La pensée associative dépassé par l’émotion primitive nous conduit au conflit Humanicide
par ddacoudre
lundi 12 octobre 2026
Apporter une solution aux problèmes économiques actuels ne peut pas consister à analyser séparément chaque situation sous son seul aspect technique.
Toutes les analyses nous répètent que « la vie est trop chère », comme si la vie possédait naturellement un coût monétaire. Or la monnaie n’est pas une réalité biologique : elle est une convention humaine utilisée pour organiser, mesurer et répartir les moyens nécessaires à l’existence.
Nous nous accrochons à cette norme parce qu’elle simplifie artificiellement la complexité de ce qui gouverne réellement notre existence — complexité que la philosophie, et notamment l’existentialisme, cherche précisément à interroger.
Dans le cadre de l’organisation capitaliste, nous pouvons produire des réflexions pertinentes sur les prix, les salaires, les impôts, la dette ou le pouvoir d’achat. Mais elles demeurent enfermées dans les catégories selon lesquelles le plan comptable découpe et classe l’activité humaine. Elles cherchent à corriger l’organisation existante sans interroger suffisamment les dispositions psychiques qui l’ont produite et qui continuent de la faire fonctionner.
Le plan comptable.
Le plan comptable n’est pas seulement un outil technique et neutre destiné à enregistrer des opérations. Il exprime une certaine manière d’organiser et de représenter la vie humaine.
Pris isolément, le plan comptable d’une entreprise ne contient évidemment pas toute la vie économique. Mais lorsqu’on rassemble les comptes des entreprises, ceux des administrations publiques et la comptabilité nationale, nous retrouvons la ventilation monétaire de l’essentiel de notre existence.
Nous y retrouvons :
- notre consommation, enregistrée comme chiffre d’affaires par les entreprises ;
- le travail humain, enregistré principalement comme salaire et charge pour l’employeur ;
- les cotisations, les impôts et les taxes qui financent les services publics ;
- les matières premières et l’énergie nécessaires à la production ;
- les bâtiments et les machines, inscrits comme actifs et amortis au cours du temps ;
- les intérêts versés aux prêteurs ;
- la rémunération des dirigeants et des entrepreneurs ;
- le bénéfice réalisé ;
- les dividendes distribués aux propriétaires ;
- les bénéfices conservés en réserve, qui viennent renforcer les capitaux propres ;
- et la valeur des entreprises, susceptible d’augmenter avec leurs résultats et les anticipations des marchés.
La comptabilité relie ainsi quatre réalités que nous avons l’habitude d’examiner séparément : le coût de la production, le financement de la vie humaine, les ressources de l’État et la reconstitution du capital, cette approche limite forcément l'analyse rendue.
Avec l’aide de l’intelligence artificielle, nous pourrions aujourd’hui construire, pour une période donnée, une représentation générale et dynamique de l’activité économique mondiale à partir des comptabilités des entreprises, des administrations et des institutions financières.
L'IA au service de la compréhension.
L’IA pourrait rapprocher des milliards d’écritures, suivre la circulation de la monnaie, consolider les opérations pour éviter les doubles comptes et rendre visible la boucle reliant production, salaires, consommation, prélèvements, dépenses publiques, intérêts, bénéfices et accumulation du capital.
Cette possibilité suppose toutefois que les données soient accessibles, compatibles, fiables et suffisamment actualisées. Or elles sont actuellement dispersées, protégées, établies selon des normes différentes et largement organisées pour renseigner séparément chaque propriétaire, entreprise, administration ou État.
L’obstacle n’est donc plus principalement la capacité technique de traitement. Il est juridique, politique et institutionnel : ceux qui disposent des informations n’ont pas nécessairement intérêt à permettre une lecture globale du système.
Même complète, cette représentation ne décrirait cependant que l’activité que nos comptabilités savent enregistrer. Elle laisserait encore dans l’ombre une grande partie du travail domestique, de l’entraide, de l’apprentissage, des dommages écologiques, de l’épuisement des ressources et de l’énergie humaine dépensée sans contrepartie monétaire.
L’intelligence artificielle pourrait nous donner une vision générale de ce que le capitalisme comptabilise. Elle nous montrerait également, par les absences de cette comptabilité, tout ce que notre civilisation ne considère pas encore comme digne d’être compté et renonce souvent à réaliser faute de monnaie, lorsque la réalisation envisagée ne peut pas devenir une activité marchande.
C’est l’un des freins invisibles du capitalisme.
Nous le rencontrons chaque fois que nous affirmons ne pas disposer du financement nécessaire à une réalisation pourtant matériellement possible. Les travailleurs, les connaissances, les machines et les matériaux peuvent exister ; mais si le résultat ne peut pas être vendu à des acheteurs solvables ou financé par la collectivité, le projet est considéré comme irréalisable.
La réalité matérielle existe, mais son expression monétaire fait défaut.
Dans la boucle capitaliste, toute avance doit finalement trouver une recette permettant de reconstituer le capital engagé. Cette recette peut provenir directement de la consommation, des dépenses publiques, du crédit ou des exportations. Mais les dépenses publiques reposent sur les prélèvements ou l’endettement, le crédit doit être remboursé et les prestations sociales sont elles-mêmes financées par l’activité économique.
Derrière ces différents circuits apparaît donc une question essentielle : jusqu’à quand les salaires pourront-ils constituer la principale base de solvabilité de la société, alors que les progrès techniques et l’intelligence artificielle réduisent le nombre d’emplois nécessaires à la production ?
Dans mon essai publié en 1999, Rémunérer les Hommes pour apprendre, j’avais déjà posé cette contradiction sous une forme volontairement simplifiée :
« Si demain dix millions de salariés suffisent à faire fonctionner l’économie, il faudrait qu’avec leurs salaires ils puissent subvenir aux besoins de tous les autres. Cela conduirait à un pouvoir d’achat individuel plusieurs fois supérieur à celui d’aujourd’hui, tandis que le capital chercherait toujours à récupérer, majorées dans les prix, les rémunérations qu’il aurait distribuées. »
À l’époque, j’avais chiffré cette hypothèse par un pouvoir d’achat trois fois plus élevé et une accumulation du capital pouvant être multipliée par six. Ces multiplicateurs dépendaient des effectifs et des majorations retenus dans mon raisonnement. Ils ne constituent pas une loi économique générale. En revanche, la contradiction qu’ils cherchaient à rendre visible demeure entière.
Si trois fois moins de salariés suffisent à produire autant, trois solutions deviennent possibles.
La première consiste à multiplier approximativement par trois leur rémunération individuelle afin de maintenir la même masse salariale. Mais ces dix millions de personnes ne peuvent pas, à elles seules, consommer pour toute la population. d'où la question qui surgit d'où les autres citoyens recevraient leur revenu. Nous refusons d'aborder ce sujet qui représente l'évolution de demain.
La deuxième consiste à distribuer aux autres citoyens des pensions, des allocations ou un revenu universel. Mais il faut alors financer ces revenus par les prélèvements, la dette ou la création monétaire, avant qu’ils ne retournent aux entreprises par la consommation, même si comme je le propose dans cet essai de rémunérer les hommes pour apprendre.
La troisième consiste à sortir de l’idée selon laquelle l’accès à la vie doit dépendre principalement d’un salaire versé par le propriétaire du capital.
C’est cette troisième voie qu’ouvre le Modèle Joule.
La difficulté devient décisive face aux nécessités écologiques et sociales à venir. La prévention des incendies et des inondations, la constitution de réserves d’eau, la dépollution, l’adaptation des logements, la protection de la biodiversité et la formation permanente des adultes exigeront des moyens considérables. Or toutes ces réalisations ne pourront pas être vendues individuellement aux salariés avec une marge permettant de reconstituer le capital engagé.
Une forêt qui ne brûle pas, une inondation évitée, une nappe phréatique rechargée ou une population mieux instruite représentent une richesse réelle. Mais ces résultats ne produisent pas nécessairement une recette marchande.
Le capitalisme risque donc de manquer non pas de capacités humaines et techniques, mais d’acheteurs capables de rendre ces capacités financièrement rentables.
L’automatisation réduit le nombre de salariés dont les revenus assurent la solvabilité du système, tandis que la transition écologique augmente les besoins collectifs qui ne peuvent pas tous être transformés en marchandises.
C’est cette contradiction que la boucle économique actuelle ne peut résoudre durablement : elle doit distribuer du pouvoir d’achat pour vendre sa production, mais elle tend simultanément à supprimer les emplois par lesquels elle distribue ce pouvoir d’achat.
Lorsque le salarié consomme, sa dépense devient le chiffre d’affaires d’une entreprise. Ce chiffre d’affaires permet de couvrir les salaires avancés, les matières, les machines, l’énergie, les impôts, les cotisations, les intérêts et les autres frais. Ce qui demeure constitue le résultat. Une partie peut être distribuée aux propriétaires ; une autre peut être conservée dans l’entreprise, augmenter ses réserves et contribuer à l’accroissement de son capital.
Le plan comptable ne crée donc pas, à lui seul, le capitalisme. La propriété, le commerce, le prêt et l’accumulation existaient avant lui. Mais il fournit au capitalisme son langage, sa mémoire et sa règle de continuité.
Il distingue notamment :
-
le capital, inscrit au bilan comme une ressource à préserver ;
-
les bâtiments et les machines, reconnus comme des actifs ;
-
le travail humain, enregistré comme une charge ;
-
les ventes, reconnues comme des produits ;
-
le bénéfice, mesuré comme résultat de l’activité ;
-
les bénéfices conservés, transformés en réserves venant renforcer les capitaux propres.
Cette classification n’est pas sans conséquence. Ce que possède l’entreprise est reconnu comme un patrimoine. Ce qu’elle verse aux êtres humains pour travailler et vivre apparaît comme un coût qu’il faut contenir. La comptabilité ne dit pas explicitement qu’il faut exploiter le salarié, mais elle place toute entreprise dans l’obligation de couvrir ses charges, de reconstituer les capitaux engagés et, si elle veut survivre à la concurrence, d’accumuler suffisamment pour investir et se développer.
Le revenu de l’employeur doit toutefois être distingué du bénéfice de l’entreprise. Un dirigeant peut recevoir une rémunération comptabilisée comme une charge. Un entrepreneur individuel peut tirer son revenu du résultat de son activité. Un propriétaire ou un actionnaire peut recevoir des dividendes prélevés sur les bénéfices distribuables. Enfin, les bénéfices non distribués peuvent rester dans l’entreprise et renforcer son capital.
Ces différentes destinations ne sont donc pas comptablement identiques, mais elles sont toutes financées, au terme de la boucle, par les recettes provenant des ventes.
Derrière l’achat apparemment banal d’un produit se trouve ainsi beaucoup plus que son coût matériel. Le prix doit permettre de financer une fraction de l’organisation générale de la société : la production, les revenus, les prélèvements publics, le crédit, la propriété et la reconstitution du capital.
Le consommateur croit payer une automobile, une casserole, un repas ou un service. Mais il finance simultanément les différentes composantes humaines, institutionnelles et capitalistiques incorporées dans leur prix.
Le plan comptable donne donc à lire la transformation de la vie en flux monétaires. Il ne mesure pas directement les besoins biologiques, l’utilité sociale, la souffrance, l’apprentissage, la coopération ou l’énergie humaine dépensée. Il ne retient ces réalités que lorsqu’elles produisent une opération monétaire susceptible d’être inscrite dans un compte.
C’est en cela qu’il exprime une conception particulière de l’existence : la vie humaine y devient économiquement visible à travers ce qu’elle coûte, vend, rapporte, possède ou doit.
La question anthropologique apparaît alors clairement :
Pourquoi avons-nous organisé la comptabilité de telle manière que la machine et le capital constituent des actifs à préserver, tandis que l’énergie humaine nécessaire pour les concevoir, les utiliser et satisfaire les besoins de la population demeure essentiellement enregistrée comme une charge ?
Le problème ne vient donc pas de la comptabilité en elle-même, qui reste indispensable à toute organisation complexe. Il vient de ce que nous avons choisi de compter, de la valeur que nous attribuons à chaque élément et de la finalité à laquelle cette comptabilité est subordonnée.
Changer de modèle économique ne signifie pas cesser de compter. Cela signifie décider autrement de ce qui constitue notre capital fondamental.
Il distingue le capital, considéré comme un actif à préserver et à faire fructifier, du travail humain, enregistré comme une charge. Il impose à l’entreprise de reconstituer le capital engagé et, si possible, de l’accroître. La satisfaction des besoins humains devient alors le moyen par lequel le capital accomplit ce retour vers lui-même.
Le plan comptable indique ainsi comment la vie humaine est structurée pour servir les intérêts du dominant économique. Celui-ci n’est plus nécessairement un homme identifiable : il devient un système auquel les entrepreneurs, les salariés, les consommateurs et les États doivent eux-mêmes se conformer.
Derrière l’apparence technique de la comptabilité se trouve donc une question anthropologique fondamentale :
Pourquoi les êtres humains organisent-ils leur existence de façon que la préservation et l’accumulation du capital soient considérées comme prioritaires, tandis que leur propre travail, leurs besoins et le financement de leur vie sont comptabilisés comme des coûts ?
Tant que cette question ne sera pas posée, nous continuerons de chercher des solutions comptables aux conséquences d’une organisation psychique et sociale de la domination.
L’évolution qui se dessine ne relève plus seulement de la domination des États-nations telle que nous la connaissons. L’État-nation constitue lui-même l’extension politique et territoriale d’un comportement beaucoup plus ancien : l’appartenance au groupe.
Pendant l’essentiel de son histoire, l’être humain a vécu dans des communautés relativement restreintes. Il devait reconnaître les siens, se protéger des groupes voisins, défendre un territoire et rechercher les ressources nécessaires à sa survie. La nation a élargi cette logique sans la faire disparaître. Elle a transformé le groupe ancestral en population nationale, le territoire de chasse en frontière, le chef en gouvernement et la rivalité entre groupes en concurrence économique, diplomatique et militaire.
Nos institutions sont modernes, mais une partie des comportements qu’elles organisent demeure archaïque.
Henri Bergson distinguait déjà les sociétés closes, organisées autour de la protection du groupe, et la société ouverte, capable d’étendre l’obligation morale à l’ensemble de l’humanité. Nous disposons aujourd’hui des moyens techniques d’une société mondiale, mais notre psychologie et nos institutions demeurent largement celles de sociétés closes.
La technique ne nous indique pas où aller
Lorsque nous analysons l’économie uniquement sous son aspect technique, nous cherchons des solutions dans les chiffres, les taux, les impôts, les investissements, les normes et les mécanismes de marché.
Mais la technique ne choisit jamais seule sa destination.
Elle peut indiquer comment produire davantage, transporter plus rapidement, automatiser une usine, exploiter une ressource ou concevoir une arme. Elle ne peut pas décider à notre place si cette puissance doit servir l’accumulation du capital, la domination d’un État, le confort immédiat d’une population ou la continuité de l’existence humaine.
La technique répond à la question : comment faire ?
La philosophie pose les questions que nous abandonnons trop souvent : pourquoi le faire, pour qui et avec quelles conséquences ?
Nous développons considérablement notre pensée associative lorsqu’il s’agit de relier des connaissances afin de fabriquer une machine. Nous l’utilisons beaucoup moins pour relier les conséquences humaines, sociales et écologiques de son utilisation.
Nous savons inventer l’outil, mais nous ne savons pas toujours déterminer collectivement la finalité à laquelle il doit être soumis.
Le déterminisme que nous ne posséderons jamais
La tentation consiste alors à croire qu’une connaissance scientifique suffisamment développée nous permettrait de prévoir et de maîtriser entièrement l’avenir.
Ce serait entrer dans l’illusion déterministe.
L’être humain est assurément conditionné par sa biologie, son histoire, son éducation, son milieu social et les institutions dans lesquelles il vit. Mais ces déterminations sont trop nombreuses, trop interactives et trop changeantes pour que nous puissions posséder le déterminisme général de notre existence.
Nous ne maîtrisons jamais toutes les causes ni toutes les conséquences.
Chaque progrès de la connaissance résout certaines questions, mais en fait apparaître de nouvelles. Nous ne progressons pas vers la disparition de l’ignorance : nous progressons dans l’ignorance, en agrandissant simultanément ce que nous savons et la frontière de ce que nous découvrons ne pas savoir.
Nos ancêtres attribuaient aux dieux ce qu’ils ne pouvaient expliquer. Nous risquons aujourd’hui d’attribuer à « la science » une fonction semblable, comme si elle constituait une personne capable de connaître notre destination et de décider pour nous.
Or la science n’est ni un dieu ni une volonté. C’est une méthode de connaissance, de vérification et de remise en question. Elle nous fournit des moyens et des explications provisoires. Elle ne nous dispense ni de la philosophie, ni de la responsabilité, ni du choix politique.
Nous nous comportons comme des boyaux
Pour le dire d’une manière moins élégante, l’humanité se comporte encore souvent comme un immense système digestif.
Nous absorbons des ressources, nous les transformons, nous en retirons une satisfaction immédiate et nous rejetons les déchets sans regarder suffisamment leurs conséquences.
Nous nous comportons comme des boyaux : nous mangeons d’abord et nous examinons ensuite ce que nous avons évacué.
La médecine a compris depuis longtemps que l’examen des selles renseigne sur l’état de santé de l’organisme. Mais notre économie a mis beaucoup plus de temps à comprendre que les déchets de la production renseignent sur l’état pathologique de notre organisation collective.
Rachel Carson alertait dès 1962 sur les effets des pesticides. Le Club de Rome, fondé en 1968, publiait en 1972 Les Limites à la croissance, qui reliait croissance démographique, production industrielle, ressources, alimentation et pollution.
Ce fut en quelque sorte le moment où l’humanité commença sérieusement à examiner les selles de son développement industriel.
Elles nous apprennent que le déchet n’est pas extérieur à la production. La pollution, le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources et l’effondrement de la biodiversité ne sont pas des accidents étrangers à l’économie. Ils constituent les résultats matériels d’un système qui comptabilise ce qu’il vend beaucoup mieux que ce qu’il détruit.
Une planète finie, mais un monde humain ouvert
La Terre est matériellement finie. Ses ressources, ses capacités d’absorption et ses équilibres biologiques rencontrent des limites. Mais nous sommes loin de les avoir atteintes. Le questionnement posé par S. Howking l'indique, comment un flux d’énergie qui circule sans but dans l'univers peut-il donner la vie ou comment l'on passe des particules à l'organisation biologique.
Notre avenir ne se trouve pas dans des espaces où chacun enferme ses secrets pour rester dominant, mais dans un échange universel pour trouver ce que peut apporter le contenu qui se situe entre un flux d'énergie et notre vie pour améliorer notre condition humaine et nos rejets.
Ainsi le monde humain ne peut plus être enfermé dans des États prétendant organiser séparément leur existence.
Les marchandises circulent, les capitaux traversent les frontières, les informations sont instantanées, les pollutions se déplacent, les émissions de carbone modifient le climat général et les technologies produites dans un pays transforment la vie de tous les autres.
Les moyens de communication et de transport ont fait du monde un village technique sans en faire encore une communauté politique.
Chaque État continue pourtant de mesurer sa réussite par rapport aux autres : croissance, balance commerciale, puissance militaire, capacité industrielle, contrôle des technologies et accumulation de capital. Les nations observent le résultat de leurs luttes comme des entreprises observent leurs parts de marché.
Ce fonctionnement n’est plus adapté à la puissance de nos moyens.
Lorsque chaque nation cherche séparément son avantage, le résultat peut devenir défavorable à l’ensemble de l’humanité. C’est particulièrement visible dans le domaine climatique, militaire et technologique : chacun poursuit rationnellement son intérêt local et tous construisent collectivement un danger global.
La mondialisation ne signifie pas l’uniformité
Reconnaître l’unité de l’espèce humaine ne signifie pas vouloir imposer un ordre mondial uniforme.
Les peuples ne sont pas interchangeables. Ils sont le produit d’histoires, de langues, de milieux, de croyances et d’expériences différentes. J’appelle cela leurs cultures géohistoriques.
Ces différences empêchent heureusement tout déterminisme uniforme. Elles constituent une richesse, à condition qu’elles ne soient pas transformées en prétextes de domination, de fermeture ou de guerre.
La mondialisation actuelle est principalement celle des marchandises, des capitaux et des techniques. Elle ne constitue pas encore une mondialisation de la responsabilité.
Il ne s’agit donc pas d’abolir les peuples ou leurs cultures, mais de construire une organisation dans laquelle leurs différences puissent subsister à l’intérieur d’un intérêt supérieur commun : celui de l’espèce humaine et de la continuité du vivant.
Notre puissance a grandi plus vite que notre sagesse
Voilà le cœur du problème anthropologique.
Notre puissance technique a changé d’échelle. Notre psychologie beaucoup moins.
Nous disposons d’armes nucléaires, d’intelligence artificielle, de réseaux mondiaux, de machines capables de remplacer une part croissante du travail humain et d’une capacité de transformation planétaire. Mais nous continuons d’orienter ces moyens à partir de comportements anciens : recherche de sécurité immédiate, appartenance au groupe, rivalité, domination et accumulation.
René Girard a montré la puissance du désir mimétique : nous désirons aussi ce que possède l’autre, et la rivalité naît de cette imitation. Hans Jonas a, de son côté, expliqué que l’accroissement de notre puissance technique exigeait une responsabilité nouvelle envers les générations futures.
La question n’est donc plus seulement : « Comment produire davantage ? »
Elle devient :
Comment une espèce dont la puissance est devenue planétaire peut-elle apprendre à gouverner les dispositions psychiques héritées de petits groupes concurrents ?
Tant que nous ne poserons pas cette question, nous continuerons de chercher des solutions techniques aux conséquences d’un problème anthropologique.
Le capitalisme n’est pas tombé du ciel. Il s’appuie sur notre recherche de sécurité, de possession, de reconnaissance et de domination. Il transforme ces dispositions en concurrence économique et donne à l’accumulation du capital l’apparence d’une loi naturelle.
Changer quelques réglages sans changer ce principe ne suffira pas.
Il nous faut utiliser notre pensée associative non seulement pour inventer des machines, mais pour relier nos actes à leurs conséquences, nos besoins présents à l’avenir des générations suivantes et nos appartenances particulières à notre appartenance commune à l’espèce humaine.
Conclusion : aucune évolution humaine n’est automatique
Autrement, nous resterons des êtres techniquement surpuissants, philosophiquement adolescents et psychiquement gouvernés par les mêmes réflexes qui organisaient autrefois la survie de petits groupes humains.
Nous en concluons parfois que la France serait devenue ingouvernable. C’est une ineptie si l’on entend par là qu’un peuple posséderait naturellement un caractère le rendant incapable de vivre collectivement.
La difficulté ne provient pas d’une prétendue nature française. Elle vient de la rencontre entre nos dispositions psychiques de primates sociaux et l’histoire géographique, culturelle, politique et économique dans laquelle elles s’expriment.
Nos émotions ne sont pas indépendantes de notre environnement. Elles orientent nos institutions, mais ces institutions agissent en retour sur elles. La peur peut produire une demande d’autorité ; l’autorité peut entretenir la peur. La concurrence développe la méfiance ; la méfiance justifie davantage de concurrence. La coopération peut, inversement, produire de la confiance, et cette confiance faciliter de nouvelles coopérations.
C’est cette rétroaction permanente entre notre organisation psychique et notre existence géohistorique qui transforme les sociétés.
Il est donc important de comprendre que les formes historiques de domination n’ont pas été dépassées spontanément par ceux qui les subissaient.
Ce ne sont pas les esclaves, en tant que groupe social organisé, qui ont conçu le servage. Ce ne sont pas les serfs qui ont, à eux seuls, inventé les formes de dépendance qui lui ont succédé. Ce ne sont pas davantage les serviteurs qui ont élaboré le salariat moderne.
Cela ne signifie pas que les dominés n’ont jamais résisté. Les révoltes, les désertions, les grèves et les luttes sociales ont été essentielles. Mais aucune classe dominée ne produit automatiquement, par sa seule condition, l’organisation qui succédera à celle qu’elle combat.
Les transformations naissent de la rencontre entre les résistances, les innovations techniques, les bouleversements politiques, les changements économiques et le travail intellectuel de ceux que René Girard aurait situés dans ce tiers capable de prendre une distance avec l’ordre existant.
Il en va de même aujourd’hui.
Le salariat ne produira pas spontanément le partenariat économique. Le fait d’être soumis au capital ne suffit pas pour imaginer une organisation qui permette de s’en libérer. Le salarié peut réclamer un meilleur salaire, une durée de travail réduite ou davantage de protection tout en demeurant psychiquement et matériellement attaché au système qui lui assure son existence.
Il peut combattre les effets de la domination sans remettre en cause son mécanisme de reproduction.
Le Modèle Joule ne conduira pas davantage, par sa seule existence, au partenariat et à la collaboration future des peuples. Aucun modèle écrit ne possède une force historique autonome. Il ne peut ni abolir nos peurs, ni effacer notre recherche de domination, ni contraindre les populations à comprendre ce qu’elles ne sont pas encore disposées à examiner.
Le Modèle Joule propose seulement une architecture permettant de rendre cette évolution matériellement possible : reconnaître l’énergie humaine comme capital fondamental, dissocier l’accès à la vie de la vente d’un emploi, remplacer le salarié dépendant par un partenaire économique et orienter la puissance des machines vers les besoins de l’espèce.
Il ouvre une possibilité ; il ne garantit pas son accomplissement.
La difficulté principale n’est donc peut-être plus technique. Nous savons produire, comptabiliser, communiquer et organiser à l’échelle mondiale. Elle est psychique, culturelle et philosophique : accepter de ne plus rechercher seulement comment devenir le dominant à la place du dominant, mais comment construire une organisation dans laquelle la domination ne constitue plus la condition d’accès à l’existence.
Aucune évolution historique ne nous y conduira nécessairement.
Mais pour la première fois, nous pouvons comprendre les mécanismes qui nous en empêchent, concevoir les institutions capables de les contenir et choisir consciemment une autre direction.
La force principale de cet article est de montrer que la difficulté n’est pas seulement de financer autrement les besoins, mais de reconnaître comme richesse réelle ce que le capitalisme ne comptabilise pas lorsqu’il ne peut pas le vendre.
PS.
La pensée biologique/cérébrale : Les pensées et leurs connexions sont produites par le cortex préfrontal et les réseaux de neurones du cerveau.
C'est précisément dans le cortex frontal — et plus particulièrement dans le cortex préfrontal — que se développent la réflexion, l'analyse et la régulation des signaux émotionnels envoyés par le cerveau primitif (le système limbique). Plus communément désigné comme siège de la pensée associative.
Le cerveau fonctionne ici comme un duo interconnecté :
-
Le système limbique (l'émotion brute) : Il réagit instantanément à l'environnement. Par exemple, face à une menace, l'amygdale déclenche une décharge de peur ou de colère.
-
Le cortex préfrontal (la réflexion et l'adaptation) : Il reçoit ce signal d'alarme, prend du recul, analyse le contexte et décide de la meilleure réponse à adopter. C'est le siège des fonctions exécutives (planification, logique, inhibition).
Comment se passe cette adaptation ?
Le cortex préfrontal joue le rôle de "modérateur". Au lieu de vous laisser réagir de manière purement impulsive (fuir ou attaquer), il évalue la situation :
Il freine l'impulsion : Il envoie des signaux inhibiteurs à l'amygdale pour calmer l'activation émotionnelle si le danger n'est pas réel.
Il intellectualise l'émotion : Il vous permet de mettre des mots sur ce que vous ressentez ("Je suis en colère parce que...").
Il adapte le comportement : Il cherche des solutions rationnelles à long terme plutôt qu'une satisfaction ou une réaction immédiate.
C'est cette interaction permanente qui définit notre intelligence émotionnelle.
Le cerveau primitif ou système limbique se compose de L'amygdale (dans les lobes temporaux) elle détecte les menaces et gère la peur. De L'hippocampe il gère la mémoire et les souvenirs affectifs. De L'hypothalamus qui régule les réponses physiques et hormonales aux émotions (stress, plaisir). Du gyrus cingulaire : traite les conflits émotionnels et l'humeur.
Connaître ces structures cérébrales n'est pas essentiel pour vivre, mais elles le sont pour envisager notre évolution sans devoir passer par le conflit humanicide.