La Libye, l’archange et le businessman (1ère partie)

par hommelibre
jeudi 24 mars 2011

Pour ne pas emprunter les chemin rebattus, je vais défendre l’intervention en Libye sous l’angle du cynisme. Plusieurs débats sur différents forum montrent des positions très tranchées. En gros : les uns disent qu’il faut agir au nom d’un devoir humanitaire et de l’urgence, et parce que Kadhafi et ses fils vivants seront plus dangereux que jamais après ce qui s’est passé. Sans compter l’effet désastreux que sa survie signifierait au plan international. Les autres disent que l’attaquer va augmenter le terrorisme, qu’on ne fait pas de l’humanitaire avec des bombes et que l’on ne doit pas leur imposer notre vision du monde et de la démocratie. Nous ne sommes pas les gendarmes du monde. Le devoir d’ingérence cher à Kouchner est contesté.

Les limites du pacifisme

La guerre est dangereuse, abominable, nous le savons tous. Elle est la négation de l’autre. Et ses conséquences humaines, politiques et morales sont incalculables. Commencer des opérations militaires c’est partir dans une aventure dont nul ne peut prévoir l’issue et la durée. Mais toutes les conséquences ne sont pas négatives. L’intervention américaine en Europe en 1944 a rendu la liberté à la France et à d’autres pays et mis fin à la plus abominable des tyrannies.

Comme j’aimerais que le dialogue, le respect, la négociation, soient la règle dans les relations humaines et inter-Etats. Oui mais voilà : on voit un clan massacrer un peuple qui est proche de nous. On sait quel sera le prix si ce clan gagne en terme de morts, de torturés, de disparus, de vengeance sadique, puis de chantage contre les occidentaux. Difficile de ne pas bouger.

Le pacifisme lui-même est remis en question. Face aux crimes de Kadhafi et à ses armes, la parole et les roses ou le jasmin ne suffisent pas. Ce serait un aveuglement grave de croire que la castagne est forcément une mauvaise chose. Soyons pacifistes aussi loin que possible, anticipons, négocions, développons la justice, mais quand c’est trop tard il faut quitter l’idéologie et voir le réel : Kadhafi ne comprend que le langage des bombes. N’ayons donc aucun scrupule à lui parler son langage.


L’archange

Qui donc sommes-nous pour aller faire les gendarmes ailleurs ? Et quelle est cette propension à nous prendre pour les sauveurs du monde ? A jouer les archanges, les libérateurs, ceux qui sont forcément du côté du bien ?


Ne sommes-nous pas en train d’imposer notre vision de la liberté ? Non. Il se trouve que, contrairement à une idée répandue, la liberté peut avoir le même sens à Benghazi qu'à Paris ou à Washington. La liberté à laquelle les libyens disent aspirer ressemble beaucoup à la nôtre : liberté politique, liberté de parole, liberté de choix. Révision déchirante d’une idéologie relativiste, remise en cause de plusieurs décennies de croyances culpabilisantes et auto-flagellantes pour l’occident.

Mais il y a une étrangeté à voir les politiciens se la jouer chevaliers blancs. Qu’a fait le monde au Rwanda ? Rien. Qu’a-t-il fait lors du génocide cambodgien ? Pas grand chose. On peut faire une liste des manquements : elles serait longue et inciterait à moins de certitudes de la part des responsables politiques. Les archanges d’aujourd’hui devraient faire profil bas.

Mais voilà : l’archange est irrationnel. Il montre sa bienveillance et n’offre aucune prise à la critique. Il se moque du passé : seul le présent compte. Comment critiquer un sauveteur sur un champ de bataille ? Impossible : on se sentirait dans la peau du salaud - ce que personne ne revendique vraiment. Nous avons tous besoin d’un motif honorable pour agir - même Kadhafi s’en donne ! Personne ne dira : je tue les gens parce que je veux seulement les dominer. On dira : je tue les gens parce que ce sont des bandits, des terroristes, etc.

L’ange noir Kadhafi a réveillé l’archange blanc occidental, humaniste et puissant. Et je n’exclus pas que cette intervention, demandée par les libyens et la Ligue arabe, soit réparatrice pour les occidentaux, qui se rehaussent moralement après les guerres de Gerges W. Bush, et pour les pays arabes qui veulent se dédouaner du terrorisme islamiste en reconnaissant que les occidentaux ne sont pas qu’un grand Satan mais aussi de possibles libérateurs.


Les intentions cachées

Une partie des gouvernements occidentaux a donc revêtu la tunique de l’archange. Pourtant d’autres critiques se font, persistantes : on y va pour le pétrole, c’est un acte de brigandage colonialiste !

On laisse entendre que les raisons humanitaires ne sont qu’un paravent. Que le but est d’obtenir ultérieurement une rétribution : contrats, pétrole, etc. Peut-être, peut-être pas. Depuis que Freud a élevé la notion d’inconscient au rang de vérité absolue on se méfie de tout. On cherche des poux à tout le monde, suspectant de cacher volontairement ou non ses vraies motivations. La notion d’inconscient s’ajoute à celle d’hypocrisie et induit l’idée d’un mensonge potentiel permanent. On doute de soi, de l’autre, et cela devient un réflexe, un mécanisme mental qui se passe même de toute vérification : on ne vérifie pas les vraies raisons de l’autre, on croit les connaître mieux que lui et on les lui colle dessus sans vergogne. Ajouté à cela la jalousie endémique de l’administré envers ses gouvernants qui, dans une société du spectacle, passent au petit écran comme des personnages de téléréalité, tout est bon pour douter de tout.

En vertu de cela l’archange qui demande à l’ONU une résolution contre l’armée de Kadhafi ne serait qu’un fieffé menteur, un voleur de pétrole. Un vulgaire marchand, un businessman, avec tout ce que ce mot contient aujourd’hui de sale et d’immoral.

Prenons le cas de l’archange Sarkozy, que les Sarkophobes primaires et les Sarkophages soupçonnent des pires turpitudes par principe. Est-il sincèrement humaniste dans sa volonté d’aider la Libye ? Ou bien cache-t-il d’autres intentions moins avouables ? Par exemple d’être intéressé par le pétrole libyen, ou de la signature ultérieure de contrats faramineux ? Peut-être. Et pourquoi pas ? En quoi une intention de nature plus commerciale serait-elle immorale ?

J’y reviens plus loin.

On peut aussi imaginer qu’une guerre libératrice en Libye replace Nicolas Sarkozy dans la catégorie des humanistes sauveurs, alors qu’il y avait une fâcheuse tendance à le voir classé dans des catégories moins reluisantes. Non seulement il devient l’archange mais il se positionne pour l’élection présidentielle de 2012. D’où les critiques très acerbes contre lui depuis la décision de l’ONU. Il serait de gauche, soit du camp qui monopolise une certaine morale, il serait moins suspecté d’intention cachées.

Ne serait-ce que pour aller à contre-courant des réflexes qui servent de pensée, j’aimerais imaginer Nicolas Sarkozy honnête et limpide dans ses intentions. Je laisse de côté le Fouquet’s, sa Rolex, la lâcheté de s’en être prix aux Rroms pour faire écran de fumée, sa complaisance (comme tous les chefs d’Etats) envers Kadhafi dans un passé récent. Et s’il n’était pas honnête et limpide, je ne lui en ferais pas reproche, si au moins la décision qu’il a fait prendre par l’ONU est efficace.

Car je préfère l’efficacité à la sainteté. Je n’attends surtout pas d’un politique d’être un saint. Les saints sont dangereux.


A suivre dans le prochain billet : Business, morale et liberté.


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