Le monde se passera de la démocratie à l’ère technique post-politique

par Bernard Dugué
mardi 5 avril 2011

La technique est universelle. Elle émerge avec la vie. Les espèces s’en servent pour une finalité unique, perdurer, ce qui suppose trois finalités subordonnées, aller chercher la nourriture, échapper aux prédateurs et partir en quête d’un partenaire sexuel pour assurer une descendance. Il y a ensuite l’évolution, dont le conatus n’est pas encore établi mais on peut penser qu’une finalité transformatrice est aussi en œuvre dans le vivant. Puis l’homme émerge, d’abord comme un animal ordinaire mais qui, avec une intelligence toute spéciale, invente des tas de techniques, d’instruments, d’objets permettant d’avoir une prise sur le réel et même de le transformer au point d’un faire un moyen au service de fins inédites et spécifiquement humaines qu’il se donne. Entre le néolithique et la période axiale, l’homme a développé l’agriculture, l’élevage et deux outils permettant des choses incroyables pour l’époque, l’écriture et le langage.

Un saut de deux millénaires nous amène à la Modernité et la science née de la propension de l’homme à mesurer et calculer. La technique pose alors problème, devenant industrielle dans les usines et produisant des marchandises échangées sur le marché. La technique n’est plus solidaire des finalités de celui qui les exerce. Certains diront qu’elle n’est pas neutre. Autrement dit, la technique n’est pas un simple instrument que l’homme pourrait utiliser à bon ou mauvais escient. La question centrale de la technique se pose en explicitant la question des finalités. La technique n’est-elle qu’un outil qui placé entre les mains de l’homme pensant, se plie aux intentions conçues par l’homme ou bien est-elle récalcitrante et duplice ? Avec deux possibilités. Ou bien elle ne produit pas les espérances escomptées, ou bien elle produit des effets qui n’ont pas été conçues. Le premier cas est souvent occulté des réflexions philosophiques. Tout simplement parce que les réalisation espérées ne se sont pas réalisées. Le second cas est plus problématique car les effets sont constatés et même dépassent ce qui fut imaginé. Ces indices suggèrent que la technique n’est pas neutre, n’est pas un simple outil que l’homme utilise pour servir ce qu’il poursuit. La technique influence ce qu’il projette et le poursuit depuis son ombre qui s’amalgame souvent avec la part d’ombre de l’homme. La technique (matérielle) sert aussi la lumière, ou du moins l’Art mais en ce cas, il semble bien que l’artiste soit le seul à vraiment être maître de la technique. Mais cela reste encore à établir.

Si la technique n’est pas neutre, comment interfère-t-elle alors avec les affaires humaines ? Est-ce en modifiant l’homme dans son essence, en l’insérant dans un milieu technique qui transforme sa manière d’avoir une prise sur le réel ? Trois choses peuvent transformer l’homme. Le rapport aux choses (nature et technique) le rapport social (vie citadine, politique et urbaine) et le rapport à soi (intériorité, méditation, sentiment mystique ou religieux). La technique influe sur l’homme en l’incitant à modifier son agir, sa volonté, et sa conscience évidemment. Le système cognitif de toutes les espèces animales est ajusté pour capter les données de l’environnement, percevoir le milieu, s’en faire une représentation adéquate utilisée pour agir conformément aux finalités naturelles. L’homme dans un milieu technique voit sa perception modifiée car il se trouve face à un nouveau milieu, non naturel, dont il élabore une perception toute particulière. L’homme inséré dans un milieu technique et surtout, agissant avec la technique, voit sa perception transformée. Et ce doublement, à la fois la perception des choses mais aussi la perception (représentation) de la manière dont il opère. L’homme se voit agir spécifiquement dès lors qu’il manipule un instrument. Et quand c’est une machine, il fait presque corps avec cette machine qui prolonge ses facultés naturelles. C’est notamment le cas de la télévision qui permet de voir ce qui se passe sur la planète, de l’ordinateur qui calcule à sa place ou de l’automobile qui le propulse dix fois plus rapidement que ses jambes.

On ne saurait que recommander les excellentes analyses développées par Ellul dans son maître livre sur Le système technicien paru en 1979 (reed. Cherche Midi). Le système échapperait à la maîtrise de l’homme disait-il. Certains y verront une prophétie annonçant les ennuis rencontrés par les opérateurs de la centrale de Fukushima. Plus généralement, on conviendra que plus le système est doué d’interconnections, de régulation, de structures et dynamiques en réseaux, de rétroaction, plus il paraît stable mais moins il devient contrôlable lorsqu’il s’échappe des normes de fluctuation prévues par les concepteurs du système technicien planétaire. Soulignons plusieurs origines pour la divergence du système, la nature qui se déchaîne, les ambitions politiques des clans, les ambitions personnelles, les comportements impulsifs, les obsessions idéologiques, la croissance technique indéfinie. Dans ce contexte, on voit se dessiner une impossibilité démocratique. Ou disons, une démocratie qui n’épouse plus les contours établis par les penseurs politiques modernes. Le principe du gouvernement par et pour le peuple ne peut plus être appliqué. La technique et l’économie imposent un infléchissement du politique. La technique utilise l’homme et le politique. La parole est libre mais inaudible et vaine. Les dirigeants pervertissent la démocratie en la transformant en lieu d’exercice de leurs ambitions personnelles, de leurs combats idéologiques. Ainsi, les pédagogues ont coulé l’enseignement public pour satisfaire leur désir d’imposer leurs solutions. La démocratie est pervertie par le souci de gagner, de l’emporter. La société a secrété ses petits chefs totalitaires. La technique tend à devenir totalitaire. Le citoyen individualisé est l’acteur complice du système.

Si la théocratie est parsemée de pratiques visant à sauver les âmes, la technocratie impose aux gouvernants de réparer les machines et les corps. La politique à l’ère technique est réparatrice. La démocratie était conçue pour servir les hommes, voir les sauver, en dépit du fait que les hommes organisent souvent leur propre perdition. La politique dominée par la technique a des effets visibles, calculables, quantifiables. Le concept à la mode : retour sur expérience. La politique classique (Aristote) a été supplantée par la politique moderne des Hobbes, Machiavel, Montesquieu, Rousseau… Leo Strauss pensait que ces politiques n’étaient pas adaptées aux problèmes modernes du 20ème siècle. Elles le sont encore moins à notre époque. Le politique s’est transformé pour répondre à une situation complexe, sans avoir été pensé. Il faudrait savoir ce qu’on veut. Une société mécanique ou une civilisation. Dans le second cas il faudra réinventer la philosophie politique pour répondre à l’évolution du monde. Dans le premier cas, l’homme est une machine dont se servent les oligarchies et les classes aisées. L’homme-machine est l’esclave des temps post-modernes.

Concevoir le politique à notre ère s’avère peut-être inutile. Le cours de la gouvernance technocratique et de la machine planétaire entraîne le monde vers un dessein incontrôlable. Le seul objectif politique serait alors d’éviter au système de dérailler. C’est ce qu’on appelle l’ère post-politique. D’ailleurs, il ne peut plus y avoir de démocratie puisque le peuple n’existe plus. Car le peuple est dissout dans la machine, le populisme et l’individualisme.


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