La libération des chômeurs
par Boogie_Five
lundi 17 novembre 2014
Durant quelques années, ne trouvant pas de place dans le monde du travail, la honte et la solitude me pesaient sur les épaules, comme si la responsabilité du monde m’incombait. Je ne faisais rien et pourtant ce poids me revenait et m’empêchait d’agir. Je me sentais coupable de vivre. Et plus ça continuait, et plus je m’isolais, à l’écart de tous ceux que je connaissais. Fatalement, seuls ceux qui peuvent le moins vous aider restent à vos côtés, et j’étais encore plus triste de ne pas pouvoir les aider à mon tour. Et c’est là que toute la violence absurde de la « société » moderne vous apparaît le plus clairement : le monde s’avère rempli des milliers de bandes organisées qui s’autoproclament assez solidaires et justes avec leurs prochains, mais qui, en fait, expriment une angoisse encore plus grande face à la précarité que les précaires eux-mêmes et donc hésitent encore moins à délaisser un prochain ou une connaissance dès qu’elle sort un peu du circuit professionnel ou financier. C’est le processus dénommé « néolibéralisme ».
Cette réaction face à la pauvreté est bien connue, et les fantasmes qui y sont reliés aussi. Toute une métaphysique de l’enfer moderne pourrait être retracée là-dessus. La peur enferme les gens dans une cage dès que le vent souffle un peu fort. Je croyais que l’exclusion des chômeurs était une conséquence rationnelle du travail salarié. Je suis chômeur parce que, d’une certaine façon, j’en suis responsable. Je ne suis pas adapté au système, qui fonctionne mieux quand je n’y participe pas. Je dois changer en même temps que le système change et s’améliore, sinon ma vie sera médiocre et vaine. C’est vrai en partie, mais aussi je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup de fabulation dans tous ces discours : il existe aussi un bon nombre de travailleurs qui sont inutiles ou peu efficaces, mais ça, c’est avec l’expérience professionnelle que je l’ai appris. Les angoisses irrationnelles prennent en otage la raison et dressent des murailles autour des cerveaux humains faibles.
Le problème du chômage devient celui de la valeur donnée en général à la vie des uns et des autres, et là les choses se compliquent. Comment puis-je soutenir un système qui néglige la vie, et la mienne en particulier ? Le droit au travail ferait sourire aujourd’hui, alors que la population ne jure que par le travail. Un rire jaune, presque macabre, pour ne pas dire cynique et assassin, traverse la clairière. Le chômage se révèle être la négation pure du système, quelques soient les points de vue des uns et des autres. C’est une ligne rouge fatale qui désintègre tout rapport humain. Un passage extensible à l’orée de la mort, une imminence de l’éternel où il n’y a pas d’amour, peu d’amitié, peu d’espoir, une promesse certaine d’une agonie à petit feu. Vous ne servez à rien, passez votre chemin, le suicide social est pour vous la meilleure solution, laissent entendre les petits chefs.
Le recrutement actuel justifie des procédés qui essayent d’être à la hauteur de cette crainte de la mort sociale, de cette négation pure qu’il construit lui-même. Cette frontière entre le marché du travail et l’espace en dehors est-elle la préfiguration de formes de sélection entre ceux qui devront mourir et ceux qui devront vivre dans un futur proche voulu par certains mouvements politiques ? Notamment ceux qui parlent de « cancer de la société » en parlant de l’assistanat ? Le défi est de répondre à cette question que certains travailleurs imposent à l’ensemble de la population : ceux qui sont appelés chômeurs sont-ils des individus que le système de travail moderne considère superflus, transformables en choses inertes et sans volonté ?
Vous l’avez compris, étant donné la gravité de la crise économique, je voulais vous faire prendre conscience, à propos du débat général sur le chômage, qu’il s’agit en fait, sous le langage policé que la vie civile impose encore aux politiciens, des conditions du droit de tuer ou de faire survivre des individus qui ne sont pas intégrés dans le système de travail. À partir de ce constat, il ne s’agit plus d’espérer quoi que ce soit au niveau de la société, du système ou de la politique. Le roi a déjà parlé et César reprendra ce qui doit lui revenir. La majorité de la population espère encore je-ne-sais-quoi du cynisme néolibéral, mais il est vrai que les citoyens deviennent de plus en plus sceptiques sur la bonne marche de ce procédé à l’avenir. Ils vont se faire avoir, c’est certain. Le malheur des honnêtes gens est d’être trop crédule face à la « réalité », par intérêt ou par passion. Aujourd’hui il s’agit de se protéger, et les premiers qui doivent s’en soucier, ce sont justement ceux qui n’en n’ont pas les moyens. L’association libre et non contrainte, où le travail gratuit et un nouveau type d’honneur ont toutes leurs places, est alors le meilleur moyen de se débarrasser de cette honte infligée à la masse qu’imposent les oligarchies ultra-modernistes. Y participer le moins possible, c’est gagner, et s’associer intelligemment entre exclus, c’est mieux survivre, voilà les nouveaux mots d’ordre !