S’engager à l’époque avec sa famille restée en France ? Les jeunes savent-ils également à quoi ça exposait ? A des représailles et Marcel l’a raconté aussi ça :
"quelles conséquences ont eu pour vous et vos proches votre départ ? "J’ai été condamné à mort, d’ailleurs j’ai encore le papier de ma condamnation ici." Cela, il fallait aussi le savoir : et ne pas l’oublier en cas de capture, il n’avait aucune chance de s’en sortir vivant , déporté ou condamné après un procès sommaire ! Mais pas que lui, sa famille aussi, montrée du doigt par le régime de Vichy par d’odieuses affiches accolées sur les portes, annonçant la condamnation à mort du
"traître ayant rejoint De Gaulle". Marcel révélant avec humour dans l’interview que chez les gendarmes français, il avait déjà ses supporters :
"Les gendarmes sont venus à Orly clouer sur la porte de ma mère la feuille de ma condamnation ainsi que sur la porte de la mairie. Ils lui ont dit qu’ils ne pouvaient pas ne pas la clouer, mais qu’elle pouvait toujours l’arracher. Ma mère a arraché les deux feuilles. Ma mère et ma sœur ont eu de la chance de ne pas être inquiétées car elles auraient pu être déportées". Ça ne l’empêchera pas de mener 47 missions en Spitfire au dessus du Nord de la France... au sein de l’escadrille 340. La "Free french" ou "Ile de France" créée par décret du 20 octobre 1941 par DeGaulle en personne. L’entraînement, jugé trop long, les premiers
Sptifire F5B ("moins "patates") et enfin l’action...
L’idée des pilotes français d’aller combattre en URSS a fait son chemin auprès de DeGaulle et de anglais, qui y voient un gage de bonnes relations avec le redouté Staline. Le 19 février 1942, le général Valin, commandant en chef de
s F.A.F.L, et Commissaire National à l’Air du gouvernement provisoire de DeGaulle, remet à la Mission Militaire Soviétique en Grande-Bretagne une note qui préconise l’envoi d’une escadrille française en U.R.S.S : pendant 6 mois de longues discussions auront lieu sur comment l’organiser, et avec quels matériels. Les soviétiques sont d’un naturel méfiant et les négociations s’éternisent. Le trajet pour les faire rejoindre leur terrain d’aviation russe est tout un poème. Ils décollent finalement de Rayak à bord de trois DC-3 américains le 12 novembre seulement : direction... Bagdad ! Puis ils font Bagdad-Bassorah en train, Bassorah-Ahwaz (en Iran) en camion, et enfin arrivent le 28 novembre à Téhéran, d’où ils décollent cette fois dans 3 "Dakotas" soviétiques, direction Bakou. Le lendemain ils sont (enfin) à Ivanovo, après deux semaines de transports divers.
Les voilà donc (enfin !) en Russie. En face de nouveaux avions, réputés bien meilleurs. Marcel, qui avait descendu son Do-17 pendant la campagne de France, il ne lui fallait pas trop lui en faire voir dans le genre : entre un Dewoitine 520 et un Spitfire, il avait en effet vite choisi : "un avion pas mal, un moteur de 860 ch mais pas assez puissant, il aurait fallu un 1 200 ch. C’était un bon avion, solide et rapide malgré son petit moteur. Il était meilleur que les Spitfire I et II qui étaient des patates." L’inverse étant la petite "bombe" soviétique qu’on lui proposait : un chasseur léger, très bien armé : "Le meilleur avion est le petit Yak-3" énonce péremptoirement Marcel : "il était supérieur à tous les autres appareils, même les appareils anglais et les américains. De plus il avait un armement puissant avec son canon de 20 mm et ses deux mitrailleuses à 1500 coups minutes en 12,7. On a eu aussi un temps celui avec le canon de 37 qui était impressionnant : il était tellement long qu’on pilotait assis sur le canon. Il était trop lourd et quand on tirait on sentait le souffle du coup de départ et l’odeur de frite."…
Marcel avait évidemment raison : quand il est arrivé en URSS, ces amis et lui ont tout simplement fait découvrir le
"meilleur chasseur au monde" (selon le Fana N°307 de juin 1995) : le Yak-3. Ils voleront huit mois dessus. L’appareil était extrêmement léger, malgré un armement assez phénoménal : un Yak-3 muni de trois canons de 37 et 20 mm était 270 kg moins lourd qu’un Yak 9T. Le calcul des russes était juste : en moyenne, 31 obus de 37 mm suffisaient pour abattre un bombardier, contre 147 environ en 20 mm. Avantage encore du 37 mm : il pouvait être déclenché à 1000-1200 m de la cible, contre 500-600 pour le 20 mm. Les obus perforants de 37 traversaient 30 mm de blindage à 500 m de distance sous 45° d’angle de tir ! Seuls les
Kingcobra américains prêtés étaient munis d’un
canon d’aussi gros calibre ! Une légèreté, cependant, pour le Yak, qui avait son revers : passé 700 km/h, l’appareil perdait parfois son revêtement d’extrados ou de queue (les ailes étaient en bois, une seule version, fort rare, les avait en aluminium !) ! Très fiable, il fut utilisé à son retour en France jusqu’en 1956.... en 17 mois, les Yak-3 des français descendirent 189 avions allemands, contre 89 avec des Yak-1 et des Yak-9. Le Yak-3, pour des raisons de difficultés de construction est en effet apparu après le Yak-9... ça, c’est une subtilité de la production soviétique qu’il convient de savoir, les pilotes du "neu-neu" ayant volé sur les deux modèles !
L’escadrille du Normandie-Niemen devint vite mythique, mais pas que chez les français : de même que les P-51 des
Tuskegee étaient redoutés par les allemands, pour des tas de raisons, elle devint vite la terreur des allemands, qui perdaient à coup sûr devant les petits Yaks :
"en 1944-45, les Allemands refusaient souvent le combat s’ils savaient que les Français du Normandie Niémen étaient en l’air ou s’ils savaient qu’il y avait le 6".Le "six" étant l’avion d’Albert bien sûr ! L’escadrille Niemen aura la ferveur de combattre et de continuer une campagne de France qui, au vu des résultats, avait été plutôt réussie
, contrairement à ce qui a pu être dit. Les joies et les peines, avec la perte de compagnons chers. Le 22 février 1943, c’est Tulasne qui devient commandant, mais il meurt au combat, hélas, le 17 juillet. Le 5 avril c’est la première victoire, contre un Focke-Wulf : c’est Durand qui l’a abattu ! Un deuxième le même jour ! Mais le 5 juin 1944 c’est au tour de Lefebvre de décéder... la veille du débarquement en France :
"le 28 mai 1944, le lieutenant Marcel Lefèvre, commandant de la 3ème escadrille "Cherbourg", se pose en flammes sur le terrain de Doubrovka. Il réussit tout seul à s’extraire de son cockpit bien que gravement brûlé au visage, aux mains et aux cuisses. Cependant, il a encore la force de rassurer ses camarades sur son état. Transporté à l’hôpital de Moscou, malgré des efforts héroïques, le jeune lieutenant Lefèvre succombe, le 5 juin 1944, à ses blessures, la veille du débarquement allié dans sa chère Normandie. Il fut assisté jusqu’à son dernier souffle par le capitaine Delfino" dit le communiqué officiel, tragique. Lui aussi devint
un héros de l’union soviétique, son corps étant rapatrié après guerre aux Andelys, Delfino devenant commandant le 12 décembre 1944. Malgré tout le talent des pilotes, c’est une vraie hécatombe, face aux trop nombreuses missions à effectuer : le groupe perdra 42 de ses 97 volontaires. A la fin de la guerre, les as du Normandie-Niemen avaient effectué la bagatelle de 5 240 missions de combat, et abattu 273 avions allemands !
Le 22 janvier 1945, la guerre pour Normandie-Niemen est terminée, et l’escadrille se pose en France, au Bourget : fait exceptionnel, alors que la guerre sur le
front russe fait encore rage (jusqu
e mai 1945, et qu’Hitler recule, malgré l’injonction donnée à ses troupes de ne pas le faire), Staline leur a offert à chacun leur appareil : ils rentrent à Paris en Yak-3 ! Albert lui était parti s’installer après... aux Etats-Unis. Après avoir été nommé attaché d’ambassade en Tchécoslovaquie en 1948, où il avait rencontré sa femme Frieda. Ses
derniers moments ont été pénibles, après le décés de sa femme en 2008, un voisin embarrassant lui procurant des nuisances régulières. Il s’était lancé dans l’hôtellerie avec un certain succès depuis tout ce temps, étant à la tête de tout une chaîne. Heureusement, un homme s’est très bien occupé de lui, un français, Jean-Marie "John" Garric (ici à
droite), collectionneur et
restaurateur de... Yak, qui l’avait fait déménager à Harlingen, dans une maison de retraite,près de chez lui... et du hangar où il y avait toujours un Yak-3 portant le N°6 !!! Ne pouvait-on pas lui faire plus beau cadeau, que de lui offrir de partir ainsi vers des cieux infinis près de son avion favori ? Ces deux dernières années, Jean-Marie Garric s’était beaucoup dévoué pour notre héros national, par pur respect de l’œuvre accomplie. Sans demander quoi que ce soit l’état français, à part régulièrement de lui rappeler les médailles en retard à lui accorder ! C’est aussi à Harlingen qu’est la société "
Garric Warbirds" où il monte des répliques à base de moteurs Allison V1710-111 à la place du Klimov VK 107 introuvable. De vraies merveilles, que vous pourrez encore voir en France à
9 reprises en septembre (le 12, il
sera à Lens) ! L’occasion d’avoir une pensée pour Marcel Albert !
On s’était soudain quand même souvenu de Marcel, ici, en France, en lui accordant (fort tardivement et sous la pression de Garric !) le 12 novembre 2009 la Grand’Croix de la Légion d’Honneur, décernée par le consul
Pierre Vimont, et remise par le General de Brigade Aérienn
e Gratien Maire, le chef de la mission militaire de l’ambassade de France à Washington... Il y a quelques mois, pour le 65 eme anniversaire de la fin de la guerre, les russes ne l’avaient pas oublié non plus : le consul général de Houston s’était rendu chez lui, lui apportant une médaille commémorative... et l’inévitable bouteille de vodka ! Il sera enterré le 30 aout à Chipley, en Floride, auprès de sa femme. Le seul survivant actuel du groupe est désormais
Roland de la Poype, âgé de 90 ans aujourd’hui,
un des plus jeunes (pilote à 20 ans en Angleterre lui aussi !) à avoir suivi l’aventure des pilotes expatriés en russie (
à bord du N°24 !). Il a eu après guerre une autre vie en prime : c’est en effet un gérant d’entreprise ayant particulièrement bien réussi, étant
l’inventeur du fameux
berlingot DOP !