La peur cachée derrière les mots

par ddacoudre
lundi 7 septembre 2026

Dans le paysage politique, quelques mots finissent parfois par tenir lieu de pensée : « gauche », « droite », « extrême droite », « extrême gauche ».

Ces appellations ne sont pas inutiles. Elles permettent de situer approximativement les familles politiques. Mais elles deviennent des caches d’inculture lorsqu’elles dispensent les citoyens, les journalistes et parfois les responsables politiques d’examiner le contenu réel des projets.

On classe un parti, puis on croit l’avoir expliqué. On condamne ou l’on approuve son étiquette sans rechercher les conditions sociales, économiques et psychologiques qui ont conduit une partie de la population à voter pour lui.

Ce que révèle la victoire de l’AfD

Le résultat obtenu par l’Alternative pour l’Allemagne en Saxe-Anhalt en fournit un nouvel exemple. Selon les premières estimations du scrutin du 6 septembre 2026, l’AfD arrive très largement en tête avec environ 44 % des suffrages. Cette victoire électorale ne lui garantit pas encore la direction du gouvernement régional, mais elle constitue un événement politique majeur.

Créée en 2013 autour d’une opposition à l’euro et à la politique européenne, l’AfD s’est progressivement radicalisée. Elle défend aujourd’hui une conception nationaliste et ethnoculturelle de l’Allemagne, combat l’immigration, présente fréquemment l’islam comme une menace et rejette une grande partie de la construction politique européenne.

La branche de Saxe-Anhalt ne fait pas seulement l’objet d’une qualification polémique formulée par ses adversaires : elle est officiellement classée depuis 2023 comme organisation d’extrême droite avérée par le service régional chargé de la protection de la Constitution.

Cependant, prononcer les mots « extrême droite » ne suffit toujours pas à expliquer pourquoi près d’un électeur sur deux a choisi ce parti.

Tous ces électeurs ne sont pas nécessairement des militants racistes convaincus. Certains expriment une hostilité envers les étrangers ou les musulmans ; d’autres votent contre les partis établis, contre le gouvernement fédéral, contre le déclassement économique ou contre le sentiment d’abandon des régions de l’Est. Certains pensent retrouver dans la nation fermée une protection qu’ils ne trouvent plus dans les institutions politiques et sociales.

Comprendre ces causes ne signifie ni les approuver ni excuser les discours xénophobes. Cela signifie simplement qu’on ne combat pas une évolution politique en refusant de comprendre les peurs dont elle se nourrit.

La xénophobie n’est pas une anomalie inexplicable

La méfiance envers l’inconnu appartient aux possibilités du comportement humain. Dans un environnement dangereux, se méfier de ce que l’on ne connaît pas a pu constituer un mécanisme de protection.

Ce que j’appelle, par commodité, le comportement « reptilien » désigne cette tendance ancienne à rechercher une sécurité immédiate, à privilégier ce qui est familier et à considérer rapidement le changement comme une menace.

Il ne s’agit pas littéralement d’un cerveau reptilien autonome qui commanderait nos actes. Notre cerveau fonctionne comme un ensemble dans lequel la perception, l’émotion, la mémoire, le raisonnement et l’environnement social interagissent constamment. Mais l’image demeure utile pour comprendre une difficulté : nous pouvons imaginer intellectuellement une évolution future sans parvenir à la ressentir comme rassurante tant qu’elle n’est pas devenue une réalité vécue.

La peur de l’inconnu n’entraîne pourtant pas automatiquement la xénophobie. Celle-ci apparaît lorsque l’inquiétude est dirigée contre une population entière, définie par son origine, sa religion ou sa culture, et présentée comme responsable des difficultés collectives.

Cette transformation de la peur en hostilité n’est pas seulement individuelle. Elle peut être entretenue par les discours politiques, la répétition médiatique, les réseaux sociaux et la désignation permanente d’un groupe comme source du danger.

La peur est alors utilisée comme une matière première électorale.

Le conservatisme est un frein, non un moteur

Le conservatisme n’est pas nécessairement une anomalie. Il remplit une fonction de ralentissement qui peut être utile à l’évolution humaine.

Devant un changement dont nous ne connaissons pas encore les conséquences, nos mécanismes de protection nous invitent à la prudence. L’être humain n’accepte pas facilement une transformation tant qu’il ne peut pas la reconnaître comme viable et compatible avec sa sécurité.

C’est ce mécanisme que je continue d’appeler, par image, le « reptilien ». Il ne s’agit pas d’une partie indépendante du cerveau qui penserait à notre place, mais de l’ensemble de nos réactions anciennes de protection devant l’incertitude, le danger et l’inconnu.

Le conservatisme peut ainsi jouer le rôle d’un frein. Il ralentit le changement, oblige à en mesurer les conséquences et laisse à la population le temps de l’intégrer dans sa représentation du monde.

Un frein est indispensable à un véhicule. Mais il ne lui donne ni sa direction ni son mouvement.

De la même manière, le conservatisme peut demander des garanties, corriger une évolution trop brutale ou empêcher une innovation dangereuse. Mais il ne peut pas constituer, à lui seul, une politique progressiste, puisqu’il prend pour finalité la préservation de ce qui existe déjà.

Si la conservation avait toujours prévalu sur l’adaptation, nous vivrions encore dans les cavernes.

Les hommes dits de Cro-Magnon appartenaient déjà à notre espèce, Homo sapiens. Ils n’ont donc pas disparu comme une espèce étrangère à la nôtre : nous sommes leurs lointains descendants. Mais leur organisation sociale, leurs techniques, leurs croyances et leur manière d’habiter le monde ont été profondément transformées.

Ils ont survécu biologiquement parce que leurs descendants ne sont pas restés culturellement des hommes de Cro-Magnon.

Nous ne pouvons évidemment pas les qualifier de nationalistes au sens politique actuel, puisque les nations n’existaient pas. Mais leurs groupes devaient eux aussi protéger leurs territoires, leurs ressources et leurs membres, et probablement se méfier de ceux qu’ils ne connaissaient pas. Si cette méfiance avait rendu impossibles les rencontres, les échanges, les alliances, les déplacements et la transmission des connaissances, aucune civilisation n’aurait pu se développer.

La continuité humaine ne vient donc pas de l’immobilité. Elle vient de notre capacité à transformer nos façons de vivre sans cesser d’appartenir à la même espèce.

C’est précisément ce que les nationalistes ne comprennent pas lorsqu’ils présentent une identité nationale comme une réalité ancienne, homogène et définitivement fixée. Toutes les nations sont le résultat de déplacements, de conflits, de rapprochements, de métissages et d’emprunts culturels. La culture qu’ils prétendent figer est elle-même le produit d’évolutions qu’un conservateur d’une époque antérieure aurait probablement combattues.

Le nationalisme confond ainsi la préservation avec la fossilisation.

Il veut faire du frein le moteur de la société et transformer un mécanisme temporaire de prudence en une politique permanente de fermeture. Il promet de retrouver un monde antérieur qui n’a jamais été aussi homogène qu’il l’imagine et qui ne peut plus être reproduit dans une humanité devenue interdépendante.

Cela ne signifie pas qu’il faille imposer brutalement toutes les transformations. Une évolution durable doit être expliquée, expérimentée et rendue suffisamment concrète pour que les mécanismes de protection de la population puissent la reconnaître comme viable.

Une politique progressiste ne doit donc pas mépriser la peur conservatrice. Elle doit l’entendre, répondre aux problèmes réels qui la nourrissent et démontrer qu’une autre organisation est possible.

Mais elle ne doit jamais lui abandonner la direction de l’avenir.

Le conservatisme peut ralentir l’évolution afin qu’elle soit assimilée. Dès qu’il prétend l’arrêter, il ne protège plus la société : il l’empêche de s’adapter au monde qui se transforme autour d’elle.

Les déplacements humains ne sont pas nouveaux

La circulation des personnes a toujours accompagné l’histoire humaine. Les populations se sont déplacées pour trouver de la nourriture, du travail, des terres ou une protection, mais aussi pour échapper aux guerres, aux famines, aux persécutions et aux catastrophes.

La France s’est construite à travers des migrations venues de ses frontières européennes, de ses anciennes colonies et de nombreux autres territoires.

Les États-Unis sont nés d’une colonisation européenne qui s’est accompagnée de la dépossession et de la disparition d’une grande partie des populations autochtones. L’Amérique du Sud a connu la conquête, les épidémies importées, l’esclavage, la destruction de sociétés préexistantes, mais également de multiples formes de métissage.

L’Europe n’a pas seulement vécu la suprématie blanche comme un non-dit. Elle l’a longtemps exprimée ouvertement dans la colonisation, les théories raciales et la prétendue mission civilisatrice qu’elle s’attribuait. Après la Seconde Guerre mondiale et la découverte de l’extermination industrielle, l’expression publique du racisme biologique est devenue moralement et juridiquement condamnable. Mais certaines de ses représentations ont survécu sous des formes nouvelles : défense d’une identité prétendument homogène, incompatibilité supposée des cultures ou peur du remplacement de la population.

Les capitaux circulent, les personnes inquiètent

La mondialisation a rendu presque naturelle la circulation internationale des capitaux, des marchandises, des entreprises et des informations. Un capital peut traverser plusieurs frontières en quelques secondes sans provoquer la même émotion qu’une famille étrangère s’installant dans un quartier.

Cette différence est révélatrice.

La circulation du capital est présentée comme une nécessité économique. La circulation des personnes est souvent présentée comme un danger identitaire. Pourtant, les deux appartiennent à la même transformation mondiale.

Les guerres, les régimes autoritaires, les écarts de richesse, les besoins de main-d’œuvre, le dérèglement climatique et la destruction de certaines économies locales produisent des déplacements de population. L’organisation capitaliste du monde y contribue lorsqu’elle permet aux richesses de quitter facilement les territoires sans donner à leurs habitants les moyens d’y vivre.

On accepte alors le départ des capitaux, mais on reproche aux personnes de suivre les emplois, la sécurité et les conditions d’existence.

Reconnaître les problèmes sans désigner des peuples

Cela ne signifie pas que l’immigration ne pose aucun problème réel.

L’accueil, le logement, l’école, la santé, l’emploi, la sécurité, la formation linguistique et la coexistence de pratiques culturelles différentes nécessitent une organisation publique. Lorsque les gouvernements laissent les communes, les associations bénévoles et les habitants les plus modestes gérer seuls ces difficultés, ils créent les conditions du ressentiment.

Les populations qui vivent déjà dans la précarité peuvent alors avoir le sentiment que les nouveaux arrivants deviennent leurs concurrents pour des ressources insuffisantes.

La responsabilité politique consiste à résoudre ces difficultés, non à les nier. Mais elle consiste également à expliquer que leur origine ne se trouve pas dans l’existence d’une religion ou d’une population entière. Elle se trouve aussi dans l’insuffisance des logements, la concentration de la pauvreté, l’abandon de certains territoires, l’inégale distribution de la richesse et l’absence d’une politique internationale capable d’agir sur les causes des migrations.

Ces questions sont rarement suivies jusqu’à leur origine économique. Elles sont enfermées dans des mots : immigration, identité, sécurité, islam, frontière. Le mot remplace alors l’explication.

Des partis différents, une logique comparable

L’AfD allemande, le Rassemblement national français et les autres mouvements nationalistes européens ne sont pas identiques. Ils sont issus d’histoires nationales différentes et ne défendent pas exactement les mêmes programmes.

Ils partagent néanmoins une logique : présenter le repli national, la fermeture des frontières et la limitation des droits des étrangers comme des réponses centrales à des difficultés qui sont également économiques, sociales et mondiales.

Il ne faut pas confondre toute pensée conservatrice avec la xénophobie. On peut vouloir préserver des institutions, des habitudes ou une culture sans désigner l’étranger comme un ennemi. Le basculement se produit lorsque la protection de ce qui existe exige l’exclusion de ceux qui seraient supposés ne pas appartenir réellement à la nation.

Ces partis promettent le retour à un monde plus homogène, plus stable et plus souverain. Mais ce monde ne peut plus être reproduit. Les économies, les technologies, les communications, les ressources et les populations sont devenues interdépendantes.

Pour recréer artificiellement une société fermée, il faudrait multiplier les contrôles, les exclusions et les contraintes. La promesse de protection conduit alors progressivement à une politique autoritaire.

L’histoire n’avance pas automatiquement

Il serait toutefois dangereux de croire que l’évolution humaine se réalisera nécessairement et pacifiquement malgré les nationalistes. L’histoire peut connaître des retours en arrière. Une population inquiète peut démocratiquement confier le pouvoir à ceux qui réduiront ensuite ses libertés.

Lorsque les nationalismes xénophobes sont devenus des politiques d’État, ils n’ont pas supprimé les inégalités qui avaient nourri leur progression. Ils ont déplacé la colère vers des populations plus faibles et produit l’exclusion, la persécution, la violence et parfois la guerre.

Le vote en faveur de l’AfD ne doit donc être ni banalisé ni seulement condamné par une étiquette. Il doit être compris comme le symptôme d’une peur que les dirigeants démocratiques n’ont pas su entendre, expliquer et traiter.

La véritable question n’est pas seulement : « Ce parti appartient-il à l’extrême droite ? »

Elle est aussi :

Pourquoi tant de citoyens pensent-ils désormais que leur protection exige l’exclusion d’autres êtres humains ? Qui entretient cette peur ? Quelles réalités économiques se cachent derrière elle ? Et quelle autre organisation de la société permettrait de rendre la sécurité matérielle à chacun sans transformer son voisin en ennemi ?

La peur de l’inconnu peut ralentir une évolution. Elle ne constitue jamais, à elle seule, un projet d’avenir.


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