Le coup d’Etat permanent de l’écologisme
par PELLEN
lundi 29 septembre 2008
Il était une fois l’économie, aussi vieille et primordiale que l’instinct grégaire des hommes, sans laquelle nulle vie communautaire n’est concevable ici-bas. Les évolutions chaotiques de ses divers modes de fonctionnement, à travers des âges, n’ont jamais été en situation d’enrayer l’inévitable croissance de l’altération de notre milieu naturel et ne le seront probablement jamais. Pire, elles ont peu ou prou obéi à un processus darwinien de convergence vers la forme du système « production-consommation de richesses » que nous connaissons aujourd’hui, provisoirement la plus achevée : l’économie de marchés. Affirmer qu’ici-bas la suprématie de cette dernière n’est quasiment plus contestée par personne ne relève pas de l’abus de langage.
Pour autant, partout dans le monde, la longue histoire de l’économie n’a jamais été distincte de l’histoire sociale. Jusqu’ici, elle est même demeurée inféodée au devenir des divers pouvoirs politiques. Si, dans son principe, cette subordination est difficilement contestable, on observe que la synergie sociale devant logiquement en résulter ne donne sa pleine mesure qu’en démocratie. Certes, toutes les nations commerciales ne sont pas des démocraties et l’éthique du négoce demeurera longtemps plus imprégnée de la cupidité naturelle des hommes que d’un quelconque souci de solidarité. Cependant, même si les errements de la planète financière tendent à devenir incontrôlables, même si les gouvernements sont désormais dépourvus de la moindre capacité d’administration directe d’une économie de marché mondialisée, l’expérience a montré que cette économie-là vaut toujours mieux que l’économie planifiée.
La démocratie économique ne peut être autre chose qu’une émanation de la démocratie sociale dans laquelle le pouvoir politique se doit de contrôler souverainement toutes les activités communautaires, sans exception. Néanmoins, sa préservation ne saurait en aucune manière légitimer le mélange des genres. L’État démocratique est investi d’une responsabilité suprême et d’une seule : œuvrer au bien-être du plus grand nombre et à celui de sa descendance en favorisant les conditions de la prospérité et de l’optimisation du cadre de vie. À ce titre, il est seulement tenu de réglementer le jeu socio-économique en se gardant de le dévoyer. Contrôler l’activité économique du pays ne consiste pas à ériger un État entrepreneur industriel ou marchand, mais à établir le cahier des charges de l’exercice économique – le plus pertinent possible et le plus conforme à l’intérêt collectif – et à l’actualiser en permanence. Parallèlement, il a l’obligation d’en borner constamment les domaines de définition et les champs d’application.
Pour exercer un tel magistère opérationnel, l’État dispose d’un instrument imparable : la loi et le règlement. Sous réserve de ne pas substituer cet État aux acteurs en lice dans la confrontation économique – ni même à l’immiscer dans leurs politiques industrielles ou commerciales –, le caractère contraignant de la loi et du règlement ne souffre d’autres limites que celles fixées par la volonté populaire majoritaire, démocratiquement exprimées à travers les mécanismes institutionnels idoines. Cette volonté majoritaire peut parfaitement juger que la société est aujourd’hui confrontée à un péril environnemental bien plus prégnant et plus urgent à conjurer que la paupérisation croissante de la communauté nationale et en tirer les conclusions législatives qui lui paraissent s’imposer… les seules légitimes. Or, est-on bien sûr que notre République française, aux institutions si rigoureusement codifiées, continue imperturbablement de fonctionner ainsi ? Certainement pas !
L’examen attentif de notre histoire récente révèle qu’il n’a pas fallu plus de quelques années à Dominique Voynet, Yves Cochet et José Bové pour lester notre économie d’entraves dont les Français n’ont pas fini de mesurer les conséquences néfastes sur leur train de vie et sur la qualité de leur condition. Au temps de leur splendeur, le médecin virtuel et le professeur de mathématiques en déshérence étaient les chantres idéologiques d’un mouvement partisan, aujourd’hui laminé, n’ayant jamais représenté plus de 4 à 5 % du corps électoral, tandis que notre Poujade de l’agriculture pastorale continue de ne représenter que lui-même et ses cohortes de porte-flingue au nombre desquels l’inénarrable cabotin de l’audiovisuel, Noël Mamère. En considération de l’énorme capacité de nuisance des trois personnages, on ne peut retenir l’exclamation « cherchez l’erreur démocratique ! »
Il faut quand même rappeler ce qu’une minorité de compatriotes, négligeable dans les urnes, est parvenue à infliger à la trésorerie nationale et à notre patrimoine scientifique et industriel. À commencer par ce réacteur nucléaire de quatrième génération, opérationnel avec trente ans d’avance, jeté à la casse, sans état d’âme ni égard pour la vingtaine de milliards d’euros avancée par le contribuable pour construire et ferrailler sans délai ce fleuron de notre génie technologique. Nos descendants ne manqueront pas de porter un regard très sévère sur ce pitoyable déni de démocratie ; des descendants que les temps contraindront infailliblement à acheter, à prix d’or, des surgénérateurs aux Américains, aux Japonais, aux Indiens, voire aux Chinois.
Il y a eu ensuite la promulgation de cette loi scélérate obligeant EDF à acheter des énergies électriques, réputées renouvelables, à des prix prohibitifs, loi dépourvue de tout discernement et du plus élémentaire sens de la mesure, pour ne pas dire de la décence. Là encore, les Français n’imaginent pas à quel point la structure ubuesque de ce texte s’avérera de plus en plus calamiteuse pour leurs train et cadre de vie. Avec une électricité éolienne rachetée plus de deux fois et demie le prix de revient de l’électricité nucléaire, une électricité photovoltaïque environ… dix-huit fois (!), non seulement la métamorphose de leurs paysages va être fulgurante, non seulement ces gadgets ne contribueront qu’à la marge à l’indépendance énergétique de leur pays, mais l’exploitation de ces instruments ne pourra jamais survivre qu’à coups de subventions toujours plus importantes. On estime que, avant dix ans, le montant annuel de ces subventions – à la charge nette du contribuable et du consommateur ! – ne pourra pas être inférieur à 3 milliards d’euros pour chacune des deux filières. Nos déshérités, toujours plus nombreux, ne manqueront pas d’apprécier.
Enfin, la qualification d’exploit revient sans conteste à l’action du chef autoproclamé des talibans de l’agriculture vertueuse : José Bové. Dépourvu de tout mandat électif, ce fils d’aristocrate pur sucre, déguisé en paysan, a quand même réussi le tour de force de brouiller durablement l’énoncé de la problématique de recherche sur les OGM, de tenir en respect universités et laboratoires spécialisés, de paralyser, chez eux, toute velléité d’investigation scientifique offrant le moindre soupçon de collusion avec les industriels de la semence. Résultat, tout porte à croire que la filière française des OGM ne se relèvera jamais de la « fatwa bovéienne ». Peu importe à son auteur que les filières américaines et asiatiques soient trop heureuses de suppléer la carence : il estime que son pays se passera fort bien d’emplois marqués du sceau de l’infamie.
Ainsi va, chez nous, la déliquescence de l’éthique et de l’autorité républicaines. Pourtant, le pire est encore à venir. Car le plus dangereux de tous les Savonarole célébrant le crépuscule du scientisme est aujourd’hui à l’œuvre. Il s’appelle Nicolas Hulot. D’autres, avant moi, ont hurlé dans le désert que ce monsieur n’a pas plus de légitimité démocratique que de légitimité scientifique. La seule légitimité dont il peut, à la rigueur, se prévaloir est celle que lui reconnaissent ses très nombreux thuriféraires avec lesquels il communie dans une église devenue universelle : l’audiovisuel. Tel un moderne Jésus-Christ, il peut donner toute la mesure de son magnétisme dans ce nouveau royaume de Dieu taillé sur mesure pour ses prêches hollywoodiens. Notre démiurge possède, en effet, un redoutable avantage sur son illustre devancier : la mise en scène esthétique et affective d’un réel reconstitué, qu’il est en mesure de donner à voir et à entendre. Une emprise aussi imparable sur la conscience collective est désormais de nature à fausser gravement l’expression démocratique, sans que personne ne s’en émeuve.
Au contraire, encouragés par l’union sacrée d’une classe politique convertie à l’écologisme, les barons de la Sarkozie n’ont pas attendu les prochaines consultations pour ranger au rayon des vieilleries sociétales le principe ringard du scrutin, de la délégation et de la représentativité. Ardents pratiquants parmi les pratiquants et fidèles de l’église audiovisuelle, ils ont été subjugués par l’oracle du nouveau prophète et n’ont de cesse de lui témoigner des signes d’allégeance. Le zèle irrépressible des apôtres Borloo et Kosciusko-Morizet en devient grotesque. Il n’empêche pourtant pas le mentor de manifester son intransigeance et, à l’occasion, de tancer le manque d’intégrisme de ses ouailles gouvernementales… Et l’homme n’est encore l’élu de personne : on imagine sans peine ce que serait la France sous le régime hulotiste !
Nos compatriotes doivent bien se convaincre que la question aujourd’hui posée à la nation n’est pas de savoir si le diagnostic établi par Nicolas Hulot sur la réalité du péril environnemental est fondé ou non ; au demeurant, je conviens volontiers qu’il peut l’être dans ses grandes lignes. La question est de savoir si, d’une part, la place prise, dans la politique gouvernementale, par la croisade du producteur TV et la prééminence de ses thèses sont aujourd’hui légitimes. Elle est de savoir, d’autre part, si un Nicolas Hulot élu serait un inspirateur providentiel de la politique globale de la France, au cours des prochaines années dont tout le monde s’accorde à reconnaître qu’elles seront les années de choix cruciaux pour l’avenir de notre communauté. En d’autres termes, serait-il suffisamment compétent, clairvoyant et impartial pour hiérarchiser, dans l’intérêt général, les urgences et les efforts à consentir, appelés par les défis géopolitiques, économiques, sociaux, scientifiques et, bien sûr, environnementaux (climat, ressources naturelles, écosystèmes…) qui s’annoncent. Ma réponse est clairement non à toutes ces questions.
Outre ses partis pris notoires et irrévocables sur plusieurs des thèmes fondamentaux de sa propre problématique, ma réponse se fonde sur son comportement public. Durant la campagne présidentielle, il n’a eu de cesse de donner des gages de sa neutralité politique, de la distance mise entre lui et un engagement partisan jugé inconvenant, le tout semblant dicté par une sagesse quasi-cosmogonique. Nombre de nos compatriotes lui auraient sans doute donné, sinon le Bon Dieu sans confession, au moins leurs suffrages. Le masque de l’imposteur est tombé. Ses accointances avec les Verts français et européens sont désormais notoires, il fait sans vergogne l’éloge de José Bové et déclare le plus tranquillement du monde que seule une politique résolument de gauche est compatible avec son projet. Je n’irais pas jusqu’à faire dire à ses contacts avec la LCR ce qu’aucune présomption ne me permet d’avancer. Mais, un tel faisceau d’observations suggère irrésistiblement l’hypothèse d’un scénario post-électoral de 2012 qui fait froid dans le dos.
Cher M. Hulot, aujourd’hui, il n’est plus nécessaire de rester suspendu à vos lèvres pour vous écouter parler. Tout ce que la France compte de personnages publics vous fournit des voix avec empressement, notamment politiques et médiatiques. En m’adressant à eux, je m’adresse donc à vous et vous dis ceci. « Avant de jeter les forces vives de la Nation dans la construction d’un monde viable pour nos enfants et petits-enfants, il convient de commencer par permettre à ces derniers d’exister décemment, ce qui, dans le contexte actuel, prend déjà la forme d’un authentique challenge. En tout état de cause, ce projet sociétal de l’écologisme caviar me paraît suspect. Aussi, avant d’envisager de jeter par-dessus bord les bouches inutiles – corollaire inéluctable d’une austérité préconisée à grande échelle, qui ne dit pas son nom – ses promoteurs devront-ils m’apporter la démonstration irréfutable que le génie humain n’est pas en mesure d’empêcher le bateau de sombrer. J’ai de bonnes raisons de douter de la capacité de vos coreligionnaires à m’apporter une telle démonstration. C’est pourquoi je ne laisserai pas, sans réagir, la gangrène de la taxe ou du bonus-malus écologiques corrompre le niveau de vie de mes enfants au-delà du seuil du tolérable, fixé, pour eux-mêmes, par la majorité des parents d’aujourd’hui.
Comptez donc sur moi – et sur un plus grand nombre de compatriotes que vous ne croyez – pour vous barrer la route d’un niveau de responsabilité politique que, personnellement, je considèrerais comme une calamité pour le pays. Il est vrai que, jusqu’ici, vous n’avez pas eu besoin de conquérir le Parlement pour exercer une influence indue sur la politique gouvernementale. Tôt ou tard, il va bien falloir que les Français se décident à rétablir l’esprit de la légalité républicaine. Mais, pour cela, je fais confiance à leur lucidité… et aux limites de leur tolérance au sacrifice. »
André Pellen, lobbyste du nucléaire civil… bénévole