La suffisance et l’insuffisance

La suffisance et l’insuffisance

par Philippe Bilger
vendredi 25 mai 2007

Je ne veux surtout pas qu’Arno Klarsfeld devienne ma "tête d’avocat" comme on a ses "têtes de turc". Mais force est de reconnaître qu’il y met du sien.

Lorsque j’ai lu cette déclaration d’Alain Delon dans le Parisien  : "Président du jury ? Ce serait un rôle à ma mesure", je n’ai pas pu m’empêcher de penser qu’il y avait un dénominateur commun aux personnalités discutées et discutables, pour rester aimable.

Avant de l’énoncer, revenons une seconde sur tel ou tel propos d’Arno Klarsfeld depuis qu’il a été "parachuté" dans le 12e arrondissement à Paris. Il est vrai, nous a-t-il dit, que ses pieds en roller le connaissent pour en avoir martelé le pavé. Notre candidat s’est plu à répéter qu’il avait l’oreille de Nicolas Sarkozy et de François Fillon, que le président de la République ne lui avait confié que des missions "difficiles" - on en a vu les résultats !- et qu’il espérait bien être secrétaire d’Etat.

Vous ne faites pas un rapprochement entre Delon et Klarsfeld, la star d’âge mûr et l’espoir, paraît-il, de l’UMP ?

Continuons si vous le voulez bien. Hier, j’ai reçu un message très violent qui me traitait "d’insignifiant prétentieux" entre autres gracieusetés encore plus vives. J’ai répondu la stricte vérité, de mon point de vue. Que je me sentais insignifiant par rapport aux personnalités que j’admire mais que j’étais tout sauf prétentieux, en dépit d’une accusation absurde et persistante de vanité. Je hais les vaniteux. J’attache la plus grande importance à la fonction que j’exerce et j’ai toujours exigé, avec les moyens dont je disposais, qu’elle soit respectée. En revanche, sur un plan personnel, je déteste si fort la satisfaction de soi-même que j’en ai fait un partage radical dans l’existence. Il y a ceux qui "se croient" et ceux qui ne se "croient pas". Il y a ceux qui, partout et toujours, se prennent pour de petites institutions et ceux qui affrontent la vie et discutent avec autrui avec la seule force d’une solitude et d’un esprit qui ne se haussent pas du col d’emblée. Cette perversion atteint n’importe qui, et à tout âge. Les jeunes gens comme les personnes âgées.

La suffisance et l’insuffisance vont très souvent de pair. Ainsi, relier le propos ostensiblement content de soi proféré par Delon aux pensées ridiculement ambitieuses de Klarsfeld a du sens. Le dénominateur commun à ces illustres - il est évident que je ne mets pas sur le même plan le grand acteur qu’a pu être Delon et le mauvais avocat qu’a été Klarsfeld - est que, non satisfaits d’être sous la lumière, ils la projettent directement sur eux-mêmes avec une impudeur et une indécence qui font peur ou rire selon le degré d’activité utile qui reste à ces paons incarnés.

J’aimerais avoir la qualité d’indifférence. Je ne serais pas sans cesse en train de dénoncer des attitudes qui peut-être n’agacent que moi.


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