Le capitalomètre : quand la comptabilité devient la loi des hommes
par ddacoudre
mercredi 17 septembre 2025
1) Libéralisme dévoyé : la liberté sans le « ne pas nuire »
Le libéralisme était d’abord une exigence : garantir à chaque individu la possibilité d’entreprendre sans nuire à autrui. Chemin faisant, le principe a été retourné contre sa propre promesse : au nom d’une « liberté » désarrimée du bien commun, on a naturalisé la compétition généralisée—c’est-à-dire la mise en concurrence des existences—jusqu’à faire accepter que le plus fort impose ses règles. Ainsi, le dogme libéral s’est confondu avec la gestion capitaliste, où la souveraineté réelle ne réside plus dans les citoyens mais dans des dispositifs de calcul qui tranchent, à froid, qui mérite d’exister dans les comptes.
2) Marx observateur, pas prophète : l’ordre dominant n’est jamais définitif
Marx n’a pas « inventé » l’exploitation ; il l’a observée. Son mérite fut de décrire les mécanismes par lesquels le travail se voit capté par le capital. Cela ne fait ni du capitalisme une fatalité, ni d’hier un âge d’or. Chaque époque se raconte un récit qui ferme l’horizon : hier, le droit divin ; aujourd’hui, « les marchés ». Nos savoirs naissent de notre ignorance : ce que nous ne connaissons pas encore contient l’innovation qui déclassera nos évidences. Le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire ; il est une étape parmi d’autres façons possibles de relier production, échange et justice.
3) Le « capitalomètre » : quand le plan comptable devient le vrai souverain
Le cœur du système n’est pas une idéologie : c’est un instrument. Appelons-le le capitalomètre : la manière dont la comptabilité classe, additionne, soustrait—et, ce faisant, déclare « charges » ce qui relève de la vie humaine (salaires, santé, éducation, solidarités), et « produits » ce qui nourrit le capital. Ce langage s’est imposé partout : dans l’entreprise, évidemment ; mais aussi dans l’État (budgets pilotés aux ratios), dans l’Union européenne (normes et règles d’or) et, plus largement, dans notre imaginaire collectif. Résultat : changer de gouvernement sans changer d’instrument de mesure revient à reconduire la même finalité—l’obsession de la rentabilité monétaire—avec des visages différents.
Ce que la colonne “charges” appelle coût, la société l’appelle dignité.
Historiquement, nous avons glissé de l’économie de pillage à l’économie sédentaire puis industrielle ; à chaque étape, un dispositif d’écriture a scellé l’ordre social. Aujourd’hui, la comptabilité financière tient ce rôle. Elle organise la rareté, oriente les flux de crédit, dépolitise les arbitrages en les présentant comme techniques. Même la monnaie—créée à crédit par des institutions peu redevables au suffrage—devient le vecteur d’une souveraineté détournée : nos dépôts alimentent des décisions dont nous subissons les effets sans en fixer les buts.
4) Espace, densité, comportements : ce que disent Calhoun et Edward T. Hall
Les structures ne forment pas que des prix : elles façonnent des comportements. Les expériences de John B. Calhoun sur des colonies de rongeurs ont montré comment la configuration de l’espace et la densité modifient les interactions : accaparement de zones « premium », stress, désorganisation des soins aux petits, montée des conduites de prédation. Rien à plaquer tel quel aux sociétés humaines, mais une leçon précieuse : organisation, règles et espace social produisent des effets psychiques et politiques.
Dans La Dimension cachée, Edward T. Hall démontre que nos distances sociales, nos proximités et nos seuils de tolérance sont culturellement codés. Autrement dit : l’architecture des institutions (marchés, villes, médias, entreprises, administrations) influence nos manières de coopérer ou de nous affronter. Quand toute la vie est réécrite par le capitalomètre, la compétition devient la grammaire des relations ; l’horizontalité (confiance, pair-à-pair, mutualisme) s’érode ; la verticalité (classement, tri, exclusion) prospère.
On ne change pas les comportements sans changer les structures qui les rendent “rationnels”.
5) Sortir du piège : changer la mesure, changer la fin
Si la mesure fait la loi, changer la mesure devient l’acte politique décisif. Cela suppose :
a) Requalifier les “charges” en biens fondamentaux
Santé, éducation, retraite, protections collectives ne sont pas des coûts à minimiser mais des investissements d’existence. Comptablement, cela implique d’autres référentiels (budgets de mission, comptabilité en “capital humain et social”, bilans socio-environnementaux opposables).
b) Rémunérer l’apprentissage tout au long de la vie
Dans une économie où la productivité technique remplace le travail répétitif, la valeur se déplace vers le savoir, la créativité, la capacité de coopération. Rémunérer l’étude—non pas comme “formation professionnelle” ponctuelle, mais comme bien commun—c’est sécuriser les trajectoires et élargir le champ des possibles.
c) Introduire un référentiel énergétique universalisable
On peut contester la fiction d’une valeur purement monétaire et rapprocher la mesure de la réalité physique du travail : l’énergie dépensée (le joule) tout au long des chaînes de production et de services. Ce n’est pas un fétiche techniciste, mais un principe d’objectivation : relier prix, efforts humains, impacts matériels. Une telle boussole recadre la hiérarchie des valeurs (moins de spéculation rentière, plus de sobriété productive, meilleure lisibilité des coûts réels—y compris écologiques).
d) Démocratiser la monnaie et le crédit
Si la monnaie oriente le réel, son émission doit relever d’un mandat démocratique : banques publiques d’investissement, conditions de crédit liées à des objectifs sociaux et écologiques, transparence sur la destination des dépôts, contre-pouvoirs citoyens dans les institutions monétaires.
6) Pourquoi ce changement n’est pas un retour en arrière
Rien de ce qui précède ne vise à détruire l’entreprise, outil prodigieux de coopération ; il s’agit d’en désactiver la structure totalitaire (où l’humanité est une variable d’ajustement) pour réaligner les finalités : produire ce qui améliore la vie, au moindre coût énergétique et au plus haut bénéfice social. L’Europe n’a pas vocation à devenir une “super-entreprise” pilotée par tableaux de bord ; elle peut être une fédération de communs dotée d’une comptabilité qui compte enfin ce qui compte.
Tant que le capitalomètre décide, l’alternance politique reconduit la même fin.
Changer l’instrument de mesure, c’est rouvrir l’horizon du possible.
Conclusion : de la colonne « charges » à la colonne « humanité »
Nous n’avons pas besoin d’un mythe nouveau, mais d’un déplacement lucide :
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du calcul contre l’humain au calcul pour l’humain ;
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de la rareté organisée à la suffisance partagée ;
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du salariat-marchandage au savoir-comme-bien-commun.
La prochaine révolution n’opposera pas seulement « État » et « marché ». Elle changera la mesure—et donc la fin—en assumant que la véritable richesse est l’énergie humaine investie dans la connaissance, la relation, le soin et la transmission. C’est par là que s’ouvre l’âge adulte de l’humanité.