La liberté liberticide
par ddacoudre
jeudi 26 juillet 2007
Le taux de crimes et délits s’élevait à 13,73 pour 1 000 habitants en 1950 ; 15,05 en 1960 ; 22,37 en 1970 ; 48,90 en 1980 ; 61,69 en 1990 ; 63,17 en 1995 ; et 60,97 en 1999 (Francoscopie, source ministère de l’Intérieur). Les crimes et délits contre les personnes sont passés de 58 356 de 1950 à 233 194 en 1999, soit 398 %. Les vols (y compris recels), infractions économiques et financières, et autres infractions (dont stupéfiants) sont passés de 515 933 infractions à 3 334 670 soit une progression de 650 %. Même si ces statistiques datent car le ministère de l’Intérieur ne diffuse que des pourcentages d’évolution depuis 1999, on peut observer une croissance liée à des motifs de recherche d’une ressource illégale, et également que cette évolution ne dépend pas de l’accroissement de la population ou de la couleur politique des dirigeants.
En revanche, ils sont à la base du développement du sentiment d’insécurité par l’effet de loupe appliqué à la réalité de ce sujet
La peur et la crainte qui en découlent a engendré le développement de la « policiarisation de proximité ». Cela peut se comprendre : d’une part, depuis que les espaces frontaliers ont été ouverts, l’activité de contrôle et de filtre s’effectue dorénavant au niveau des individus dans leur quotidien, entraînant une multiplication de contrôles de la vie privée (papier et vidéo) ; d’autre part, surtout par le « sentiment d’insécurité » d’une société névrotique. En l’espèce, je ne veux pas développer un point de vue naïf, ignorant des besoins de sécurité d’un État, mais je veux m’attarder sur le phénomène de la perception du besoin de sécurisation constant, comme indicateur d’un symptôme d’une sociabilité « socio-économique » qui évolue mal.
Qui évolue mal, puisqu’elle sécrète ses propres agents agresseurs (quelle qu’en soit la cause), et suffisamment pour que la communauté désire que sa sociabilité s’exerce sous le contrôle des forces de coercitions, police, justice ou en s’autoprotégeant. Et celà, non plus comme l’exercice de la correction d’un taux inévitable de violences et de déviances inhérentes à toute société dans le cadre de concomitances d’événements probabilistes, mais comme force de compensation, d’une société ayant une tendance à générer de la violence, comme caractéristique d’une absence ou d’une diminution de ses capacités à communiquer, sous son autorité de fait, par son désintérêt pour l’exercice de sa citoyenneté, par la déloyauté socio-économique de ses relations socialisantes, et qui se sent en permanence menacée dans son égoïsme, courant le risque de l’enfermement, de l’isolationnisme et de la paranoïa.
Constater la progression de la violence impose d’en comprendre sa source la plus probante, et admettre qu’il est nécessaire que cette progression repose sur un support, sur un terrain favorisant pour que des individus passent à l’acte... Personne ne se lève un beau matin en se disant « tiens aujourd’hui il fait beau je vais être délinquant ». Généralement, il s’agit d’un support ambiant de relations qui baignent dans les prémisses d’une banalisation de rapports relationnels violents. C’est-à-dire que, pour qu’il y ait autant d’accroissement d’agissements délictueux, il faut que les chances de probabilités des conditions d’événements délictueux se soient accrues dans l’exercice de nos relations socioéconomiques, que la « communicabilité » baisse, ou les deux à la fois. C’est cela que les citoyens ressentent quand ils parlent d’insécurité, quelles que soient les sources auxquelles ils les attribuent, et c’est contre cela qu’ils veulent se protéger, en désignant des boucs émissaires qui ont toujours existé. Et si, d’ordinaire, la répression policière peut s’avérer rassurante, elle ne peut résoudre durablement une tendance sociétale à la violence dans ses rapports citoyens, sans que la société ausculte elle-même son organisation socio-économique, qui est comment avoir un revenu pour exister.
Cependant, cet appel excessif à l’autorité coercitive nous fera entrer dans une démocratie policière vers laquelle nous nous dirigeons. Une démocratie qui surveillera la vie privée de ses citoyens comme n’importe quel État policier que nous fustigions il y a trente ans. Une démocratie qui se « judiciarisera » en installant la justice (l’organisation judiciaire, non la justice prise en son sens moral, qui consiste à être juste et respecter les droits d’autrui) au-dessus de la citoyenneté, comme un dieu vertueux. Dans ce cas, l’énergie qui se consume est celui de la liberté. Ce qui nous conduit au paradoxe de tuer la liberté au nom de la protection de la liberté. Protection qui tue en même temps la sociabilité, car il est impensable de vivre en se demandant à chaque instant si nous n’avons pas contrevenu à une réglementation, s’il faut soumettre son différend à la justice. Il n’est pas concevable de vivre sous contrôle vidéo de tiers qui jugeraient si vos comportements sont sociologiquement compatibles. Car là, la démocratie devient liberticide.
L’excès de sécurité conduirait inévitablement à l’insécurité psychique, car chacun deviendrait presque transparent, et ne disposerait plus d’abri, de refuge où poser tous ses secrets, d’abri où suspendre sa vigilance, qui est une exigence vitale du monde des espèces vivantes.
Je vous invite à la fiction en quelques lignes. La technologie nous permet donc de mettre nos rues sous contrôle vidéo ainsi que nos lieux publics, mais, pour plus de sécurité, nous pouvons même en installer chez chaque particulier. Nous disposons également des techniques d’écoutes qui peuvent être personnalisées, d’appareils détecteurs de mensonges qui pourraient le signaler chaque fois que nous en ferions un (imaginer le bruit s’il était sonore), des techniques d’identification (la biométrie, la technologie « iridian », contrôle par l’iris. Nous pourrions même très tôt définir si un enfant est adaptable à une société type, nous pourrions même dans quelques années réorienter sa pensée le cas échéant à l’aide des champs magnétiques, déceler qui nourrit des pensées criminelles... À qui confier cette mission, si ce n’est à des inquisiteurs ?
Ainsi, vous le comprenez, la limite entre sécurité et inquisition n’est pas précise.
De ce fait, l’appât du gain facile (délits et crimes), la xénophobie, le terrorisme, la peur paranoïaque sont en train de remporter une victoire, celle de transformer les démocraties en fossoyeurs des libertés, car s’il fut un temps où chacun était présumé honnête, aujourd’hui chacun est présumé coupable et doit se soumettre à tout contrôle. Nous commençons à ne plus rien à avoir à envier aux anciennes "démocraties" de l’Est.
Le plus sûr moyen pour l’éviter repose plus sur de confiantes relations socio-économiques socialisantes que sur la construction de blockhaus individuels, sur une éducation socialisante plutôt que seulement technique, mais encore faut-il exercer sa citoyenneté, qui ne se limite pas à aller voter, mais comprendre aussi les mécanismes sous lesquels nous vivons et, enfin, occuper l’espace public.