La publication de la note du Cevipof "Les fonctionnaires et le Front national" jette un pavé dans la mare de ceux/celles qui persistent à faire des oeillères un outil essentiel du positionnement politique. Autant dire que c'est d'abord du côté de la "gauche" que la chose va faire mal (il va de soi que les guillemets sont désormais incontournables, au demeurant pas seulement depuis l'état d'urgence et autres lepèneries portées par le gouvernement mais ces crapuleries n'arrangent rien). Car, tout de même, comme le rappelle cette étude, c'est bien le secteur social emblématique de la gauche ... de toujours (là, momentanément on enlève les guillemets, comprenne qui pourra !), celui des trois fonctions publiques, qui est atteint par le mal politique. Il y a ici comme un bastion qui est en train de céder, ce qui va ajouter au sentiment de désarroi et d'impuissance de vastes secteurs militants qui, après avoir délaissé un PS passé à droite, se sont donnés à un Front de Gauche dont la moindre des fautes politiques n'est pas qu'il aura accrédité, et il récidive à ces régionales, que, face au FN, il faut faire bloc avec la "gauche" : le tout dans une terrifiante réaction en chaîne de démissions politiques où, pour ne prendre que ces exemples desdites régionales que j'ai évoqués ailleurs, le PS retire ses candidats dépassés au premier tour par la droite et appelle à voter au second tour pour elle. Jusqu'ici il y a comme une logique indiscutable au vu de ce que la politique économique du gouvernement mais aussi celle menée sur le terrain de l'immigration, de la politique réservée aux quartiers populaires, de l'islamophobie et plus généralement en matière de sécuritarisme policier, doivent à celles de son prédécesseur de droite.
L'illogique apparaît quand ce rapprochement à droite toute de second tour, sur fond de lepénisation politique accélérée des partenaires impliqués, s'est trouvé articulé à une fusion de "gauche", au second tour, des diverses composantes du Front de Gauche avec le PS, toujours pour combattre un FN dont personne n'ignorait que pourtant une partie de ses idées avaient investi la citadelle (! ?) socialiste.
C'est ce mécanisme impitoyablement dévastateur pour une idée de la gauche, déjà dramatiquement saccagée depuis 2012 par les choix gouvernementaux et les atermoiements du Front de Gauche à s'en dégager en termes d'opposition "radicale", qui finit de sanctionner que, pour beaucoup de gens, il n'y a décidément rien de bon à attendre à gauche. Si l'on ajoute que le NPA, porteur de bien des espoirs lors de sa création en 2009, a été incapable de résister aux retombées de la défaite du grand mouvement social de 2010 en défense des retraites, en particulier sa récupération électoraliste par le Front de Gauche, on ne peut s'étonner que, la politique ayant horreur du vide, de larges fractions de la population cèdent à des mystifications lepénistes relookant le programme sur le mode "attrape-tout social" sauf, bien entendu, ce qui touche à l'immigration et à la diabolisation laïque-antilaïque de l'islam, cet avatar culturel du racisme anti-arabe indéboulonnable !
Que les fonctionnaires, y compris les enseignants, se montrent de plus en plus réceptifs à ce discours de haine contre les musulmans pour "riposter" à ce que tant la gauche que la droite ont fait aux services publics (au service aux usagers et aux conditions de travail des agents) est proprement désastreux et signe la faillite de la "gauche" comme de la gauche qui, entachée du soupçon de duplicité (contre le PS mais avec le PS), lui reste rattachée.
Le constat terrible que fait ce rapport d'un basculement dont il faut envisager, sous réserve d'autres confirmations sondagières et analytiques où la question décisive de l'abstention, passée à la trappe ici, serait intégrée, qu'il est historique, doit amener à dépasser impérativement l'accablement induit. Nous devons tous et toutes, qui maintenons le cap de l'alternative sociale et politique, méditer d'abord ce paradoxe incroyable qui fait que la faillite du PS se manifeste "encore", dans les fonctions publiques, "seulement" dans une incapacité à élargir un socle d'influence finalement maintenu et que donc l'effondrement "à gauche" concerne en fait ce qui se pose comme ... à gauche : "Cet investissement dans le FN joue-t-il contre la gauche ? Il ne joue pas tant contre la gauche socialiste, qui obtient encore des scores honorables en 2015, ni contre les écologistes, que contre le Front de gauche et l’extrême-gauche qui s’effondrent. Dans la FPE [Fonction Publique d'Etat], le score moyen pour les listes PS est de 36% en 2012 contre 34% en 2015, passe de 2% à 8% pour les listes écologistes mais de 15% pour les listes FDG ou d’extrême-gauche à 7%. " Inutile de crier à l'injustice : pour un PS (aussi pour EELV) qui bénéficie probablement d'un déplacement de la droite vers lui, parmi les couches les plus ouvertes à la modernité technocratique-libérale qu'il représente, la gauche à la gauche du PS se retrouve, elle, orpheline d'une récupération en provenance du PS (mais aussi de l'abstention). Cette récupération a déjà eu lieu, pour une large partie, lors la présidentielle de 2012 en se fixant sur le candidat Mélenchon. L'effondrement aujourd'hui de l'influence politique acquise alors, ici parmi les fonctionnaires, mais cela se vérifie dans les autres couches sociales, tient à l'incapacité de cette coalition PC-PG-Ensemble, etc. à assumer le seul rôle qui aurait pu faire pièce au FN comme au PS : celui d'une radicalité de rupture et d'alternative. Ce positionnement c'est le FN qui l'a pris par défaut, par défaut du Front de Gauche mais, soyons honnêtes, aussi par défaut de tout ce qui se situe à la gauche du Front de Gauche.
Le pire serait que, dans cette partie-ci de la gauche (toujours sans guillemets), on se la joue "on l'avait bien dit", "on avait raison", etc. Ce triomphalisme petit-pied est absolument dérisoire et, tout comme la chute du faux communisme de l'URSS a entraîné celle de tous les vrais opposants communistes au stalinisme, on vérifie que le basculement à droite (extrême) du PS comme la déroute politique du FdG est notre défaite à nous tous aussi parmi ce que l'on labellise trop vite, mais passons, extrême gauche.
Que cette note sur la pénétration de l'extrême droite dans les fonctions publiques serve d'avertissement sur ce qu'il en coûte de ne pas assumer pleinement, avec toutes les difficultés que l'on peut imaginer mais qui ne seront jamais aussi grandes que celles que nous vivons maintenant, que l'on ne peut tricher sur l'urgence de reconstruire l'espoir ... à gauche en jetant à la poubelle tout ce qui, de près ou de loin, nous assimile à la "gauche" ! Notre relance politique passe par un réinvestissement, certes pas toujours très immédiatement gratifiant au vu des rapports de force actuels, du terrain social trop délaissé au profit des illusions du grand soir électoraliste. Mais cela passe aussi par une clarification des bases d'accord politique, paradoxalement peut-être pas le plus difficile, et surtout des bases d'alliance induites par cet accord ! C'est à ce prix que, aussi douloureuse soit-elle dans l'immédiat, cette note aura été utile en attirant l'attention sur une carence terrible du moment et, en quelque sorte en creux, sur l'urgence à y remédier.
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