La Libération (17) : les loups déguisés en agneaux
Revenons-en pour l'instant aux navires, si vous le voulez bien. Dans toute histoire de mer, il a des corsaires ou des pirates. Pendant la seconde guerre mondiale, il y en a eu aussi, dont quelques uns, surtout, et un en particulier. Une histoire de flibuste remontant au premier conflit mondial, en 1915, notamment, lorsqu'on s'aperçut que les premiers U-boot allemands avaient une prédilection pour les attaques en surface au canon. A l'époque, il n'y avait pas de mine ni de charges de profondeur pour les combattre, et ils avaient pris l'habitude d'attaquer ainsi, jusqu'au jour où l'amirauté anglaise camoufla sur un cargo ordinaire des canons : une invention de l'amiral Hedworth. Surnommés Q-Ships, les cinq navires ainsi modifiés firent des ravages, en commençant par l'U-36 coulé à coups de canon le 24 juillet 1915. On alla même sur ces navires jusqu'à mimer des faux abandons, pour que le sous-marin se rapproche davantage et se fasse canarder ! En 1939, Gordon Campbell, le successeur d'Hedworth, repris l'idée en préparant 12 Q-Ships munis de canons de 102 mm, des charges sous-marines et quatre torpilles. Mais de l'autre côté aussi, la leçon avait été bien retenue depuis 1915 : c'est comme ça que naquit l'Atlantis et ses confrères, un des épisodes parmi les plus noirs de la bataille sur l'eau de la seconde guerre mondiale. L'Atlantis, extérieurement un paisible cargo, intérieurement un corsaire allemand. Qui ne fut pas le seul, hélas... il y en eût douze !

Et se rabattit sur sa première victime, le cargo anglais Scientist qu'il attaqua au canon, qu'il coula après avoir fait monter à son bord les marins (il y eût une victime des coups de canon). A bord, du chrome, précieuse cargaison venue d'Afrique du Sud. Le Scientist ayant réussi à envoyer un message radio, le commandant abandonna son déguisement de cargo japonais pour devenir l'Abberberk, cargo... hollandais, qui fit prisonnier les marins du cargo norvégien Tiranna, transforme en prison pour les deux équipages... Japonais, hollandais... le cargo caméléon se transformait régulièrement pour éviter d'être reconnu, ajoutant parfois une fausse cheminée.. en toile. Il était parti d'Allemagne déguisé en cargo... soviétique ! Plus tard, il devint le Knute Nelson... norvégien !
L'Atlantis et ses canons cachés eut en effet un des plus hauts scores de flibusterie (avec le Pinguin) : en octobre 1940, il emportait déjà plus de 300 prisonniers de ses maraudes. "La terreur répandue par 1'Atlantis gênait les Alliés au moins autant que les pertes infligées. Il fallut envoyer à la poursuite du corsaire des navires de guerre dont on avait grand besoin sur d'autres théâtres d'opérations. Les navires marchands devaient louvoyer en suivant des routes beaucoup plus longues, gaspillant ainsi du temps et du combustible. Le recrutement des équipages marchands se fit plus difficile. Il fallut consentir des indemnités de zone dangereuse. Le courrier officiel était retardé ou perdu. Le taux des primes d'assurance de guerre monta en flèche. On dut se résoudre à éteindre les phares et les feux de port". 300 prisonniers que l'étonnant capitaine allemand tint à nourrir aussi bien que ses propres hommes !
Ce qui valu au capitaine de l'Atlantis un insigne honneur : l'empereur Hirihito décorera trois allemands seulement : Herman Goering, le Field Marshal Irwin Rommel... et le capitaine Bernard Rogge ! Au paragraphe 33 du document découvert par Rogge, cette phrase du gouvernement anglais allait peser en effet très lourd : "dans les circonstances actuelles ,nous ne devrions pas aller en guerre avec le Japon dans le cas d'une attaque japonaise sur l'Indochine." L'effet fut désastreux : le 31 janvier 1942, le japon attaquait Singapour, qui se rendait le 15 février : ce fut la plus grande défaite anglaise de tous les temps ! 80 000 soldats, dont des alliés des anglais ,furent faits prisonniers par les japonais. L'armée anglaise, australienne et néo-zélandaise avait été écrasée par les Mitsubishi G3M Nell, les Mitsubishi G4M Betty, et les ... Zeros. Les japonais commirent des exactions, notamment à l'hôpital d'Alexandra, ou plus de 200 soldats et employés furent passés à la baïonnette.
Le commandant Oliver du croiseur ne s'en laissa pas compter et envoya deux salves "encadrant" le cargo. Et demanda par radio ses coordonnées. Rogge, rusé, indiqua qu'il était le "Polyphemus", un navire... grec. Rogge espérait que l'U-Boot attaquerait alors le croiseur : mais le second qui le commandait alors n'en prit pas l'initiative. Oliver attendit la réponse de l'amirauté... et pour assurer le coup lança même son hydravion Walrus faire le tour du cargo. Aurait-il décelé sur le pont son concurrent japonais ou aurait-il vu ses canons camouflés ? "A 9 h 34, le commandant Oliver reçut la réponse "Non, je répète non." Une minute plus tard, le Devonshire ouvrit le feu. Quand sa troisième salve éclata à bord du corsaire, Rogge donna l'ordre d'amorcer des bombes à retardement qui couleraient le bâtiment et de l'évacuer".
On n'en n'avait pas fini avec l'équipage de l'Atlantis et de son fameux capitaine. Le Devonshire, craignant toujours l'U-126 ne recueillit pas les survivants et s'en alla :"200 hommes se tassèrent dans les six embarcations ; 52 autres, ayant capelé une ceinture de sauvetage et protégés par des couvertures, s'installèrent sur le pont du sous-marin. En cas de plongée, ils devaient nager vers les embarcations. La côte la plus proche, celle du Brésil, était à 950 milles." Ce n'en n'était pas fini, en effet : "L'étrange flottille, six canots de sauvetage remorqués par un sous-marin, fit route dans l'après-midi qui suivit la destruction du corsaire. Deux fois par jour, un canot pneumatique quittait le sous-marin pour distribuer un repas chaud aux passagers des canots. Trois jours plus tard, l'U-126 rencontra un ravitailleur de sous-marins, le Python, et celui-ci embarqua les rescapés, lesquels devaient de nouveau faire naufrage, car le Python fut à son tour intercepté et coulé par un autre croiseur lourd anglais, le Dorsetshire, célèbre pour avoir, quelques mois plus tôt, administré le coup de grâce au cuirassé Bismarck. Finalement, l'équipage de l'Atlantis, recueilli par des sous-marins allemands et italiens, réussit à gagner Saint-Nazaire et, de là, Berlin où il arriva le 2 janvier 1942". Devenu contre amiral après ses exploits, le commandant flibustier qui respectait ses prisonniers, un homme d'honneur en tout cas, se révélé aussi un antinazi notoire : il fut rétrogradé quand ses sentiments furent découverts. Personnage assez extraordinaire, il reçut même des colis après guerre de ses anciens prisonniers, qui le remerciaient de les avoir traités comme ses propres marins !
Des corsaires allemands de ce type, on en recensa onze autres. Le Thor, par exemple, un faux cargo converti à partir du Santa Cruz, un bananier construit en 1938 aux chantiers de la Deusche Werff, qui faisait la liaison Portugal-Oldenbourg. L'un des plus récents et l'un des plus meurtriers du lot, car le plus rapide avec ses 17 nœuds. Le spécialiste des arraisonnements avec capture de prisonniers. Sa première victime le 1er juillet 1940 fut le Kertosono, chargé de bois, et de pétrole lourd parti de la Nouvelle-Orleans vers Curacao puis vers Freetown en Afrique de l'Ouest. La semaine suivante ce fur le Delambre, chargé de coton, venant d'Afrique du Sud vers l'Angleterre. Puis le 9 juillet Bruges, cargo belge plein de blé, et le Gracefield, arraisonné le 14 au large de Trinitad et le 16 juillet le Wendover, et trois jours après le Tele, un cargo hollandais. En 17 jours, le "Thor" avait coulé 6 navires pour un total de 32 501 tonnes, et avait fait 92 588 km... et ramené 194 prisonniers, tous montés à son bord. Et plutôt bien soignés.
Ruckteschell exerça toujours la même tactique, en attaquant systématiquement de nuit, comme lors de l'attaque de l'Empire March. Il finira avec un autre capitaine sous les torpilles du sous-marin US Tarpon le 17 octobre 1943. Enfin, le Kormoran, un des plus modernes (il a été lancé en 1938) qui sévit dans l'Amérique du Sud et au large de l'Afrique. Il voguera 352 jours en coulant 11 navires représentant 68 289 tonnes avant de se faire couler par un croiseur, le Sydney, qui échangea des tirs tellement violents avec lui que les deux navires sombrèrent, le 19 décembre 1941. Le Kormoran s'était fait passer auparavant pour le Straat Malakka, un navire hollandais.
Un film rare a redécouvrir sur l'Atlantis existe, "Under Ten Flags" il a été tourné en 1960, avec Charles Laughton dans le rôle de l'amiral Russell et même Mylène Demongeot et Gian Maria Volonté. Il est disponible en DVD. Pour les passionnés de maquette, il existe un modèle chez Aurora et une en... carton (?) au 1/400eme chez JSC, étonnante firme polonaise qui propose aussi des maquettes de plateformes off-shore ou l'U-2336, sous marin allemand actuel ou même le Campbeltown ou un cargo mixte porte-container. A un prix dérisoire, des heures de patience sous la main pour un très beau résultat ! Leur porte-avion japonais Zuiho est une vraie merveille et leurs avions au 1/24 eme de belles pièces également.23 réactions à cet article
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