Le Massachusetts, et le rappel d’une bien étrange affaire...

par morice
jeudi 25 avril 2013

On en découvre décidément tous les jours avec Boston et surtout une police fédérale, le FBI, qui est vraiment passé à côté de son sujet. En 2011, surtout, alors qu'elle aurait déjà dû s'intéresser à Tamerlan Tsarnaev, elle a poursuivi un autre individu qui avait un projet complètement fou. Ce n'est pas tant l'erreur de jugement que l'on peut retenir aujourd'hui que le mal est fait, mais plutôt la méthode appliquée, car, si on l'applique aux auteurs de l'attentat de Boston, elle fait tout simplement du FBI le fournisseurs des cocottes minutes, ou d'objets représentant une explication possible sur la méthode utilisée pour déclencer les explosions. Récit de cette chasse hallucinante au terroriste souhaitant s'en prendre au Pentagone et au Capitole, rien que ça... mais à sa façon bien particulière. Sidérante, à vrai dire, par bien des aspects.

Je n'avais pas fait le lien, et c'est le site Mother Jones qui me l'a rappelé en me rafraîchisssant la mémoire de fort juste façon. Souvenez-vous c'était fin septembre 2011. L'information tombée ce jour-là était tellement grotesque que je n'y avais pas fait référence dans mes textes du moment. Figurez-vous que ce jour-là, en effet, on annonçait l'arrestation d'un autre terroriste en puissance, Rezwan Ferdaus, citoyen américain de 26 ans, diplômé de mathématiques et de physique... car il avait projeté d'attaquer le Pentagone et le Capitole (et plus tard une base américaine, avait-il dit)... avec des avions télécommandés chargés d'explosif militaire C4, ou de "grenades" dont le choix était encore à déterminer. Or l'homme, qui aimait poser avec une Kalachnikov (factice ?) avec des potes était un ingénieur présenté comme musulman, diplômé de la Northeastern University de Boston et habitait 22 Cockburn Drive à Ashland, dans le Massachusetts (c'est à peine à 47 km de Boston !)... il avait même choisi ses modèles, un jet icônique de la guerre de Corée : un F-86 Sabre, tout d'abord, pour se raviser ensuite et lui préférer un F4 Phantom II de la guerre du Viet-Nam à construire, à l'échelle 1/6 eme tous deux commandés à un fabricant de Floride (dans leur forme déjà construits). Des engins capables de voler à 160 mph (plus de 250 km/h) et valant 2000 dollars pièce. Payés avec Paypal sous un nom d'emprunt, "Dave Winfield", en disant au vendeur qu'il s'agissait d'un cadeau pour son fils. Il avait projeté d'en acheter trois modèles (deux Sabre et un Phantom au final), en tout, et de les lancer du parc sur le Potomac sur la rive Est , et de les guider par GPS sur leur objectif. Pas une mince affaire, donc. Pour les assembler, il avait loué toujours sous son nom d'emprunt un atelier à Framingham, prêt d'un terrain pour les faire décoller et les essayer. La société qui les proposait était Skymaster (voir ici), qui propose depuis des années ce genre d'engin mû par une véritable mini-turbine. La maquette en elle-même n'étant pas un petit modèle comme on peut le voir ici à droite (elle mesure 1,72 de long sur 1,72 d'envergure et requiert 7 servo-commandes pour voler et vole grâce à une turbine JETX S-60, véritable mini-réacteur). L'image de son Sabre télécommandé avait fait le tour du net... et avait provoqué plus de fou-rires que de craintes, à vrai dire... déjà qu'un Boeing complet avait disparu dans le Pentagone, pensez bien qu'une maquette ne l'aurait même pas éraflé (même ce F-16 au 1/6eme, à cette échelle un Rafale fait 2 mètres de long)..

 
Et la presse de s'emballer, (et de faire peur) en citant d'autres exemples de ces tentatives. "L'idée que des terroristes pourraient utiliser leurs propres versions de drones sans pilote peut sembler fantastique pour certains - un scénario imaginé et publié sur les blogs par les amateurs d'avions radio-commandés dans leurs moments plus sombres. Mais les progrès de la technologie de contrôle à distance signifie qu'il existe maintenant une grande variété de machines facilement achetables par des terroristes qui pourraient envisager de les utiliser pour des frappes aux États-Unis. Un hélicoptère télécommandé qui se vend en ligne pour 10 000 dollars aux Etats-Unis est décrit comme capable de soulever une charge utile d'au moins 20 livres. (9 Kg)   Il peut être muni d'accessoires tel un appareil photo intégré fournissant des images vidéo en temps réel, transmises au contrôleur, une caractéristique qui serait d'une aide évidente pour les terroristes qui cherchent à viser une cible - et enregistrer une vidéo de propagande l'attaque en même temps (on oublie qu'au final à moins d'enregistrer la vidéo pendant son émission on se retouverait avec rien au bout). En 2006, un professeur du Maryland, Ali Asad Chandia (en photo à droite et ici son acte d'accusation, qui évoque l'achat du système MP1000SYS au chapitre 13) a été reconnu coupable de tentative d'acquisition d'un système de pilotage automatique électronique pour un avion de modèle au nom du groupe de terroristes pakistanais Lashkar e Tayiba. Le système contenait un ordinateur pour la stabilité et le contrôle qui pouvait être programmé, pour voler sur un avion ayant une envergure de 10-12 pied  en utilisant les coordonnées GPS et était programmé pour qu'une une caméra vidéo se déclenche lorsque l'avion atteignait certains endroits." L'hélicoptère décrit étant plutôt l'Ardana philippin, du College of Computer Studies at the De La Salle University (DLSU), un hélicoptère radiocommandé pour aller inspecter les dégats lors d'inondations.  En juin 2011, voilà même notre étudiant, certain de son projet, parti pour une visite de repérage de Washington... il y croyait très fort. Et y croit beaucoup moins depuis qu'il est en prison...
 
Ceci pour ce qui est de l'histoire déjà abracadabrantesque de Rezwan Ferdaus (ici à gauche sur la photo de son permis), qui se fera arrêter avant même d'avoir fait voler un seul exemplaire, car le FBI l'avait repéré (lui, au contraire de ces deux confrères de 2013 du Massachusetts). Et pire encore, pourrait-on dire, à lire la suite hallucinante des contacts entre l'apprenti terroriste et ses rêves de maquettes tueuses comme le raconte Mother Jones.... " (...) le bureau avait poursuivi avec attention Rezwan Ferdaus, diplômé de la Northeastern University, qui est né dans le Massachusetts et a vécu avec ses parents dans une banlieue de Boston. Ferdaus était venu à l'attention du FBI par un informateur se présentant d'une cellule d'Al Qaïda, un homme qui a été payé 50 000 dollars par le FBI pour ses efforts, tout en dissimulant une dépendance à l'héroïne à ses gestionnaires".  Un informateur drogué, voilà qui n'est pas nouveau dans le milieu, à vrai dire... l'information primodiale étant plutôt l'implication directe du FBI dans les préparatifs d'un terroriste. Car c'est bien cela qui s'est produit, raconte Mother Jones : les maquettes avaient été achetées avec l'argent donné à Ferdaus par l'informateur du FBI et non par la cagnotte de l'étudiant.... "Selon les documents judiciaires, Ferdaus dit l'informateur qu'il voulait détruire le dôme d'or du Capitole américain en utilisant un modèle réduit d'avion téléguidé chargé avec des grenades. Ce complot a été exagéré, tout comme la possibilité que Ferdaus pourrait même le tenter : car il n'avait pas d'armes, et même s'il avait n'a pas été en possession d'explosifs réels, Ferdaus a quand même été accusé, selon les dossiers de la cour. Grâce à l'informateur, le FBI a encouragé Ferdaus à aller de l'avant avec son idée d'attaquer le Capitole. Il a consacré d'importantes ressources à l'opération, lui donnant 4000 $ pour l'achat d'un F-86 Sabre, un avion télécommandé, et en lui fournissant des « explosifs », en fait de faux paquets de C-4 et trois grenades inertes. En mai 2011, Ferdaus s'est rendu à Washington, DC, en éclaireur à divers endroits d'où lancer son arme, tout en étant secrètement enregistré par des agents du FBI. Enfin, le 28 Septembre 2011, après une opération d'infiltration de neuf mois, les agents du FBI ont arrêté Ferdaus, l'accusant, entre autres infractions, de tenter de détruire un bâtiment fédéral et fournir un soutien matériel à des terroristes". Incroyable scénario, donc, où l'on voit le FBI attiser la haine du terroriste en puissance en lui fournissant tout ce qu'il demandait pour réaliser son projet". Le résultat a été sans surprise au final  : "Ferdaus a plaidé coupable et a été condamné à 17 ans de prison, mais aucune preuve a indiqué qu'il aurait construit et lancé une arme s'il n'avait pas eu le FBI pour lui fournir de l'argent et des matériaux" ajoute avec justesse Mother Jones, décidément l'un des meilleurs sites US d'information véritable (*). 
 
Une histoire qui fait froid dans le dos... à relire ce qui s'est passé à Boston, où le même type d'infiltration et de fourniture d'argent ou de matériaux a très bien pu se produire, alors qu'au bout l'attentat cette fois s'est réellement produit. La réaction étrange des deux frères, agissant après l'attaque comme s'ils bénéficiaient d'une parfaite immunité pourrait alors s'expliquer, comme pourrait aussi s'expliquer leur affolement et leurs manques de préparatifs dans la fuite. Leur avait-on promis de ne pas diffuser leur image ? Voire de les protéger ? Leur avait-on fourni du matériel meurtrier ? Et si oui, lequel exactement ? Sur ce point précis, ni l'un ni l'autre n'avaient montré de qualités en soudure ou en en électronique.... comme en revanche l'avait montré Rezwan Ferdaus, qui n'avait pas fait que de présenter des "plans" à son correspondant du FBI pour attaquer des symboles de l'Amérique. Car Mother Jones révèle ce qui est contenu également dans l'acte d'accusation et qui est tout aussi grave, niveau responsabilités de la part de l'agence fédérale. Ferdaus, en effet, et c'est là où ça devient doublement intéressant, habitait donc lui aussi le Massachussets, mais il avait une autre spécificité : il était très doué en électronique. Et suivez bien, car ça permet de connecter les deux affaires...
 
Le contact du FBI de Ferdaus, surnommé "UCE1", avait vite repéré chez lui ce goût pour l'électronique. Un savoir faire qui lui avait fait présenter à l'agent infiltré du FBI (UCE2) un appareil de sa conception. "Un téléphone portable, dont l'arrière avait été retiré et d'où sortaient des câbles électriques que Ferdaus appelait son "détonateur".  Comme le raconte l'agent Cacace, il fonctionnait ainsi : "lorsqu'on téléphonait, le mobile envoyait un courant via les câbles qui aurait pu servir de "contact électrique" pour l'engin à faire exploser"... oui, vous avez bien lu : un des terroristes arrêté au Massachusetts avait inventé un procédé pouvant servir de déclencheur de bombes à distance, à l'aide de téléphones portables. Comme des cocottes-minutes, par exemple ! J'ai écrit ici que pour moi les deux tchétchènes avaient plutôt utilisé des réveils, mais la découverte des exploits de Ferdaus remet en cause mes certitudes, à vrai dire. On ne sait si ça fonctionnait (on suppose qu'il les avait lui-même essayés) mais de qu'on sait... est plus horrible encore. Pour le rassurer sur leur efficacité, l'agent du FBI, et il le raconte lui-même, ira jusqu'à lui dire le 27 juin 2011 que ça "marchait parfaitement puisque trois Marines étaient déjà morts en Irak grâce à lui, et cinq avaient été blessés", ce qui était complètement faux bien entendu. Oui, c'est immonde comme procédé, mais la loi américaine le permet, de mentir ou d'aider à la réalisation d'un acte délictueux... et l'agent Cacace ne s'est pas privé de le faire, demandant à Ferdaus d'en fabriquer d'autres, "pour tuer d'autres américains." Et l'apprenti sorcier de s'exécuter et de creuser lui-même sa tombe... ou plutôt d'encourir ses 17 années d'emprisonnement. Lors des entretiens, l'agent qui se faisait passer pour un membre d'Al Qaida avait recours à un témoin supplémentaire, un "coopérative witness" pour se garantir lors des entretiens. L'homme n'a pas été précisé ni surtout nommé dans sa déposition... là encore, le FBI fait ce qu'il veut et n'a pas de comptes à rendre. Ce qui est impensable ici en France (les deux photos sont celles de téléphones portables découverts comme déclencheurs d'IEDs en Irak).
 
Une déposition écrite figurant ci-dessous que je vous demande de relire... en pensant à ce qui aurait pu être fait de la même manière avec les deux tchétchènes ou celui qui faisait office de moteur de l'attentat, à savoir Tamerlan. Je n'ai personnellement aucune confiance dans la mère des deux poseurs de bombes, mais lorsqu'elle affirme que son fils aîné était en contact avec le FBI, je songe surtout à l'histoire de Ferdaus et non à autre chose depuis que je la connais en détails. L'histoire de celui qui savait fabriquer des déclencheurs de bombes à partir de téléphones portables (ici à droite les minuscules morceaux retrouvés à Boston) et qui habitait à deux pas des deux jeunes tchétchènes... ou qui était en contact avec un agent du FBI que Tamerlan a dû croiser un jour sur sa route... au Massachusetts.
 
(*) selon le site, l'une des armes employées par le duo bostonien était une carabine ou un pistolet à plombs (BB gun) ! Celui avec lequel Tamerlan aurait tiré sur les policiers à Watertown ! Toujours selon le site, les armes saisies avaient eu leur numéro effacé par les deux tchétchènes.
 
la déclaration sous serment de l'employé du FBI de Worcester, Gary S.Cacace, pour ceux qui ne pensaient pas ces idioties possibles :
http://www.justice.gov/usao/ma/news/2011/September/Complaint_Affidavit.pdf

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