Le 11 septembre est-il plus important que la chute du mur ?
par Bernard Dugué
mardi 10 novembre 2009
On vient juste de célébrer la chute du mur. 20 ans et une flopée de dirigeants. Une fête à Berlin. Des émissions nombreuses à la télé, la radio. Plein de papiers et puis l’oubli. Le Figaro a sondé les lecteurs de son site. La chute du mur apparaît comme l’événement le plus important après 1945. Mais pourtant, la chroniqueuse du Figaro titre sur un 11 septembre apparaissant à ses yeux bien plus important dans notre histoire de l’après-guerre. Mais au fait, qu’est-ce qu’un événement important et qui en décide ? Tout semble relatif. D’abord d’un pays à un autre. Puis selon la position de la personne. Enfin, le travail de l’historien offre une analyse critique livrant un avis sans doute différent de celui d’une opinion dont le propre est d’attraper tout ce qui filtre dans les médias, de l’ouvrage le plus savants aux images les plus saisissantes accompagnée d’un cortège d’émotion. On pourra donc douter de l’avis d’une opinion jugeant la chute du mur comme événement du siècle, au moment même où on célèbre cet événement dans les pays occidentaux. Par ailleurs, un événement peut être important dans la transformation du monde en résultant mais aussi signifier une évolution du monde à travers une analyse symbolique. Et bien souvent, les événements ne sont pas à l’origine d’une transformation mais plutôt la conséquence d’un cours du monde les précédant de plusieurs décennies.
Le mur a signé la fin, inattendue mais pas si imprévisible, du bloc de l’Est. Les conséquences géopolitiques ont été importantes. Au niveau symbolique, ce mur a signifié l’adhésion presque universelle des populations, de leurs dirigeants, à l’économie de marché et aux libertés de circuler et s’exprimer. Ce constat a été développé dans des centaines d’ouvrages et articles. Et le 11 septembre ? Cet événement a eu son importance. On lui doit la présence des GI en Irak, l’assassinat de Saddam Hussein et la situation complexe en Afghanistan avec les forces de l’Otan enlisées. Le symbole du 11 septembre ne devrait pas apparaître un peu hâtivement comme le signe d’une opposition entre un axe du mal et un autre du bien, comme l’affirma GW Bush, ni comme la marque d’une haine que voue l’Islam à l’Occident. Certes, on a pu voir des populations se réjouir après l’effondrement des tours mais ce sont des phénomènes de masse, émotionnels, liés notamment à une mauvaise image des Etats-Unis, spécialement dans les pays des Moyen et Proche Orients. Ce 11 septembre a marqué une évolution douce, indolore, lente, qu’on n’a pas vu venir et qui pourtant détermine le cours des sociétés autant que les aspirations à la liberté. Cette évolution, c’est celle d’un sentiment négatif. La peur s’est amplifiée. Les médias y ont contribué mais aussi d’autres facteurs. La peur du terrorisme s’est diffusée après le 11 septembre mais d’autres peurs sont apparues, notamment depuis la chute du mur. Jusqu’à 2009.
Et si le 11 septembre était le symbole d’un monde gagné par les peurs ? Ce constat mériterait un examen approfondi. On y lirait sans doute les impasses politiques actuelles. L’enjeu étant de conjurer les peurs, plus que de faire naître des espérances qui, dans le contexte actuel, ne peuvent que s’éteindre. Voici un petit catalogue des peurs
Années 1990. Les anciens ont la peur de l’avenir pour les jeunes. Ça se passe en France, au Japon. Au pays du soleil levant, la secte Aum affole les gens avec un attentat au gaz sarin. A cette époque, nos philosophes professionnels réfléchissent au principe de responsabilité en commentant Hans Jonas puis apparaît le principe de précaution. Le 11 septembre arrive. D’autres peurs se diffusent. Notamment les peurs sanitaires et alimentaires. Une intoxication dans un centre de vacance et hop, un titre à la une. Crise de la vache folle. Peur des structures mal fixées. On vérifie les panneaux de baskets. Les maires ont peur d’un procès. Les chirurgiens aussi. Du coup le marché des assurances se porte bien. Tout comme celui des systèmes de sécurité. 2005. Peur du SRAS, du H5N1. Tsunami, peur des événements climatiques extrêmes. Peur du climat. Peur de la grippe H1N1. Peur des tempêtes. Un coup de vent annoncé et les parcs publics sont fermés. Peur des nanotechnologies. Peur des vaccins… crise financière. Peur de l’avenir.
Conclusion. L’effondrement du WTC signe un autre effondrement, très lent, celui de la civilisation, hantée par ses phénomènes de peur et son évolution crépusculaire qui, comme le dit Hermann Broch, est marqué par une perte en rationalité. Où se loge la raison dans toutes ces peurs ? La chute du mur semble alors signaler la fin d’une ère marquée par l’industrie, les Trente glorieuses, les médias, l’adhésion au marché, le consumérisme. Le 11 septembre signe avec l’année 2009 l’échec de la civilisation occidentale et même de la civilisation tout court, crispée sur les addictions matérialistes et les peurs diffuses.