La fabrique du mensonge
par ddacoudre
mardi 4 novembre 2025
Intro :
Quand la peur remplace la politique
Qui a intérêt à ce que les démocraties disparaissent ou se tyrannisent au point de n’avoir à élire que leur tyran tous les cinq ans ?
L’ordre capitaliste, et non l’utilité du capital.
Je dis cela à la manière complotiste — comme si un seul être commandait au monde, à l’image de nos ancêtres qui inventèrent des dieux pour expliquer leur impuissance.
La démarche psychique est la même : lorsque nous ne comprenons plus, nous inventons un maître pour donner sens à notre chaos.
Or, il n’en est rien : nos pensées naissent de ce que nous avons déposé dans notre environnement géographique et humain — un environnement géohistorique dont nous gardons la mémoire par l’éducation.
Depuis l’avènement de la pensée unique, nos sociétés se sont repliées sur un fétiche : la sécurité.
Face à un développement économique bouché, elles ont troqué la justice sociale contre le sécuritarisme électoral.
En France, cette dérive s’est imposée lentement, jusqu’à devenir un réflexe collectif.
Plus aucun parti, ni de droite ni de gauche, ne s’autorise à en sortir.
Les journaux télévisés, chaque soir à l’heure du repas, servent leur ration d’émotions : crimes, indignation, compassion, horreur.
L’information n’informe plus elle stimule.
Elle flatte l’instinct, agace la peur, et remplace la réflexion par l’émotion.
Ce n’est pas un complot, mais une mécanique : la peur fait vendre, la peur fait voter, la peur fait obéir. Où est donc la main invisible de l’ordre libéral capitalistique si ce n’est toujours chez la Boétie.
De l’algèbre contre la panique
Depuis trente ans, les médias alimentent le sentiment d’insécurité à coups d’émotions quotidiennes.
Un fait divers chasse l’autre, chaque crime devient un drame national, chaque incivilité une preuve de décadence.
Pourtant, les chiffres contredisent cette hystérie.
Les statistiques montrent environ 3,5 millions de crimes et délits par an depuis 1995, alors que la population a augmenté de plus de 10 millions d’habitants.
Le risque individuel de subir un délit a donc diminué.
Mais ce que les chiffres corrigent, l’émotion défait.
Les faits divers, amplifiés médiatiquement, maintiennent le cerveau collectif dans un état d’alerte permanente.
Les prisons débordent — jusqu’à 200 % d’occupation dans certaines — non pas parce qu’il y a plus de criminels, mais parce que la justice punit davantage et plus longtemps.
Plus une société multiplie les caméras, les lois, les prisons, plus elle signe l’échec de son éducation.
Là où la connaissance s’éteint, la peur gouverne.
Là où l’on n’apprend plus à comprendre, il faut bien surveiller pour contenir.
Source : Ministère de l’Intérieur (SSMSI), Insee, Libération (1996), Bilan de la délinquance 2024.
Analyse :
En 1995, la France comptait 6,3 % de crimes et délits par rapport à la population, contre 5,1 % en 2024, soit une baisse relative d’environ 19 %.
Les vols, qui représentaient 4,1 % de la population en 1995, ne concernent plus que 1,9 % en 2024 : une division par deux en trente ans.
Interprétation :
Loin de l’idée d’une explosion de la violence, la courbe montre une stabilisation, voire une diminution de la délinquance.
Pourtant, la perception publique s’est inversée : plus les chiffres baissent, plus la peur monte.
Ce paradoxe illustre la réussite d’un discours politique et médiatique qui a transformé la peur en instrument de contrôle social.
La fabrique du sentiment d’insécurité
Il est paradoxal qu’un simple citoyen doive faire, chiffres à l’appui, le travail que les sociologues, politologues ou journalistes auraient dû faire.
La criminalité ne croît pas : elle évolue avec les mœurs et l’économie.
Mais l’instantanéité médiatique impose une lecture émotionnelle du monde, réduisant la complexité sociale à une succession d’images anxiogènes.
Depuis les années 1990, les faits divers sont devenus les aiguillons du débat public.
Chaque drame individuel est isolé, répété, amplifié, au point d’éclipser la réalité statistique.
Cette stratégie de l’émotion a remplacé la réflexion par le réflexe.
L’émotion ne se discute pas : elle s’impose.
Et plus elle sature l’espace mental, plus elle rend le citoyen impressionnable, donc docile.
Source : CEVIPOF, SSMSI, Insee.
Analyse :
Alors que la criminalité réelle diminue, le sentiment d’insécurité explose :
-
1995 → environ 40 % des Français se disent inquiets.
-
2024 → plus de 70 % déclarent se sentir en insécurité.
Interprétation :
Ce décalage résulte d’une surenchère émotionnelle orchestrée par le politique et les médias.
Chaque fait divers devient un miroir grossissant de la peur collective.
La peur est devenue une monnaie politique : elle ne protège pas, elle soumet.
Elle alimente le sécuritarisme électoral et prépare les esprits à accepter l’exception comme norme.
Quand les experts se taisent, les démagogues crient
Le plus étonnant dans cette vaste illusion sécuritaire, c’est le silence des experts.
Criminologues, sociologues, politologues, journalistes : tous savent que la criminalité baisse, mais aucun ne le dit.
Par paresse, par conformisme, par peur de heurter le récit dominant.
Cette abdication intellectuelle n’est pas anodine :
elle valide le discours sécuritaire, elle légitime la répression, elle tue la démocratie, elle évince la liberté, elle blanchit le populisme, elle prépare le retour du fascisme.
L’ordre capitaliste n’a plus à forcer la soumission ce sont les citoyens qui la réclament.
Les sciences du réel se taisent, le spectacle du ressenti triomphe.
Et la démocratie, privée de sa raison critique, confond désormais émotion et vérité.
La peur comme industrie politique
La focalisation sur l’insécurité a permis à l’extrême droite — le FN hier, la RN aujourd’hui — de bâtir son fonds de commerce :
immigration, criminalité, identité.
Mais ce qui est plus grave, c’est que tous les autres partis ont fini par parler le même langage.
Sarkozy, ministre puis président, a légitimé la “droite décomplexée”.
Le PS, par peur de paraître laxiste, a suivi.
L’affaire Taubira fut le point de rupture : une ministre cherchant à réhabiliter le sens du jugement devint symbole de faiblesse.
La société s’est crue civilisée parce qu’elle ne guillotinait plus ;
mais enfermer à vie sans espoir de sortie, c’est seulement remplacer la lame par la cage.
Nous avons troqué la justice pour la vengeance, l’intelligence pour la peur. Nous sommes revenu au temps du roi Hammourabi, il y a 3500 ans. Ce roi condamnait l’émotion vengeresse toujours supérieure à la réalité des faits.
La mondialisation de l’émotion
Si l’humain est avant tout un être émotionnel, il est logique que le pouvoir s’en empare.
Chaque régime — démocratique, autoritaire, théocratique — l’a adaptée à sa culture :
|
Régime politique |
Émotion dominante |
Objectif politique |
Moyens utilisés |
Conséquences |
|---|---|---|---|---|
|
Démocratie libérale (Occident) |
Peur, empathie, indignation |
Maintenir l’attention et la consommation politique |
Médias, réseaux sociaux, faits divers |
Saturation mentale, perte du sens critique |
|
Régime autoritaire (Chine, Russie) |
Fierté, menace extérieure |
Renforcer la cohésion et justifier le contrôle |
Propagande, éducation dirigée |
Uniformisation idéologique |
|
Démocratie confessionnelle (Inde, Turquie, Israël) |
Ferveur religieuse, sentiment d’élection |
Lier foi et identité nationale |
Instrumentalisation du religieux |
Exclusion des minorités |
|
Régime néolibéral globalisé |
Frustration, peur de manquer |
Maintenir la croissance par la peur |
Marketing, storytelling |
Aliénation, dépendance affective |
De l’émotion à la raison
Nous savons désormais que l’émotion est l’outil premier du pouvoir — et que le savoir en est la seule antidote.
Ce n’est pas la violence des faits qui menace la démocratie, mais la façon dont ils sont racontés.
Réhabiliter la raison ne signifie pas renier la sensibilité, mais lui rendre sa place : comprendre avant de juger, apprendre avant de condamner.
C’est le rôle premier de l’éducation celle qui forme à penser, pas seulement à produire.
Le XXIᵉ siècle ne se jouera pas entre gauche et droite, ni entre capitalisme et socialisme,
mais entre deux humanités :
celle qui réagit, celle primitive et celle qui comprend, culturelle.
L’une entretient la peur,
l’autre construit le sens.
Et seule cette dernière pourra, un jour, sortir de la caverne des émotions —
pour reprendre en main le destin de l’humanité.