à leur signification : elle les fait au contraire accéder à la portée générale du symbole. À elles seules, elles suffisent à représenter deux états de l’école, l’ancien et le nouveau. L’ellipse du laps de temps qui s’est écoulé entre les deux, n’en altère pas la compréhension : en conduisant à leur juxtaposition, au contraire, elle accuse les reliefs du contraste, ce procédé structurel de la perception : la tragédie survenue n’en est rendue que plus évidente encore. Ce renversement des rôles contre nature est ressenti comme une contradiction insoutenable.
Mises hors-contexte, les notes reprochées à l’élève puis à la professeur sont le symbole d’une fonction scolaire ruinée, masquant tout le travail d’apprentissage avec ses aléas, son progrès ou sa stagnation. La conduite des parents, elle, n’est explicable que par deux hypothèses autovalidantes tout aussi symboliques : selon l’une, leur fils est à leurs yeux un phénix irréprochable et, selon l’autre, la professeur est présumée malveillante et/ou incompétente.
En conséquence, de mauvaises notes ne sont plus reprochées à l’élève mais à la professeur. L’élève n’a plus à rendre compte de son mauvais travail. C’est la professeur qui est tenue pour responsable de son échec et donc sommée de se justifier. Et, à en croire le dessin, la malheureuse s’y résigne humblement sous les foudres de parents devenus fous furieux, bien décidés à imposer leur loi. Leur langage incorrect, lui-même, - « C’est quoi ces notes ? » - symbolise autant leur colère que l’ inculture et l’arrogance qu’ils transmettent - hélas ! - à leur enfant.
Une représentation fidèle à la réalité
Le comble est qu’on ne peut même pas reprocher au dessinateur d’avoir versé dans l’outrance de la caricature. « Topaze » de Marcel Pagnol présentait, dès 1928, une semblable scène mémorable où Topaze, le professeur, devant Mme la Baronne, était contraint par le chef d’établissement de recalculer la moyenne de son fils pour éviter qu’une addition de zéros donnât zéro ; mais ça se passait alors dans une pension privée. Aujourd’hui, c’est l’enseignement public qui connaît le même sort. La hiérarchie pèse de tout son poids pour que les notes soient surévaluées : tous les moyens sont bons pour tromper l’élève, « acheter la paix sociale » et prouver que l’institution fonctionne bien.
On entend encore le père d’une élève, directeur des ressources humaines d’une entreprise transnationale, s’écrier en apprenant que sa fille fraudait : « C’est impossible ! Je donne une bonne éducation à ma fille ! » On reconnaît la même hypothèse autovalidante de l’infatuation de soi : il ne pouvait évidemment venir à l’idée de ce monsieur d’inverser prémisse et conclusion : comment aurait-il pu admettre que, puisque sa fille trichait, l’éducation donnée n’était peut-être pas si bonne ? Quel professeur n’ est pas à même de se trouver des exemples comparables ?
Il manque, toutefois, à ce dessin, pour être encore plus fidèle à la réalité, la présence tutélaire et maléfique de l’administration qui favorise ce désordre. Car jamais parents ne se permettraient pareil outrage envers un professeur si un chef d’établissement ne le leur désignait pas expressément comme le responsable de l’échec de leur enfant pour s’exonérer du désordre dans l’établissement qui y conduit. On aurait bien vu, en arrière plan, dans l’entrebâillement de la porte, le sourire carnassier d’un hiérarque voyeur. Paul Villach