La laïcité aimée de l’extrême-droite comme l’enfance du pédophile
par Paul Villach
mercredi 15 décembre 2010
La langue de Mme Le Pen, vice-présidente du Front National, a-t-elle fourché ? Revenant devant des journalistes, lundi 13 décembre 2010, sur ses propos tenus vendredi 10 décembre 2010 à Lyon au sujet des « prières de rue » musulmanes , elle a tenu à préciser qu’ « (ils ne constituaient) en aucune manière un dérapage mais bien une analyse tout à fait réfléchie ». Et elle a ajouté : « S’agissant du terme « occupation », je persiste et je signe » et « ceux qui ont cru pouvoir déformer cette hyperbole, en indiquant que j’aurais comparé les musulmans aux nazis sont […] des menteurs et des manipulateurs » (1) .
De l’image à l’amalgame et à l’hyperbole revendiquée
On peut, en effet, lui faire confiance en matière de déclaration réfléchie : elle a été à bonne école avec un père qui a toujours pesé ses mots, fussent-ils odieux, pour leur donner le maximum d’impact.
Mais on est surpris qu’elle qualifie d’ « hyperbole » le mot « occupation » choisi pour dénoncer les manifestations religieuses musulmanes dans les rues de certaines villes de France. Est-ce un lapsus ? On songerait plutôt d’abord à « une image » (ou métaphore) dont la fonction est de donner une représentation d’un objet inconnu - les prières musulmanes dans les rues - en l’assimilant à un objet connu du récepteur, « une occupation ».
Maintenant, c’est vrai, le propre de l’image qui est d’associer ainsi deux objets pour faire connaître un objet inconnu par un ancien déjà connu, est du même coup d’exagérer la ressemblance entre eux. L’objet inconnu n’emprunte en fait que certains traits de l’objet connu de référence : quand on dit d’un individu qu’il est un requin, sa ressemblance au squale se limite à sa voracité. Mais l’image n’en impose pas moins à l’esprit une identification entière entre les deux objets qui relève dès lors de l’amalgame apparenté par l’excès à l’hyperbole. Mme Le Pen reconnaît donc ouvertement avoir choisi le mot « occupation » pour la part d’exagération que contient l’image : elle cherchait moins à faire comprendre qu’à scandaliser.
Une hyperbole d’une plus grande ampleur par ambiguïté volontaire
Mais le mot « occupation » n’est pas seulement une image exagérée. C’est aussi une ambiguïté volontaire qui, ici, feint d’hésiter entre deux sens, l’un très banal et l’autre historique. L’occupation d’un lieu est le fait d’y résider et de s’en affirmer le maître. Depuis la guerre de 39/45, le mot a gagné un sens nouveau, celui de la maîtrise d’un lieu par les armes, au point qu’on désigne sans plus de précision comme « l’Occupation » la période pendant laquelle la France était soumise au Troisième Reich nazi.
Le choc recherchépar l’image hyperbolique prend dès lors une tout autre ampleur quand elle identifie des rues françaises bloquées illégalement par les prières musulmanes sous la botte d’un occupant.
La laïcité aux mains de l’extrême droite ?
On reconnaît la stratégie familière des leaders du Front National qui sous prétexte de se faire entendre, crient non seulement fort mais à tort et à travers. Et cette fois-ci, c’est aussi réussi que les coups précédents. Mme Le Pen a été entendue. Les autres familles politiques, toutes tendances confondues, ont riposté par un simple cri unanime d’indignation pour condamner l’amalgame et la provocation. Et qui peut le nier, puisque Mme Le Pen elle-même admet avoir usé d’une « hyperbole » ? Or, c’est exactement la réaction qu'elle attendait de ses adversaires !
Car comme toute provocation qui est un procédé consistant à déclencher par un leurre une réaction attendue d’autrui pour mieux l’abattre, cette hyperbole a enfermé ses détracteurs dans une indignation convenue de « racisme », sans plus, et érigé Mme Le Pen en défenseur de la laïcité comme elle s’est définie elle-même. C’ est tout de même un comble ! Car, ignore-t-on que l’extrême-droite a toujours combattu dans l’Histoire la laïcité ? Sa dernière prestation au pouvoir sous Pétain le montre à suffisance.
Alors, pourquoi ce changement de pied ? Deux hypothèses viennent à l’esprit :
- l’une est que les familles politiques qui devraient défendre la laïcité pied à pied reculent devant les intégrismes par calcul électoral ou projet de société communautariste.
- L’autre est que si l’extrême-droite « occupe » le terrain ainsi déserté, c’est parce qu’un électorat populaire est à prendre : premier à souffrir de cet abandon, il est prêt à se donner au premier qui le délivrera des intégrismes.
Les familles politiques de Droite et de Gauche dont la laïcité a été une valeur cardinale dans un pays naguère déchiré par les guerres de religion, vont-elles continuer à laisser à son pire ennemi le soin de la protéger ? Car l’extrême-droite aime la laïcité comme le pédophile aime l’enfance. Et inutile d’en chercher une dans cette comparaison : il n’y a pas cette fois d’hyperbole ! Paul Villach
(1) Le Monde.fr, 13.12.2010 – Actu France-Soir, 13.12.2010.