La Mariposa, le corps joyeux
par alinea
lundi 16 septembre 2013
Je me plais à penser que nous ne sommes qu'un corps ; je pourrais même dire, je sais que nous ne sommes qu'un corps. Il y a évidemment plusieurs preuves à cela ; la mort, naturellement et puis toutes les maladies dégénératives, celles qui nous grignotent le cerveau et qui ne laissent rien de nous...
Cela n'a rien de désobligeant et je crois que par les temps qui courent, nous aurions tout intérêt à redescendre jusqu'à ces fondamentaux. Je dis redescendre, parce que je sais bien que pour la plupart des gens, l'esprit est de plus haute volée !!
Pas pour moi, juste parce que l'esprit est dépendant du corps ; vous me direz que le corps est dépendant de l'esprit, un esprit fou ne laisse pas un corps sain ; peut-être que si notre esprit nous commandait de nous déplacer à cloche-pied, notre corps ne serait pas très long à se déformer et à nous faire souffrir ; mais c'est sans commune mesure avec les effets d'un cerveau qui se délite et qui laisse la carcasse à peu près dans ses formes !
Quiconque peut observer les effets de métastases et d'oedèmes, dans le cerveau, sur les sensations, les connaissances, l'identité et la conscience d'un individu, conçoit que toutes nos valeurs, notre culture et notre spiritualité sont comme qui dirait des miasmes, des humeurs secrétées par lui !
Tout est cerveau et ce n'est pas raisonnable !!
Dans tous les cas, quand le cerveau est atteint il n'y a plus d'intelligence, de connaissance, de spiritualité qui tiennent ! Quelquefois il ne reste que la politesse !!
Les femmes plus que les hommes, avec leurs cycles qui ne sont pas toujours régulateurs d'humeur, elles qui portent les enfants, les allaitent, savent ce qu'est un corps, pas seulement par le jogging du vendredi soir ou les cours de danse, ou le sport ! On dit d'elles d'ailleurs qu'elles sont plus ci, qu'elles sont moins ça, au fond qu'elles sont bonnes à tout faire ! Oui, les femmes ont conscience de l'intérieur de leur corps, si j'ose dire, en dehors de la souffrance.
Mais ce corps est très mal traité !
On pourrait s'appesantir sur la ligne d'un corps idéal, qui change selon les modes ! Mais c'est la seule présence du corps sain dans nos sociétés ; je n'ai rien de plus à en dire ! On peut trouver dommage ce qui apparaît comme une dictature de l'esthétique ; d'un autre côté, ceux qu'on voit dans les rues sont à ce point difformes qu'il semble bien qu'on n'obéisse plus guère aux diktats de la mode.
Mais ce qui reste, plus sournoisement ancré comme une vérité, est que le corps est l'enveloppe, que l'on tartine, que l'on botoxe, que l'on bronze, quand il commence à vieillir, mais que cette enveloppe ne doit pas se manifester ; à la moindre alerte de douleur, on cible un médoc ; c'est une occultation pure et simple que ce rapport au corps, on l'aborde par l'extérieur mais il faut le faire taire.
C'est dommage car le corps nous parle, franc, direct, d'abord doucement et puis, s'apercevant qu'on ne l'écoute pas, il finit par hurler ; ensuite il s'étiole puis meurt.
Pourquoi aujourd'hui fait-on taire son corps ?
C'est pourtant mon corps qui entend les infos, les décodent ou non ; c'est lui qui mémorise les données que j'organiserai pour en faire ma philosophie ; c'est lui qui voit, interprète et tient mon pinceau ; c'est lui qui glisse sur les cordes de mon violon, lui qui danse ou sculpte, lui qui mange et qui nourrit, lui qui se bat, se défend, c'est lui qui sauve ou condamne.
Qui d'autre ?
Qui d'autre titube et ne peut plus aligner deux idées si je le bourre d'alcool ? Qui s'excite et croit comprendre le monde si je le goinfre d'amphétamines ? Qui se croit génial après un petit joint, à la guitare ?
On l'a coupé en morceaux pour les besoins de la médecine ; c'est comme la viande : il y a les morceaux de choix et les bas-morceaux. La cervelle est très prisée, hyper valorisée, d'autres râbles semblent accessoires.
Cette médecine des petits bouts a enfoncé le clou d'une société schizophrène ; mon estomac n'est pas moi qui me fait souffrir, je n'ai pas idée de comment faire pour le soigner, je file chez un tiers payé par la communauté pour avaler des cachets produits par des labos qui se fichent comme d'une guigne de ma santé mais aiment les sous de la sécu !
Prendre soin de son corps, on dit aussi prendre soin de soi, aujourd'hui c'est se raser les poils des jambes et sous les bras, l'enduire de lait hydratant pour avoir la peau douce, sans savoir que suer est plus sain et rend la peau beaucoup plus douce encore !!
Prendre soin de soi, c'est croire que les choses nous tombent dessus, qu'avant on n'y peut rien, une totale innocence en quelque sorte, ignorance encouragée par les médecins qui en font leur beurre et par les labos déjà cités.
Mais le plus étonnant, car c'est un phénomène qui est apparu de manière très rapide, c'est un mélange de refus – de la douleur, de la maladie- et d'acceptation- d'être pris en charge, d'obéir , que cette prise en charge fasse ou ne fasse pas écho à son ressenti !
Il faut dire que la plupart des médecins sont capables d'un diagnostique : microbes ou virus, et d'un traitement : antibiotiques ; dans le premier cas, pour tuer les microbes, dans le deuxième, au cas où il y ait une complication microbienne ! La société actuelle ne donne absolument plus le loisir de se soigner tout seul, c'est-à-dire laisser faire la maladie, s'aider de quelques tisanes, se reposer et attendre ! Cette manière de faire pourtant renforce les défenses, donne du repos à un moment propice, les maladies ne nous tombant pas dessus par hasard !
Il y a dans le domaine du corps, donc de la santé, le même paradoxe que dans d'autres domaines ; pour moi c'est un paradoxe, pour d'autres c'est un parallèle ! Nous trouvons les remèdes aux maux que nous inventons ou produisons comme effets pervers à de nouvelles habitudes.
Car il est vrai qu'aujourd'hui nous avons un panel impressionnant de médecines parallèles, pas toujours douces d'ailleurs, dont l'efficacité n'est pas à remettre en question alors qu'elles sont considérées comme des toquades de bobos new age ou des reliquats de l'obscurantisme moyen-âgeux ! Ces médecines- sauf dérives sectaires avec gourou charismatique- demandent au malade une participation, un investissement de toute sa personne dans son processus de guérison ; pourtant nombreux sont les thérapeutes qui exercent leur art sur des corps abandonnés ! Je veux dire par là que beaucoup comptent sur la magie qui opérera grâce à la confiance de leur abandon, de la même manière que pour la médecine qui n'a de traditionnel que le nom !
Alors de deux choses l'une : soit nous avons une vie si difficile, fatigante et peu valorisante qu'on s'use et que l'on n'a même plus le courage de s'occuper de soi, soit on est resté enfant et on a besoin de sa maman pour s'occuper de soi !
Ou bien les deux, mon premier entraînant mon second !
Seulement, on s'occupe mal de nous ; on ne nous soigne pas, on ne nous aide pas à recouvrer la santé, on étouffe ou tait un symptôme ; on nous fait rouler !
Le connais-toi toi-même passe par là bien entendu ; rien n'est acquis à l'homme, même pas son corps, c'est injuste ! Et celui, adulé, de mon amoureux et l'autre, désiré, de votre princesse, pas plus.
Le corps est torturé en pays civilisé, vous n'allez pas me dire que c'est civilisé !
La beauté d'un corps, ce ne sont pas les plumes qu'on lui fiche, ni les fards ni les accessoires dont on l'affuble, la beauté d'un corps c'est sa santé, son authenticité, sa grande connivence avec l'esprit qui en émane : la beauté des femmes africaines, ce ne sont pas à proprement parler les lignes harmonieuses de leur contour, c'est l'harmonie entre les lignes et l'âme.
Mais on ne se soucie pas de la beauté, on se soucie des modes ; les modes font la beauté : des femmes rondes de la fin du XIXe siècle, aux efflanquées affamées de la fin du XXe, en passant par les androgynes de la belle Époque, chaque modèle a eu droit à son heure de gloire !
L'humain n'étant pas un bel animal, ce que l'on regarde, c'est plutôt quelques détails.. des yeux, des mains, des jambes et le regard est souvent entaché de projections sexuées !! Mais quand on le voit marcher, courir, on pâlit de honte ! Je dis toujours l'humain, c'est un gros complexe sans doute qui me fait parler ainsi : je veux dire, l'occidental et affilié ! Ce mode de vie, cette nourriture si fast(!), ces valeurs subséquentes font du corps, on dirait, une entrave... à quoi ? je ne sais !
La schizophrénie vous dis-je...
Nous sommes saucissonnés et pour être bons il vaut mieux ne s'intéresser qu'à une seule tranche ; habiter tous ses recoins et refuser d'être le vecteur d'un seul atome, -proposé, induit ou imposé- paradoxalement, dans un monde ou l'individu est paraît-il roi- plonge dans une marginalité et une incompréhension qui ne nourrit pas son homme !
Mais bien sûr, de la même manière que chaque touriste est sûr d'être un voyageur du simple fait qu'il est sincère dans sa curiosité, chaque humain occidental est sûr d'être dans une relation parfaite à son corps sauf à prendre conscience d'une addiction particulière ; être comme tout le monde est normal et être normal c'est être juste. Rien n'y fera, l'homme oublie toujours qu'il y a trois temps et qu'hier il était responsable de demain !
Cependant, par le petit bout de la lorgnette, le bruit se répand que les médicaments, ben, c'est pas forcément ça ! Bien sûr, on est bien obligé si on a du cholestérol, du diabète ou de l'hypertension – maman déjà avait ça, c'est de famille !- mais après un deuil, la veuve ne se sent pas toujours obligée d'avaler des neuroleptiques !
Maman était bossue, papa avait mal aux genoux, mère-grand avait un cancer de l'estomac, alors, c'est normal ! Mais papa avait les yeux bleus et maman de mauvaises dents alors on ne s'attarde pas trop à ce que j'aie des bonnes dents et les yeux bruns !!
L'obéissance et le sentiment induit de la fatalité me paraissent être les seules sagesses que s'accorde une majorité de gens, mine de rien ; ce constat me rend enragée... l'adaptabilité n'est pas forcément le meilleur moyen de sauver l'espèce ! Car s'adapter aux diktats ( souvent implicites) des voyous qui ont le pouvoir et l'argent, c'est au contraire suivre le bélier aveugle qui entraîne son troupeau dans le trou !!
La conscience de soi exige la désobéissance ! Mais elle inclut, elle est même totalement, la place de l'homme dans le monde, sa propre place dans le monde, aussi cette place doit-elle avoir des contours et non pas se diluer dans l'ignorance ou la désinvolture mais aussi tenir compte de l'autre !
L'exact inverse de ce qui est aujourd'hui : un individualisme forcené qui, en réalité, n'est qu'un leurre puisque l'individu est indifférencié dans une masse confuse.
Certes le rapport au corps a toujours été éreinté dans les civilisations, quelles qu'elles fussent, mais bizarrement, dans la nôtre où les prises de conscience du quidam ordinaire n'ont jamais été aussi vives, le corps reste, et peut-être plus que jamais à cause des « progrès » de la science ( pesticides, manipulations génétiques, industrialisation,etc,) le grand perdant.
Fermons la boucle : or qu'y a-t-il de nous hors ce corps ?
« Le corps est semblable à la terre. Il est un territoire en soi.Comme tout paysage, il court le risque d'être envahi de constructions, découpé en parcelles et ruiné de mille manières....
On ne peut dire du corps qu'il est censé être comme ci ou comme ça. Ce qui compte, c'est de savoir si ce corps éprouve du bonheur, de la joie, du plaisir, s'il est bien en contact direct avec le cœur, avec l'âme, avec le sauvage. S'il bouge et danse à sa façon. C'est cela et rien d'autre. »
(Clarissa Pinlola Estès, Le corps joyeux : la chair sauvage.)