Le Chaos et le Néant
par Pierre
mercredi 13 janvier 2016
L’année une 2015 aura été l’année de tension internationale la plus dangereuse depuis la fin de l’URSS en 1991.
2016 risque d’être encore pire. De nouvelles régions entrent en crise sans qu’aucun conflit en cours ne soit réglé. On peut citer la Corée du Nord, le différend entre l’Iran et l’Arabie saoudite, la grave crise entre la Russie et le gouvernement Erdogan ou le retour de l’Oncle Sam en Amérique du Sud.
Cette dernière année du mandat de Barack Obama ne lui permettra pas de rétablir la « Pax Americana » dans le monde, il y a trop de conflits, les désaccords sont trop profonds, les États-Unis n’ont plus la confiance ni de leurs alliés ni de leurs adversaires, des pays comme la Russie ou la Chine sont devenus des concurrents géostratégiques importants et, disons-le aussi, l’Occident est en crise et n’a plus les moyens de de ses ambitions.
Barack Obama laissera peut-être comme héritage les détentes avec l’Iran et avec Cuba mais là aussi, rien n’est encore définitivement garanti.
Comment en est-on arrivé là alors que son arrivée à la Présidence en 2009 avait suscité tant d’espoir après les années de bellicisme de son prédécesseur.
Le chaos. [1]
La stratégie du chaos est un concept néo-conservateur consistant à créer le chaos au nom des intérêts stratégiques des États-Unis dans des pays ne faisant pas partie de leur zone d’influence habituelle et qui échappent à leur contrôle.
Les guerres classiques sont coûteuses, impopulaires et finalement n’atteignent pas leur but comme en Afghanistan et en Irak.
La guerre par procuration (War by proxy) remise au goût du jour par Zbigniew Brzezinski [2] ne tient pas ses promesses comme on peut le constater en Syrie où le Turc Recep Erdogan cherche plus à restaurer l’influence de son pays sur l’ancien Empire ottoman que de veiller aux intérêts impériaux des États-Unis qui passent par le nouvel ordre mondial.
L’Arabie saoudite, forte de ses 56,7 milliards de dollars de budget militaire en 2015, veut être la puissance régionale dominante face à la République islamique d’Iran.
Ses énormes capacités financières lui permettent aussi d’imposer son islam wahhabite comme l’islam de référence bien au-delà du Moyen-Orient. En Asie, en Afrique et en Europe, de plus en plus d’imans prêchent au nom de cet islam littéraliste dans des mosquées construites grâce au financement saoudien.
Barack Obama n’a plus une influence incontestée sur ses « proxies ». Même certaines institutions étasuniennes comme la CIA par exemple ou le Pentagone échappent parfois au contrôle présidentiel.
Le premier État victime du chaos fut la Somalie. Plus de vingt ans plus tard, ce pays n’est toujours pas redevenu un État digne de ce nom. Le gouvernement officiellement reconnu ne contrôle la capitale que grâce à l’appui de troupes mandatées par l’Union africaine.
Les alliances entre les groupes islamiques qui contrôlent le reste du pays se font et se défont au gré des intérêts particuliers ou des volontés de leurs soutiens financiers étrangers.
Le pays ne dispense plus les services qui devraient lui incomber : plus d’enseignement, plus de services postaux, plus de ramassage des immondices, les égouts ne sont plus entretenus, les mairies sont fermées etc.
Les Somaliens qui ont fait des études ou qui ont de l’argent ont quitté le pays depuis longtemps et il n’y aura plus personne pour reconstruire le pays sans aide extérieure quand le jour venu sera venu.
Le paisible islam soufi [3], traditionnel en Somalie, est remplacé par le wahhabisme qui impose de force ses lois qu’il va chercher dans des textes écrits il y a 1400 ans.
Camps d'entainement d'Al Qaïda en Somalie.
Ce territoire de non-droit est devenu le lieu idéal pour héberger les pirates qui écument la mer d’Arabie. Les camps d’entrainement des terroristes d’Al Qaïda y trouvent aussi refuge
La situation somalienne ne résulte pas d’une intervention militaire occidentale mais cet exemple aurait dû recommander aux Occidentaux d’agir avec prudence en Libye.
Suite aux campagnes de bombardements qui ont provoqué l’évanescence de l’armée de Mouammar Kadhafi, il n’y a plus d’administration ou de gouvernement national couvrant tout le pays. L’ordre dans l’essentiel du pays est maintenu par des dizaines de groupes combattants qui échappent au pouvoir politique qui ne contrôle que partiellement Benghazi pour le gouvernement internationalement reconnu (gouvernement de Tobrouk) et Tripoli pour le gouvernement dissident proche des Frères musulmans.
La Libye connait une situation proche de celle de la Somalie mais avec le danger pour l’Europe de se trouver à ses marches.
« Ordo ab chao ». [4]
« L’ordre nait du chaos ». Il n’est pas question ici d’accorder foi à la devise d’une quelconque secte ésotérique ou à promouvoir les Illuminati qui utilisent la même devise.
C’est une formule qui date de l’antiquité. Elle rappelle un des premiers versets de l’Ancien Testament : « des ténèbres jaillit la lumière ».
Cette formule dû plaire aux concepteurs néo-conservateurs étasuniens de cette théorie. Beaucoup d’entre eux sont membres d’Églises évangélistes et la notion de nouvelle naissance (born again) leur est familière.
Plus de 4 ans après la mort du « Frère Guide », il n’y a toujours pas d’ordre qui se profile à l’horizon en Libye. Les « proxies » soutiennent des camps rivaux. L’Égypte et les Émirats soutiennent le gouvernement de Tobrouk. La Turquie et le Qatar soutiennent le gouvernement de Tripoli. L’État islamique et les rebelles de Syrte ont fusionné.
La dégradation en Libye a maintenant des conséquences graves sur tous ses voisins qui craignent une contagion du chaos dans leur pays. La Libye est devenue un lieu de départ de migrants africains vers le sud de l’Europe d’où partent les vagues migratoires qui déferlent ensuite vers le Nord.
Les groupes terroristes installés en Libye sont devenus une menace pour la sécurité européenne et mondiale. Syrte est une solide base de l’État-islamique quise lance à présent à la conquête des puits de pétrole libyens.
La situation sur le terrain est actuellement tellement confuse qu’une expédition internationale sous commandement franco-étasunien est envisagée pour rétablir l’ordre dans ce pays. [5]
Le chaos persiste et les Européens ne peuvent plus se permettre d’encore attendre que l’ordre finisse par apparaître. Des milliers de djihadistes internationaux reviennent vers la Libye. Les enjeux de sécurité sont trop sérieux et la Libye n’est située qu’à quelques centaines de kilomètres du sud de l’Europe.
La question est de savoir qui va s’engager dans cette aventure et qui payera la facture.
Le même chaos a manqué d’apparaître en Syrie en 2013 quand la France et les États-Unis avaient envisagé le bombardement des sites militaires (et sans doute civils aussi) syriens. Un miracle nommé Poutine a pu empêcher cette catastrophe.
N’oublions pas que l’Ukraine peut dans un très court délai aussi sombrer dans le chaos. Les indicateurs sont dans le rouge et 2016 risque d’être l’année de l’effondrement de ce pays.
Tout cela m’amène à dire que cette théorie du chaos va coûter une somme astronomique d’euros à l’Union européenne.
L’idée de la théorie du chaos imaginée par les néo-conservateurs était qu’en l’absence d’autorité centrale, l’ordre reviendrait naturellement à partir du bas. Des ententes entre tribus formeraient des groupes plus important qui leur tour s’entendraient avec d’autres groupes pour finalement former à nouveau une unité nationale.
« L’ordre nait du chaos » a été expérimenté en Somalie, en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Ukraine. Le taux d’échec est de 100 %.
Tout indique que partout où cette théorie est expérimentée, il n’y a pas le moindre espoir de reconstruction d’un État sans intervention extérieure. Cette théorie est une vaste fumisterie née de l’imagination de quelques théoriciens influents et elle n’amène que dévastation sans espoir.
Le néant. [6]
Et si le chaos engendrait encore plus de chaos ? Et si plus de chaos débouchait sur le néant ? Et si les groupes s’entredéchiraient jusqu’à la mort ? Et si l’apparition d’armes non conventionnelles provoquait des hécatombes dans tous les camps ?
Oui, l’expansion du wahhabisme mène à un nihilisme mortifère. Des milliers de militants islamistes ont sacrifié leur vie dans des attentats suicides au nom de leur « religion ». On peut se douter que si ce qu’on appelle des armes de destruction massive tombaient un jour entre leurs mains, ils n’hésiteraient pas une seconde à commettre les attentats les plus meurtriers possibles.
Heureusement que grâce à l’initiative de Vladimir Poutine, les armes chimiques ont été évacuées de Syrie et ensuite détruites. Les offensives des rebelles islamistes de l’été dernier leur auraient permis de mettre la main sur de nombreux stocks de ces armes. L’État islamique qui est en partie composée de soldats de l’armée irakienne de l’époque de Saddam Hussein a des techniciens capables de les exploiter.
L’absence d’existence de l’État a déjà été atteinte dans plusieurs pays. Des armes chimiques ont déjà été utilisées en Syrie. Le risque de leur utilisation dans d’autre pays n’est pas nul. Cela amènerait des régions entières à se vider de leurs habitants. Cela doit être sérieusement évalué.
Le danger est cependant aussi ailleurs. Les présidents Obama, Poutine ou Hollande ont assez de sang froid pour ne pas atteindre un point de non-retour mais qu’en est-il des autres acteurs de cette tragédie humaine ?
Il y a un Recep Erdogan avec un ego surdimensionné. Il multiplie les provocations comme l’envoi de centaines de milliers de migrants vers l’Europe, le tir sur un avion SU-24 russe, le trafic de pétrole volé par l’État islamique ou le déploiement de troupes turques en Irak.
Il y a un roi saoudien qui n’est capable de rester concentré que quelques heures par jour et qui délègue la conduite de deux guerres à son fils trentenaire [7]. Un fils d’ailleurs rempli d’ambitions qui veut se positionner pour être le premier Saoud de la troisième génération à régner sur le pays.
Mohammad ben Salmane et François Hollande.
Il y a des nationalistes ukrainiens incontrôlables capables de déclencher un nouveau coup d’État en Ukraine et des oligarques protégés par leurs propres milices. Tout cela pouvant déboucher sur une guerre civile beaucoup plus large.
Il y a un État islamique dont on ne connait pas les intentions et dont on ne sait pas jusqu’où il est capable d’étendre son califat.
Les provocations de tous ces acteurs peuvent engendrer des ripostes musclées de l’une ou de l’autre puissance mondiale majeure engagée dans une de ces régions avec le danger lié au problème des alliances militaires.
Le néant prendrait alors une dimension qu’on n’ose même pas imaginer.
Conclusion.
Ce sont bien des dirigeants occidentaux et leurs « proxies » qui ont ouvert la boîte de Pandore. Il faudra la refermer en sachant qu’il faudra éradiquer un par un tous les maux qui s’en sont échappés.
Les pays qui comptent sur la planète, les pays occidentaux et les BRICS, ont le devoir de s’entendre pour remettre de l’ordre dans le monde.
Barack Obama n’aura pas été le président qui aura renoncé au leadership américain. Il aura seulement tenté de mutualiser le fardeau du coût de sa politique avec ses alliées. Sauf s’il advenait une crise mondiale majeure dans les prochains mois, il serait illusoire de croire qu’il pourrait renoncer à ses convictions durant sa dernière année de présidence et il y a toutes les chances que ce soit son successeur qui devra gérer cet héritage.
John Kerry et Sergueï Lavrov peuvent continuer à maintenir un dialogue entre les États-Unis et la Russie, cela ne mènera pas à des solutions quant à l’éradication des maux qui gangrène le monde.
À mon avis, pour lutter contre ces maux, il faut commencer par les nommer et on pourrait commencer par citer :
- Le sentiment qu’ont les dirigeants américains que les États-Unis sont un pays exceptionnel qui a vocation à imposer son « American way of life » au reste du monde. Renoncer à cela, ce serait aussi reconnaître la multipolarité du monde.
- Le libéralisme qui dans son triomphe actuel est devenu inhumain. L’homme a certainement soif de liberté mais il demande aussi que la société le protège. Tout n’est pas libéralisable.
- L’islam wahhabite et son principal exportateur saoudien qui sont en totale opposition avec les valeurs humanistes.
- Les théories national-socialiste et racistes qu’on voit renaître de leurs cendres en Europe.
- Les actes d’ingérence liés à la nostalgie de certains pays pour leur passé impérial.
La liste doit certainement être complétée mais rien que la prise de connaissance de ces cinq points nous donne un aperçu de l’ampleur de la tâche et de la quasi impossibilité de résoudre rapidement les crises qui ensanglantent la planète.
[1] Chaos est utilisé ici dans le sens de désordre ou d'absence de cohésion entre les éléments. http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/chaos/14662
[2] Wikipedia. Guerre par procuration. https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_par_procuration
[3] Le soufisme en Afrique. http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/04/le-soufisme-un-rempart-a-la-barbarie-des-extremistes_4587212_3212.html
[4] http://www.chaos-controle.com/archives/2015/11/27/32990839.html
[5] Préparatifs français pour une intervention en Libye. http://www.francetvinfo.fr/monde/libye/securite-la-libye-prochaine-cible-de-la-france_1243040.html
[6] Le mot "néant" est utilisé ici dans le sens d'absence d'existence. (Nothingness) http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/neant/