La grève des enseignants du collège Dolto à Paris, ou l’art de porter des dentelles avant une chemise !
par Paul Villach
lundi 17 novembre 2008
Une singulière audience médiatique a été réservée à une information locale au sujet d’un événement non moins singulier, le 10 novembre 2008. Elle a été reprise par les médias dans les mêmes termes au mot près sans plus d’explication : la quasi totalité de la quarantaine d’enseignants du collège Françoise Dolto dans le 20è arrondissement de Paris, apprenait-on, était en grève ce jour-là pour demander la régularisation du père d’un élève de 5ème, d’origine chinoise, sur lequel pesait un arrêté de reconduite à la frontière.
Les articles quasiment identiques insistaient sur la particularité de ce collège où avait été tourné le film primé à Cannes, « Entre les murs ». Certains précisaient même que cet événement rappelait une scène du film où les professeurs discutaient d’une pétition en faveur de parents d’origine asiatique menacés eux aussi d’expulsion.
Une singulière audience médiatique
La coïncidence est certes curieuse. Mais en quoi le fait d’avoir accueilli le tournage d’un film, confère-t-il à ce collège une aura qui lui vaille si facilement les projecteurs des médias ? S’est-il agit d’enfoncer le clou et de rappeler au passage que le film est moins une œuvre de fiction qu’un documentaire rapportant fidèlement la vie de cet établissement ? Comme c’est l’usage pour stimuler le réflexe d’identification, les spectateurs seraient-ils incités à confondre les personnages du film avec les acteurs, élèves de ce collège, et l’histoire des premiers avec la vie des seconds ? La preuve ici apportée serait la ressemblance entre deux événements, l’un fictif raconté par le film et l’autre bien établi vécu par le collège ? Cette publicité annexe en faveur du film n’est pas impossible.
Un événement non moins singulier
Mais la singularité de l’événement n’est pas moins étonnante que cette singulière audience médiatique. Il faut cependant une connaissance intime des relations intra-scolaires pour y être sensible. Il n’est pas question de contester l’élan généreux de solidarité et de désintéressement que révèle un mouvement de grève aussi unanime. C’est si rare. Mais on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi il est rendu possible dans ce cas d’espèce d’une menace d’expulsion d’un père d’élève et qu’il ne l’est pas dans le cas de figure d’un établissement où le non-respect des règles de vie sociale, comme le film « Entre les murs » le décrit, rend impossible tout enseignement sérieux.
Est-ce une question d’urgence qui, ici, exige une mobilisation immédiate pour défendre un parent et son enfant menacé, et qui, là, justifie qu’on temporise ? On admet volontiers l’urgence du cas individuel. Mais faut-il pour autant excuser une temporisation qui ne fait que rendre plus impossible chaque jour l’acte d’enseigner ? Le problème ne concerne pas évidemment seulement le collège Dolto que, malgré d’intempestives incitations, on se garde de confondre avec celui que le film met en scène. Il se pose dans nombre d’établissements sur tout le territoire, à des degrés d’intensité variable, si l’on en juge par le classement controversé des établissements violents publiés par Le Point à la fin août 2006.
Replacée ainsi dans le contexte des relations intra-scolaires, cette belle manifestation publique de compassion et d’assistance à personne en danger qu’est cette grève unanime, reçoit un éclairage moins avantageux. Car on reste sidéré de voir que, depuis une bonne dizaine d’années, la violation quotidienne des règles minimales de vie sociale dans les établissements n’ait suscité de la part des enseignants aucune riposte à la hauteur de l’enjeu qui est de rendre possible la transmission du savoir. Quand un professeur en vient même à être agressé physiquement ou moralement, a-t-on déjà vu s’élever un mouvement de protestation unanime de cette ampleur, bien décidé à en finir avec pareilles conditions de travail honteuses ? Quelle mobilisation a donc suscité dans les établissements l’agression pourtant annoncée de Mme Karen Montet-Toutain qui, au lycée Blériot d’Étampes, a failli mourir sous les coups de couteau d’un élève le 16 décembre 2005 ? L’administration avec le ministre en tête a eu beau jeu de s’exonérer de toute responsabilité comme Ponce-Pilate.
Une thérapie de la frustration : la démagogie humanitariste
La solution d’un tel paradoxe est à rechercher dans l’humiliation à laquelle la majorité des enseignants consent en faisant acte de soumission aveugle à l’autorité. Une telle situation est tôt ou tard forcément génératrice de frustration. Puisqu’il ne peut attendre ni du pouvoir, ni de ses collègues, ni des parents la reconnaissance dont il a tant besoin pour vivre, le professeur est tenté de la quémander aux élèves avec lesquels il passe, somme toute, le plus clair de son temps. Cette démarche calamiteuse l’expose à l’odieuse démagogie.
Car pour se faire aimer d’élèves que tout détourne de l’effort intellectuel, il n’y a pas trente-six solutions : il faut renoncer à se montrer exigeant et prétendre être plus compréhensif que les autres. On voit ainsi le professeur se prévaloir d’informations personnelles, de confidences recueillies, dont on ne peut pas faire état bien sûr, impossibles souvent à vérifier : elles visent à faire savoir à tous et surtout au chef bien-aimé et redouté qu’on entretient avec les élèves une proximité plus grande que les autres : le professeur en appelle alors en conseil de classe à la compréhension, à l’indulgence ou à la compassion, entre deux soupirs, en faveur de ses protégés qui souvent lui en font voir de toutes les couleurs.
Le complexe de la belle-mère de Blanche-Neige
A ce degré d’égarement incontrôlé, le professeur est en proie au « complexe de la belle-mère de Blanche-Neige » qui, on le sait, était jalouse de la beauté de sa bru : « Miroir, mon beau miroir, demandait-elle, dis-moi que je suis la plus belle ! » Le professeur, lui, se mire dans l’élève et le prie pathétiquement de lui confier qu’il est le meilleur de tous les professeurs de la terre. Seulement, la relation d’apprentissage qui exige que le professeur ne trompe pas l’élève sur ses performances, rend, on l’imagine, cette opération de séduction plutôt délicate : car comment s’y prendre sinon en usant de la flatterie et en renonçant à l’application des règles élémentaires ? Le cours se déroule alors dans un aimable charivari à la grande joie des élèves. Les notes sont surévaluées, à la grande satisfaction des parents et de l’administration qui s’en sert comme d’une preuve d’excellence. Tout le monde est content. La salle de classe devient une écurie, avec jets d’encre au mur, graffiti sur les tables et boulettes de papier au sol, au grand dam des agents de service ? Qu’est-ce que ça peut faire ? La quête de reconnaissance peut-elle se passer de ces petites complaisances ?
La démagogie se travestit ainsi des oripeaux de la pédagogie humanitaire pour dissimuler une sorte de thérapie du professeur qui souffre de frustration plus ou moins consciente causée par l’humiliation de sa condition. Cette surenchère humanitariste est sans doute la seule réponse possible du professeur humilié pris entre marteau et enclume : les élèves et les parents d’un côté, les professeurs et l’administration, de l’autre. Son bénéfice surtout est double : elle clôt le bec à l’adversaire qui se découvre une pierre à la place du coeur ; et elle auréole la tête de l’âme compatissante, aux yeux des autres comme aux siens.
Dans un tel contexte, une grève compassionnelle occasionnelle a donc plus de chance de réunir une majorité d’enseignants qu’une action déterminée pour mettre fin aux conditions de vie scolaire qui rendent l’acte d’enseigner impossible. Pourtant, dit Chamfort, « il faut être juste avant d’être généreux comme on a des chemises avant d’avoir des dentelles. » (1) C’est généreux, quand on est professeur, de se préoccuper du sort des « sans papier » ; ce serait juste de commencer par se soucier aussi de la qualité des conditions de travail que l’on réserve à leurs enfants comme aux autres. Paul Villach
(1) Chamfort, « Maximes et pensées, caractères et anecdotes », 160, Éd. Gallimard, 1970.